LIVRE V, CHAPITRE
qu'indirectement dans les langues sémitiques par l'emploi des deux aoristes et par les terminaisons finales de l'aoriste second. La variété des moyens par lesquels les races diverses ont résolu le problème du langage, et la souplesse avec laquelle elles ont tiré parti des mécanismes les moins ressemblants entre eux pour rendre les mêmes catégories, sont le perpétuel objet de l'admiration du linguiste, et la meilleure preuve de l'unité psychologique de l'espèce humaine, ou, pour mieux dire, du caractère nécessaire et absolu des notions fondamentales de l'esprit humain.
Les langues doivent donc être comparées aux êtres vivants de la nature , et non à ce règne immuable oiî la matière et la forme participent au même caractère de stabilité, oii l'accroissement se fait par agglomération extérieure, et non par intussusception ; leur vie, comme celle de l'homme et de l'humanité, est un acte d'assimilation intérieure, une circulation non interrompue du dehors au dedans et du dedans au dehors , un feri perpétuel. Quant aux formules mêmes de leur développement, rien n'est plus difficile que de prononcer à cet égard des aphorismes absolus. Les lois qui ont présidé aux révolutions d'une famille de langues ne se vérifient pas toujours dans les autres, et l'on tenterait vainement de retrouver dans l'histoire des langues sémitiques la plupart des principes les mieux établis par l'étude des langues indo-européennes. Sur une foule de points, les langues sémitiques paraissent avoir suivi une ligne tout opposée; c'est ici un fait très-important pour l'histoire de l'esprit humain , et qui réclame de nous une attention particulière.
Une des lois qui s'observent le plus généralement dans
les diverses familles de langues, et surtout dans les langues ariennes, est celle qui place à l'origine la synthèse et la complexité'. Bien loin de se représenter l'état actuel cemme le développement d'un germe primitif moins complet et plus simple que l'état qui a suivi, les plus profonds linguistes sont unanimes pour placer à l'enfance de l'esprit humain des langues synthétiques , obscures , compliquées , si compliquées même que c'est le besoin d'un langage plus facile qui a porté les générations postérieures à abandonner la langue savante des ancêtres. Il serait possible , en prenant l'une après l'autre les langues de presque tous les pays où l'humanité a une histoire, d'y vérifier cette marche constante de la synthèse à l'analyse. Partout une langue ancienne a fait place à une langue vulgaire, qui ne constitue pas, à vrai dire, un idiome nouveau, mais plutôt une transformation de celle qui l'a précédée : celleci, plus savante, chargée de flexions pour exprimer les rapports infiniment délicats de la pensée, plus riche même dans son ordre d'idées, bien que cet ordre fût comparativement moins étendu, image, en un mot, de la spontanéité primitive, où l'esprit accumulait les éléments dans une confuse unité, et perdait dans le tout la vue analytique des parties; le dialecte moderne, au contraire, correspondant à un progrès d'analyse, plus clair, plus explicite, séparant ce que les anciens assemblaient, brisant les mécanismes de l'ancienne langue pour donner à chaque idée et à chaque relation son expression isolée. Peut-on dire que cette loi, qui s'observe d'une manière si frappante dans la succession du pâli, de l'hindoui et des dialectes modernes de l'Inde au sanscrit, du néo-persan au zend, de l'arménien et du géorgien modernes à l'arménien et au
* J'ai plus longuement développé ceci dans mon essai sur V Origine du langage, vi(a*édit. Paris, i858.