LIVRE I, CHAPITRE IL
les principales stations de l'émigration. Dans une autre généalogie (Gen. XXII, 22), la race de Tharé est de nouveau rattachée à Kasd, c'est-à-dire au pays des Carduques ou Chaldée primitive'. Enfin, on a remarqué que les noms propres de l'âge patriarcal renferment beaucoup d'aramaïsmes ^.
Déjà nous saisissons la direction du mouvement des Sémites du nord-est au sud-ouest. D'autres faits , du reste , confirment cet aperçu. Bien que l'application des noms du Tigre et de l'Euphrate à deux des quatre fleuves du Paradis paraisse artificielle et relativement moderne, elle indique au moins que c'est vers les sources de ces deux fleuves qu'une tradition plaçait YEden ou le séjour primitif de la race sémitique. Le plus ancien souvenir post-diluvien, celui des montagnes d'Ararat, nous reporte au nord de l'Arménie , sur les bords de l'Araxe , à la hauteur d'Erivan'. Si une telle légende se fût formée en Palestine ou aux environs, on eût fait arrêter l'arche sur le sommet de l'Hermon. Le nom de Masch, l'un des membres de la famille d'Aram [Gen. x, 28), rappelle les monts Masius, qui séparent l'Arménie de la Mésopotamie*. Un passage d'Amos (ix, 7) fait venir les Araméens du pays de Kîr, et sous ce mot la plupart des exégètes voient le fleuve Cyrus (Kur) , dont le nom sert encore aujourd'hui à désigner le pays environnant^. C'est là une interprétation fort attaquable sans doute ; néanmoins il faut avouer que tout nous convie à chercher le premier
* Tuch , Kommentar, p. 3g6.
* Wichelhaus, De N. T. vers. tyr. ant. p. 33 et suiv ' Winer, Bibl. Realwœrterbuch , au mol Ararat.
* Bochart, Phaleg, l II , ch. xi. — Knobel , Die VœUceitafel der Genetit, p. 23 7 et sniv.
* Michaelis S^ciZ. geogr. Hebr. exterœ, II, 12 j ; Supplem. adlex. hebr. 2191. — Gesenius, Thésaurus, à ce mol. — Knobel, op. cit. p. i5o et siiiv. — Cf. Mém. de l'Acad. des inscr. (Doav. série), XIX, i"parL p. lihi-kUS.
séjour historique des Sémites dans les montagnes d'Arménie, entre le cours supérieur du Tigre et de l'Euphrate et le Cyrus. Il est remarquable que le tableau ethnographique du x" chapitre de la Genèse accuse une connaissance étendue des races septentrionales , groupées autour du Caucase et de la mer Noire , tandis que , du côté de l'orient, tout ce qui est au delà de l'Elyraaïde et de la Médie est pour le rédacteur une terre inconnue.
Une tradition adoptée par les Hébreux et exprimée par un curieux mythe étymologique (Gen. xi, 1-9) place, il est vrai, le point de dispersion des races dans la plaine de Sennaar, et rattache ce fait à la construction de Babylone; mais cette légende ne paraît pas fort ancienne ^ ; elle s'explique par certaines particularités caractéristiques de la-Babylonie : d'une part, le singulier mélange de langues qu'offrait Babylone, la ville où l'on ne s'entendait pas , la ville de confusion; de l'autre, l'aspect de cette plaine infinie qui semblait faite pour servir de lieu d'assemblée à tout le genre humain; enfin l'impression d'étonnement que devait causer à des populations étrangères dans le pays la vue de la tour de Bélus (aujourd'hui Birs-Nemrod-). Ce gigantesque monument devint pour l'imagination le point de départ des nations, une sorte d^ ombilic du monde, comme étaient \b[i(pctX6s de Delphes pour les Grecs, la fantastique coupole d'Arîn ou la Caaba pour les Arabes , la rosace du Saint-Sépulcre pour le moyen âge chrétien. Tous les vieux monuments dont la signification n'est plus bien comprise en-
' Tuch, Kommentar, p. 266.
* Herod. I, 178, i83. — Cf. Fresnel , Joum. asiat. juin i853, et Oppert, dans la Zeitschrift der deutschen morgerd. Gesellschaft , t. VII, p. iio6 et suiv. Si l'on admet les interprétations de M. Oppert, le nom même du monument (Tour des langues) aurait donné naissance à la légende dont nous parlons (Joum. atiat. de février à septembre 1857).