LIVRE V, CHAPITRE I
diome dérivé qui soit à ces anciens idiomes ce que le prakrit , le pâli, l'hindoui, l'hindoustani sont au sanscrit, ce que les langues néo-latines sont au latin. Il n'y a pas de langues néosémitiques. L'arabe vulgaire seul présente quelque analogie avec les langues dérivées dont nous venons de parler, en ce sens que les terminaisons riches y sont tombées, à peu près comme dans le passage du gothique et de Valthochdeutsch aux moyens dialectes allemands. Mais nous nous sommes expliqué ailleurs sur ce phénomène (liv. IV, ch. ii, § 7); nous avons montré que les voyelles finales, négligées par l'arabe vulgaire , ne sont pas de vraies flexions, et que, loin d'envisager cette langue comme un débris tronqué de l'idiome antique , il fallait y voir la vraie forme de l'idiome arabe, privée de quelques délicatesses, il est vrai, mais exempte aussi de toute superfétation et de tout règlement artificiel.
Est-ce à dire qu'on ne trouve dans les langues sémitiques aucune trace de ce penchant qui porte le peuple à simplifier l'ancienne langue pour substituer des tours plus développés aux tours plus complexes du vieil idiome? Non certes. Un grand nombre de faits témoignent que les langues sémitiques, comme toutes les autres , ont obéi au besoin de l'esprit humain , qui , parallèlement à chaque progrès de la conscience , exige dans la langue un progrès de clarté et de détermination. L'hébreu, le type le plus ancien de ces idiomes, montre une tendance marquée à accumuler l'expression des rapports autour de la racine essentielle : l'agglutination y est un procédé constant; non-seulement le sujet, mais encore le régime pronominal, les conjonctions, l'article, n'y forment qu'un seul mot avec l'idée même. «Les Hébreux, semblables aux enfants, dit Herder, veulent tout dire à la fois. Il leur suffit presque d'un mot où il nous en faut cinq ou six. Chez nous, des monosyllabes
inaccentués précèdent ou suivent en boitant l'idée principale; chez les Hébreux, ils s'y joignent comme inchoatif ou comme son final, et l'idée principale reste dans le centre, formant avec ses dépendances un seul tout qui se produit dans une parfaite harmonie ^» Un des traits qui distinguent l'hébreu des temps de la captivité de l'hébreu classique est une certaine propension à remplacer, par des périphrases souvent pléonastiques, les mécanismes grammaticaux de l'ancienne langue; par exemple, bp ou h n^Npour le rapport d'annexion : ^bp '•pii «la vigne de moi, qui (est) à moi» {^Cant. i, 6). L'habitude dont nous parlons est encore bien plus forte dans l'hébreu moderne ou rabbinique, qui, sous ce rapport, ressemble beaucoup à l'aramécn. Or l'araméen est, en un sens , plus analytique que l'hébreu; il est même fatigant par ses longues particules, par les temps pesamment composés de ses verbes et les pléonasmes qui allongent inutilement ses phrases. En voici quelques exemples : ILoaa* **o»J o»S^Oja>K ^contra eam quœ ea bestia == contre cette bête» (Assem. Bibl. orient. 1. 1, p. ào,
col. 1, 1. 9i); jbûAd o^ «îH eo in mari = dans la mer»
[ibicl. 1. 1, p. 89, col. 1, 1. 5 a fine)', 00 JuL^I OOfâ «m iUo tempore in eo= en ce temps» {^ibid. t. II, p. 162, col. 2, lin.
ult.)^\ îoj^f «J^^A*^ ^timor ejus Dei =:z la crainte de Dieu» (Peschito, Rom. m, 18) : l'hébreu dit simplement ;
D\"i?N nNi>; ^XmOa %»V^9 oÎ:^»..*? otJN^gbo ««6 eo de ipso
qui (esf) Dominus Johannes = de eodem Domino Johanne » (Assem. t. II, p. 226, col. 2,1. 7). L'hébreu dirait en un seul mot "•niD^p «mon royaume;» le syriaque le dira en deux, équiva-
- Esprit de la poésie des Hébreux, i" dialogue.
* On aperçoit tout d'abord l'analogie de cet emploi du pronom avec le rôle que joue dans la basse latinité le pronom ille , d'où est venu l'article des langues romanes.