LIVRE V, CHAPITRE II. û
G. de Humboldt', signalant les difTérences qui, à ses yeux, ouvrent un abîme entre le système indo-européen et le système sémitique, place en premier lieu la trilitérité des racines, et en second lieu la propriété qu'ont les langues sémitiques d'exprimer le fond de l'idée par les consonnes et les modifications accessoires de l'idée par les voyelles , si bien qu'on peut dire que les langues sémitiques sont des langues dont les flexions se font par l'intérieur des mots ^. Ce sont là , en effet , deux traits essentiels, qui se rattachent eux-mêmes à un fait plus général, à la manière abstraite dont les Sémites ont conçu une sorte de racine imprononçable, attachée à trois articulations et se déterminant par le choix des voyelles; tandis qu'au contraire la racine indo-européenne est un mot complet ef existant par lui-même. La grammaire sémitique nous apparaît à toutes les époques comme une sorte de construction architecturale et géométrique, oiî chaque mot est, en quelque sorte, classé par sa forme; les langues ariennes ont, sous ce rapport, bien plus de latitude et de flexibilité. La manière de traiter le nom et le verbe constitue une différence non moins profonde entre les deux familles. L'état construit et emphatique des substantifs , les nombreuses formes du verbe, l'absence de temps déterminés, l'expression des modes par des moyens tout à fait inconnus aux langues indo-européennes , le manque de procédés pour former des mots composé? et des verbes précédés de prépositions, sont des caractères importants, qui
^ Ueber die Vertchiedenheit des tnetuchlichen Sprachbaues , S a 3 (p. cccxxit et suiv. de rinlrod. à VEssai sur le featri). — Conf. Ewald , Aiisf. Lehrb. der hehr. Sprache (6*édil.), p. 27 et suiv. — Bopp, Vergleichende Gratnmatik, p. 107. — M. Ghavée {let Langues et les Races, Paris, 186a) a développé sur ce point quelques aperçus nouveaux et très-justes.
* Les pluriels brisés et, en général, les mécanismes de lettres serviles insérées dans le corps des mots se rattachent à la même propriété.
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assignent évidemment à la grammaire sémitique une place à part. On n'expliquera jamais, par exemple, qu'un groupe de langues allié grammaticalement aux langues indo-européennes manque si radicalement de procédés pour distinguer les temps du verbe , et possède , au contraire , une si étonnante variété de moyeni pour modifier les relations verbales subjectives (causatif, désiratif, putatif, réciproque, réfléchi, etc.)
Le copte, je le sais, a été envisagé par plusieurs linguistes, entre autres par MM. Lepsius, Schwartze, Bunsen, comme une sorte de trait d'union entre les deux systèmes des langues indo-européennes et sémitiques. J'ai exposé ailleurs (1. 1, c. ii, S 4) les raisons qui m'empêchent d'adopter ce sentiment ^ Les analogies du copte avec les deux familles que nous venons de nommer sont purement extérieures et n'ont rien d'organique : ce sont des ressemblances, et non de véritables affinités linguistiques ; on n'expliquera jamais comment l'un des systèmes a pu engendrer l'autre, ni comment ils peuvent, tous les trois, procéder d'un même type. J'avoue, d'ailleurs, que je n'ai jamais pu me faire une idée claire de ce que serait, en philologie comparée, une famille de langues qui, par sa nature et indépendamment de tout emprunt , fût intermédiaire entre deux autres, tenant à l'une par sa grammaire, à l'autre par son dictionnaire. Le persan moderne et l'hindoustani nous ofi'rent, il est vrai, un vocabulaire en grande partie sémitique et une grammaire indo-européenne ; le turc , un vocabulaire indo-européen et sémitique accouplé à une grammaire tartare^; mais ce sont là des phénomènes de mélange relativement modernes et dont la raison historique se laisse apercevoir. Le
' Cf. Mém. de l'Institut d'Egypte, I (1862), 94 et suiv.
* Les langues du Caucase et de i' Altaï oETrent beaucoup de faits analogues. (Voy. Mélan(jes asiatiques de l'Acad. de Saint-Pétersbourg, t. II , p. ûo6.)