‹ Histoire générale et système comparé des langues SémitiquesChapitre 216 sur 281 · LIVRE IV, CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE IL

Tautre non grammaticale, de la même langue. Il y a d'ailleurs de l'une à l'autre tant de degrés intermédiaires qu'on ne peut dire où commence l'arabe vulgaire , où finit l'arabe littéral.

Dans la conversation, il est vrai, l'idiome vulgaire a assez d'uniformité : il est de mauvais goût d'y employer les flexions de l'arabe littéral , et beaucoup d'anecdotes prouvent l'antipathie des Arabes pour ce genre de pédantisme ; mais, dans le style écrit , chacun , selon qu'il a plus ou moins de littérature , se rapproche de l'arabe littéral par le choix des mots et l'obsei-vation des règles de la grammaire ; à peu près conmie les Grecs du moyen âge , dès qu'ils prenaient la plume , cherchaient à se conformer à la langue classique : c'est ainsi qu'en France, au x* siècle, on n'avait pas l'idée que l'idiome vulgaire fût susceptible d'être écrit. On peut dire que la distinction de l'arabe littéral et de l'arabe vulgaire n'est rigoureuse que dans la langue parlée ^. Le styie écrit flotte , par une infinité de nuances , entre l'arabe le plus pur et l'arabe le plus corrompu : il y a le style tout à fait négligé des correspondances entre gens illettrés, qui ne diffère presque pas du langage vulgaire; il y a le style des correspondances soignées, des chansons, des contes, qui n'est pas encore l'arabe parfait, et cependant n'est pas non plus l'arabe de la conversation; il y a enfin le style tout à fait grammatical, qu'un petit nombre d'hommes dans les pays musulmans sont aujourd'hui capables d'écrire avec correction. Au fond, la principale difi'érence des deux langues consistant dans la manière de mettre les voyelles, un même texte peut être considéré comme de l'arabe littéral ou de l'arabe vulgaire, selon qu'on le prononce avec ou sans les désinences. Il n'y a pas, ce me semble , dans l'histoire des langues, d'autre exemple

' Caussin de Perceval , Gramm. arabe vulg. pref. p. tiii.

d'un idiome pouvant ainsi être lu de deux façons, sans que cela influe sur l'orthographe essentielle du discours écrit.

On voit donc qu'il n'y a nulle ressemblance entre le changement qui, de l'arabe littéral, a tiré l'arabe vulgaire, et le changement qui, du latin, a tiré les langues néo-latines. Dans ce dernier cas, il y a eu décomposition de la langue ancienne et apparition d'un idiome nouveau. Dans l'arabe, au contraire, aucune décomposition analytique n'a eu lieu. L'arabe vulgaire n'est pas de l'arabe littéral désarticulé, si on peut le dire, puis reconstruit sur un nouveau modèle; c'est une forme de la langue arabe plus simple , plus facile et plus antique en un sens, qui seule est restée vulgaire, tandis que la forme littéraire est devenue de plus en plus l'apanage des savants. Nulle vie, nulle végétation n'a marqué le passage de l'une de ces langues à l'autre, et voilà pourquoi, tandis que les langues issues du latin sont arrivées à leur tour à ia culture littéraire, l'arabe vulgaire n'a pas eu cette fortune. Il n'a pas été écrit , par la raison qu'il se présentait comme une variété non grammaticale de la langue commune; or, dès que l'on écrit, on trouve tout simple de le faire selon les règles. C'est une des particularités de la langue arabe d'admettre ainsi des degrés dans la grammaire, et de permettre de se soustraire à une partie de ses prescriptions. Ibn Khaldoun s'attache à prouver que Ton peut, sans observer les désinences, parler un arabe correct et tout à fait différent du langage vulgaire des Arabes domiciliés; il cite, par exemple, les Bédouins de son temps, qui, sans observer les désinences, parlent au fond l'idiome pur de Modhar ^

* De Sacy, Anlhol. grammat. arabe, p. 4ii, /ii6, efc

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