LIVRE IV, CHAPITRE II
S VUI
L*arabe littéral ou l'arabe écrit, comme toutes les langues savantes, est sans dialectes; l'arabe vulgaire, c'est-à-dire, l'arabe de la conversation , parlé depuis le Tigre jusqu'au cap Blanc, ne pouvait manquer d'en avoir. Cbaque province a ses expressions préférées , ses tours familiers , ses habitudes particulières de prononciation. Les divergences, néanmoins, sont assez peu considérables , et il faut avouer qu'une langue vulgaire parlée sur une si vaste étendue de pays, et offrant un si grand caractère d'unité, constitue un phénomène surprenant. C'est là la meilleure preuve que l'arabe . vulgaire n'est pas, comme on a pu le croire, le résultat d'une décomposition de l'arabe littéral arrivée vers le xr?' siècle : car si l'idiome populaire s'était formé à une époque où la race arabe couvrait toute la surface de l'Asie occidentale et de l'Afrique , il est impossible que les diverses provinces eussent altéré le type primitif avec autant d'uniformité; les dialectes du Maroc, du Soudan , de l'Egypte , eussent présenté des différences bien plus profondes. Il faut donc supposer que la langue commune des Arabes s'était établie avant la conquête qui suivit de si près la prédication de l'islam.
Nous n'avons que des renseignements de seconde main sur les dialectes primitifs de l'Arabie. Les traits qui sont donnés par les historiens et les grammairiens comme caractéristiques de chaque tribu, tels que Vanana de Témin, le teltéla de Behra, le keskésa de Bekr, etc.* ne sont, pour la plupart,
* Voir le passage de Soyonthi publié d-dessns, p. 347-348, note, et le fragment de Hariri publié par M. de Sacy, Anthol. gramm. arabe, p. 4io-4i i. — Voir aussi, dans le manuscrit arabe 56o (anc. fonds), fol. lia, le traité sur les fautes provinciaio que l'on commet en lisant le Coran.
que des fautes provinciales. La tradition relative à la formation du dialecte koreiscbite, déjà rapportée (p. 3 46-8/19), prouve, toutefois, que l'arabe était loin d'avoir atteint avant Mahomet l'unité qu'il présenta plus tard. Les circonstances de la rédaction du Coran (p. 3 6 5-3 66) sont plus frappantes encore et établissent clairement que la langue, vers le milieu du VII* siècle , n'avait pas d'orthographe universellement acceptée. Les lexicographes arabes et les commentateurs des poésies antéislamiques fourniraient beaucoup de données sur les dialectes des tribus, et l'aspect seul des dictionnaires arabes indique suffisamment que des éléments de provenance fort diverse y sont recueillis. En tout cas, ces variétés primitives n'ont tracé aucune division dans la langue que les musulmans portèrent avec eux jusqu'aux extrémités du monde , et les particularités qui séparent de nos jours les dialectes arabes n'ont guère de relation avec les anciens idiomes de l'Arabie.
Les dialectes d'Arabie , de Syrie , d'Egypte n'offrent entre eux aucune différence grammaticale ; un petit nombre de locutions employées communément dans telle province, et inusitées, quoique le plus souvent comprises dans une autre, forment presque la seule nuance qui les sépare. Le dialecte de l'Arabie est le plus pur de tous. A la cour de Sana dansl'Yémen, et parmi les Bédouins du désert {^^j^ Sir*)? ^^ parle, dit-on, une langue fort rapprochée de l'arabe littéral. Nous avons déjà insisté plus d'une fois sur ce rôle, conservateur en quelque sorte, que joue le désert à l'égard de la race arabe. M. d'Escayrac de Lauture a été frappé de trouver au Soudan l'islamisme bien moins altéré de superstitions et l'arabe parlé avec plus de pureté que dans les villes de l'Orient ^ La vie
^ Le Désert et le Soudan, T^. aoli , ii6d, S lii.