LIVRE V, CHAPITRE I. àU
avec une particularité remarquable, qui prouve bien que la préférence donnée aux mécanismes extérieurs sur les flexions intérieures est, dans les langues sémitiques, le fruit d'une longue culture. Dans beaucoup de cas, les procédés nouveaux n'ont pas réussi à exclure de l'usage les procédés anciens : ainsi la relation du génitif s'y exprime à la fois et par l'état construit et par le H, correspondant au n des Araméens ^ ; comme si le français avait conservé , à côté de l'emploi des prépositions , les déclinaisons du latin.
Les faits qui viennent d'être énumérés sont-ils suffisants pour ériger la tendance à l'analyse en loi générale des langues sémitiques? Nous ne le pensons pas. Jamais cette tendance n'a abouti, dans la famille dont nous parlons, à une vraie transformation du système grammatical. On peut dire que les langues sémitiques ont connu en germe les deux procédés par lesquels se forment les langues dérivées, mais que ces procédés sont restés pour elles inféconds. D'une part, nous avons vu la loi de l'adoucissement et de l'absorption des sons, qui du latin a tiré l'italien, n'amener, chez les Sémites, que de purs changements euphoniques, sans atteindre véritablement le fond de la langue. D'un autre côté, la loi d'analyse qui, dans l'Europe occidentale, a substitué à la syntaxe latine les mécanismes plats des langues modernes, n'a réussi, dans les langues sémitiques, qu'à rendre usuels certains procédés commodes que ces langues ne possédèrent pas toujours au même degré. Aucune de ces deux voies n'a conduit à une altération organique ni à la création d'un idiome nouveau.
Telle est, sans contredit, la différence la plus essentielle qui sépare l'histoire des langues sémitiques de l'histoire des lan<jues indo-européennes. Ces dernières ont, si j'ose le dire,
' Dillmonn, Grainni. der œlh. Spr. p. 6-7, aSG et suiv.
àU HISTOIRE DES LANGUES SÉMITIQUES.
vécu deux âges de langues; à une époque de synthèse et de complexité a succédé pour elles une époque de décomposition et d'analyse. Les idiomes sémitiques, au contraire, n'ont eu qu'une seule série de développement. C'est surtout en parlant de ce groupe qu'il est vrai de dire que le moule d'une famille de langues est immuable et coulé une fois pour toutes. Comparées aux langues indo-européennes , si essentiellement végétatives et vivantes, les langues sémitiques sont ce qu'on peut appeler des langues inorganiques. Elles n'ont pas végété, elles n'ont pas vécu; elles ont duré. L'arabe conjugue aujourd'hui le verbe exactement de la même manière que le faisait l'hébreu aux temps les plus anciens; les racines essentielles n'ont pas changé d'une seule lettre jusqu'à nos jours, et l'on peut affirmer que, sur les choses de première nécessité, un Israélite du temps de Samuel et un Bédouin du xix* siècle sauraient se comprendre. Si l'on songe que nous avons des textes hébreux qui datent bien certainement de mille ans au moins avant l'ère chrétienne; que dans l'espace de trois mille ans, par conséquent, ni les radicaux, ni la grammaire sémitique n'ont subi d'altération sensible, n'est- on pas en droit d'en conclure que, par cette famille de langues , nous touchons vraiment aux origines de l'humanité, et que la forme primitive des langues sémitiques dut être assez peu différente de celle que nous trouvons dans l'hébreu?
Ce caractère d'immutabilité, cette absence de développement organique est, à vrai dire, le trait fondamental qui distingue les langues sémitiques. Le manque de variété, la ressemblance des dialectes entre eux, l'absence d'individualités fortement tranchées, telles qu'on en trouve dans la famille indo-européenne , se rattachent à la même cause. Les langues sémitiques n'dnt connu qu'un seul type; elles y sont restées comme em-