LIVRE V, CHAPITRE L U
S IV
Nous refusons donc aux langues sémitiques la faculté de se régénérer, tout en reconnaissant qu'elles n'échappent pas plus que les autres œuvres de la conscience humaine à la nécessité du changement et des modifications successives. Ces modifications aboutissent chez elles, non pas à créer des langues différentes l'une de l'autre, mais à produire deux formes de la même langue : l'une écrite, l'autre parlée; l'une savante, l'autre vulgaire. L'extrême régularité de l'orthographe sémitique fait que le désaccord entre la langue écrite et la langue parlée ne tarde jamais beaucoup à se produire. L'écriture a toujours été, chez les Sémites, une chose sacrée, qu'il n'est pas permis de profaner en l'appliquant à un jargon sans règles et sans analogies. L'orthographe sémitique a, en général, été fixée, non par la prononciation usuelle, mais par la raison étymologique et grammaticale : un fait comme celui qui sé^ passa en France, au xii" siècle, une langue dérivée qui entreprend de s'écrire d'après le témoignage de l'oreille, sans tenir un compte rigoureux de ses origines, ce fait, dis-je, est presque inconnu en Orient. Il est vrai que les qualités de l'organe sémitique rendaient le divorce entre l'étymologie et la prononciation moins sensible, et n'exigeaient pas ces perpétuelles concessions qui sont devenues chez nous nécessaires pour maintenir l'écriture, signe invariable, en rapport av«c l'organe variable de la voix. On peut dire néanmoins que trèsrarement les Sémites ont écrit comme ils parlent. L'hébreu était déjà une langue de lettrés à l'époque de la captivité; cinquante ans après Mahomet , l'idiome du Coran avait besoin de grammaire pour être correctement parlé.
UaO HISTOIRE DES LANGUES SÉMITIQUES.
L'histoire des langues établit ce curieux théorème, que, dans tous les pays où s'est produit quelque mouvement intellectuel, deux couches de langues se sont superposées, non pas en se chassant brusquement l'une l'autre , mais la seconde sortant de la première par d'insensibles transformations. L'analyse est, en général, le procédé par lequel s'opère cette métamorphose : le mot d'analyse toutefois , ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, n'est pas assez étendu pour exprimer la loi générale dont nous parlons ici, et l'on pourrait, en s'y arrêtant, s'exposer à de graves difficultés. Ce qui est absolument sans exception , c'est le progrès en détermination et par suite en clarté ; le système des langues modernes accuse un état trèsréfléchi et une conscience très-distincte. Les langues les plus claires ne sont pas les plus belles, et il s'en faut que la marche qui vient d'être signalée soit de tout point un perfectionnement; mais, de quelque manière qu'on l'apprécie, le fait même de cette marche doit être envisagé comme nécessaire, puisqu'il existe à peine une partie de l'ancien monde civilisé oii deux langues, depuis les temps historiques, n'aient ainsi succédé l'une à l'autre, correspondant elles-mêmes à deux états et comme à deux âges de l'esprit humain.
Les langues sémitiques, qui accomplirent leurs révolutions par des voies si différentes de celles que ^suivirent les langues indo-européennes , arrivèrent en ceci au même résultat. L'hébreu disparaît à une époque reculée pour laisser dominer seuls le chaldéen , le samaritain , le syriaque , dialectes plus plats et plus clairs, lesquels vont à leur tour s'absorber dans l'arabe; mais l'arabe, de son côté, est trop savant pour l'usage vulgaire d'un peuple illettré. Les foules entrées de gré ou de force dans l'islam ne peuvent observer les flexions déhcates et variées de l'idiome koreischite; le solécisme se multiplie et