‹ Histoire générale et système comparé des langues SémitiquesChapitre 230 sur 281 · LIVRE V, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE I

prisonnées; elles n'ont pu ni différer d'elles-mêmes à leurs âges successifs , ni différer les unes des autres. La diversité des physionomies locales, dans le sein d'une même race, est toujours en proportion de l'activité qui s'y est déployée : à cinq cents lieues de distance, le Russe est semblable au Russe; à dix lieues de distance, le Grec était complètement différent du Grec. L'identité de la pensée sémitique n'exigeait pas dans la langue celte aptitude au changement que réclamaient les fréquentes révolutions intellectuelles de la race arienne. L'idée qu'on se forme trop volontiers d'un Orient immuable est venue de ce qu'on a appliqué à tout l'Orient ce qui ne convient qu'aux peuples sémitiques. Les peuples indo-européens de l'Asie ont subi au moins autant de transformations que ceux de l'Europe; l'Inde, qu'on regarde comme le pays de l'immobilité, est certainement l'un des points du monde où la langue, les mœurs, l'esprit se sont le plus souvent modifiés. Pour la langue , comme pour les habitudes de la vie , les peuples nomades, au contraire, se distinguent par leur esprit essentiellement conservateur.

Des causes moins efficaces , et pourtant décisives dans l'histoire des langues, contribuèrent à assurer aux idiomes sémitiques ce privilège d'inaltérabilité. L'organe sémitique est d'une remarquable netteté dans l'articulation des consonnes. Livrant les voyelles au hasard et presque au caprice, il n'a jamais fléchi sur ses vingt-deux articulations fondamentales, et l'alphabet sémitique est resté de tous points semblable à lui-même, sous le rapport phonétique comme sous le rapport graphique, depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours. On comprend tout d'abord l'influence capitale que celte propriété doit exercer sur les destinées d'une langue. S'il est des hngues, en effet, moins résistantes que d'autres, plus friables,

si j'ose le dire, et plus promptes à tomber en poussière, à quoi l'attribuer, sinon à l'organe du peuple , qui ne sait pas les maintenir ou qui agit sur elles à la manière d'un corrosif? Que l'on compare la fermeté du gothique, où aucune désinence n'est tombée, et qui nous représente une langue parfaitement jeune et intacte, à la déliquescence de la langue anglaise, usée comme un édifice en pierre ponce, à demi rongée par des organes défectueux! On a dit, avec quelque raison, que le français n'est que du latin prononcé à la gauloise; il est certain, du moins, que la différence des dialectes romans n'a eu d'autre cause que la différence de l'organe, ici soutenant les finales par l'accent, là éteignant les voyelles pleines et y substituant les voyelles nasales et Ve muet. Si les peuples occidentaux avaient eu la prononciation aussi correcte que la race arabe, on parlerait encore aujourd'hui en France, en Italie et en Espagne, la basse latinité.

Cet agent de décomposition manqua tout à fait aux langues sémitiques : pas une lettre ne s'y est perdue. Gardées par des bouches fermes et précises , elles tombèrent très-rarement dans le jargon. Les trois articulations fondamentales de chaque racine restèrent comme une sorte de charpente osseuse qui les préserva de tout ramollissement. Le système d'écriture sémitique, de son côté, n'a pas peu contribué à ce phénomène de persistance. On ne peut pas dire que les Sémites écrivent d'une manière aussi parfaite que les Indo-Européens : ils ne représentent que le squelette des mots ; ils rendent l'idée plutôt que le son. Le latin et l'italien, écrits à la manière sémitique, différeraient à peine l'un de l'autre; mais on ne peut nier que ce système d'écriture, si incommode pour l'étranger, ne soit excellent pour la conservation des racines. En écartant de l'orthographe les particularités secondaires, il maintient le rarli-

Page 1