LIVRE V, CHAPITRE I
cal comme une sorte de diamant parfaitement pur, au travers de tous les accidents grammaticaux. Des altérations comme celles qui ont tiré oiseau de avicellus, et août de Augustus, seraient impossibles, au moins dans la langue écrite, avec le système d'orthographe gardé par les Sémites jusqu'à nos jours.
L'intégrité des langues sémitiques fut puissamment protégée par une autre circonstance. L'accent , bien que les idiomes sémitiques n'y soient pas complètement étrangers, n'a pas joué, dans les révolutions de ces idiomes, un rôle aussi essentiel que dans les langues indo-européennes. Or l'accent, loin de servir à la conservation d'une langue, est, pour les radicaux et les finales, une cause de destruction, en ce sens que la syllabe accentuée dévore autour d'elle les syllabes plus faibles. Les étranges contractions de la prononciation anglaise, la chute des finales dans le français et dans l'italien du nord, n'ont pas d'autre originel Cette prépondérance absorbante de certaines syllabes n'a pas lieu dans les langues sémitiques, dont la prononciation -est, en général, égale et unie.
Les langues sémitiques, d'ailleurs, échappèrent à la plus rude épreuve qu'une langue puisse traverser, je veux dire au changement de prononciation que subit un idiome lorsqu'il est adopté par des peuples étrangers. Qu'on songe à ce que devint le latin dans la bouche des Gaulois , à ce que devint le français transporté en Angleterre par la conquête normande et trahi par les oreilles anglo-saxonnes. Je dis par les oreilles, car c'est l'organe de l'ouïe, bien plus que celui de la voix, qui règle ces sortes de dégradations; (juand l'Anglo-Saxon écrivait pedigree ipour pied de grue, c'était l'oreille qui rendait un faux témoignage sur la nature du son. Les langues sémitiques ne connurent jamais cette torture. Très-rarement elles
* Voy. Egger, Notiotu éUm, de grammaire comparée , ch. ii, S t.
passèrent à des peuples de race étrangère. Si l'arabe s'établit comme langue savante partout où se répandit l'islamisme, il ne devint langue vulgaire en Orient que dans les pays déjà sémitiques, et en Afrique il ne fut guère parlé que par la race conquérante. En Espagne, à Malte, nous le voyons adopté, il est vrai, par des races non sémitiques; mais là précisément il dégénère en patois , comme il arrive forcément toutes les fois qu'une langue s'impose à des peuples vaincus.
Une eiception plus grave à la loi que nous venons de signaler est celle que présentent l'amharique et, en général, les dialectes sémitiques parlés au sud de la mer Rouge. Nous avons là des dialectes caractérisés par une prononciation barbare, possédant des articulations qu'on chercherait vainement dans les autres idiomes sémitiques, et présentant toutes les irrégularités qu'on est habitué à trouver quand une langue passe d'une race à une autre. Le mendaïte nous offre, au cœur même du sémitisme , un autre exemple de patois grossièrement altérés; mais ce sont là des faits trop peu considérables pour porter atteinte à la loi d'incorruptibilité qui semble dominer les langues sémitiques. Il suffit, pour établir cette loi, i° que les trois grandes branches de la famille soient restées exemptes de toute décomposition ; 2° que la décomposition , quand elle s'est produite, n'ait eu aucune efficacité pour la formation de langues dérivées. Dès lors aucune comparaison n'est possible entre les faits isolés d'altération qu'on peut citer dans la famille sémitique et les faits analogues que présente la famille indoeuropéenne. Ce qui caractérise cette dernière, c*est que la corruption y est féconde et engendre des idiomes qui, issus du barbarisme et du solécisme, s'ennoblissent à leur tour et arrivent £f reconstituer, avec les débris de la vieille langue, un organisme nouveau.