‹ Histoire générale et système comparé des langues SémitiquesChapitre 236 sur 281 · LIVRE V, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE II

tivement distinctes ? A la première question , il faut répondre , ce me semble, que le critérium de la distinction des familles est l'impossibilité de faire dériver l'une de l'autre par des procédés scientifiques. Quelque divers que soient entre eux les groupes qui forment la famille indo-européenne , on explique parfaitement comment tous se rapportent à un modèle identique et ont pu sortir d'un même idiome primitif. 11 n'est pas permis d'en dire autant des langues sémitiques comparées aux langues indo-européennes, ni du chinois comparé à ces deux familles. On n'expliquera jamais comment le zend ou le sanscrit auraient pu , par des dégradations successives , devenir l'hébreu , ni comment l'hébreu aurait pu devenir le sanscrit ou le chinois. Il y a évidemment entre ces trois systèmes (pour ne point parler des autres) une séparation qui empêche de les envisager comme des variétés d'un même type, et, quelles que puissent être les hypothèses futures de la science sur les questions d'origine, le principe de l'ancienne école, «^ Toutes les langues sont des dialectes d'une seule , » doit être abandonné à jamais.

Mais de cette vérité fondamentale est-on en droit de conclure qu'il n*y eut entre les peuples qui parlent des langues de familles diverses aucune parenté primitive ? Voilà sur quoi le critique peut hésiter à se prononcer, de même que le zoologiste, après avoir établi la distinction scientifique des espèces , s'abstient de toute conjecture sur le fait primitif de leur production. On concevrait à la rigueur qu'une même race, scindée dès son origine en deux ou trois branches, eût créé le langage sur deux ou trois types différents. Il n'est pas impossible que la naissance du langage ait été précédée d'une période d'incubation durant laquelle des causes , en tout autre temps secondaires, auraient agi d'une manière énergique et

creusé les abîmes de séparation qui nous étonnent. Les ori^ gines de l'humanité se perdent dans une telle nuit, que l'imagination même n'ose se hasarder sur un terrain où toutes les inductions semblent mises en défaut. Le seul problème qu'il soit permis de poser est donc celui-ci : la différence qui existe entre les langues indo-européennes et les langues sémitiques, différence qui est plus que suffisante pour ériger ces deux groupes en deux familles distinctes, exclut-elle toute idée d'un contact primitif entre les deux races, ou bien permet-elle, dans un sens plus large, de les rattacher à une même unité?

Posé dans ces termes , le problème a beaucoup préoccupé les linguistes, et a inspiré, surtout en Allemagne, des travaux fort inégaux en mérite. Klaproth essaya le premier, depuis la création de la philologie comparée , de rapprocher les racines sémitiques des racines indo- germaniques, et crut avoir démontré que les deux familles de langues , si différentes sous le rapport grammatical, possédaient un certain nombre de racines dont la présence de part et d'autre ne pouvait s'expliquer par un emprunta Klaproth n'avait qu'un sentiment très-médiocre de la vraie méthode comparative ; son essai laisse beaucoup à désirer : cependant, la distinction qu'il établit entre la comparaison des procédés grammaticaux et la comparaison des éléments lexicographiques , la première n'amenant qu'à voir des différences entre les deux familles, la seconde révélant des analogies au moins apparentes , devait rester dans la science. Bopp^ et Norberg^ essayèrent des rapprochements du même

^ Klaproth, Observations sur les racines des langues sémitiques, à la suite de l'ouvrage de Mérian: Principes de l'étude comparative des langues (Paris, 1828), p. 209-289; le même, Asia polyglotia , p. 108.

* Wiener Jahrbiicher (1828), t. XLII, p. aia et suiv.

' Nova Acta Reg. Societ. scientiaruin Upsaliœ, vol. IX, p. ^07 et suiv. et dans les Opuscula de Norberg , 1. 11 , dissert, xv et xvi.

Page 1