‹ Histoire générale et système comparé des langues SémitiquesChapitre 248 sur 281 · LIVRE V, CHAPITRE H. A · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE H. A

P bien ne peut-on exiger du linguiste d'accomplir une tâche qui surpasse sans doute de beaucoup les limites du savoir humain. Dès qu'on a réussi, pour un certain nombre d'exemples, à expliquer l'homonymie, on est en droit de tirer l'induction générales que, dans le cas non expliqués, il y a une raison secrète d'identité , bien que cette raison ne se laisse pas facilement apercevoir. Une foule de relations d'onomatopée, qui frappaient vivement la sensibilité des premiers hommes , nous échappent. De même que chez les animaux l'instinct est d'ordinaire en raison inverse de ce qu'on peut appeler l'intelligence, de même chez l'homme primitif la sensibilité était d'autant plus fine que les facultés rationnelles étaient moins développées. Le sauvage saisit mille nuances qui échappent à l'attention de l'homme civilisé. Il faut évidemment admettre chez les ancêtres de l'espèce humaine un sentiment spécial de la nature, qui leur faisait apercevoir avec une délicatesse dont nous n'avons plus d'idée les qualités qui devaient fournir l'appellation des choses. La faculté des signes, qui n'est qu'une sagacité extraordinaire pour découvrir les rapports, était on eux plus exercée; ils voyaient mille choses à la fois. La nature leur parlait plus qu'à nous, ou plutôt ils trouvaient en eux-mêmes un écho secret qui répondait à toutes les voix du dehors et les rendait en paroles. Est-il surprenant que la trace de ces impressions fugitives soit insaisissable quand il s'agit de mots qui ont subi tant de changements et sont si loin de leur acception originelle? Nous devons désespérer de retrouver jamais les sentiers capricieux que suivit l'imagination des créateurs du langage et les analogies qui leur servirent de guides dans cette œuvre délicate, à laquelle présidèrent les associations d'idées les plus imperceptibles et la plus vive spontanéité, il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que l'imitation par ono- 1. 3o

malopée ait été le seul procédé qu'employèrent les premiers nomenclateurs; toutes les langues n'en offrent pas de traces également sensibles \ et c'est un penchant funeste à la science que de rattacher de force tous les faits à la même cause. Une foule d'opérations intellectuelles , actuellement perdues ou réduites à un chétif exercice et comme à l'état rudimentaire, durent contribuer pour leur part au travail d'où sortit le langage, et c'est l'identité de ces opérations qui explique comment, chez les races diverses, les langues présentent souvent un air de famille et des analogies de détail. Sans doute on ne peut admettre qu'il y ait une relation intrinsèque entre le nom et la chose. Le système que Platon a si subtilement développé dans le Cratyle, cette thèse qu'il y a des dénominations naturelles, et que la propriété des mots se reconnaît à l'imitation, plus ou moins exacte, de l'objet, est insoutenable en bonne philologie. Néanmoins il faut maintenir que toute appellation a eu sa cause, soit dans l'objet appelé, soit dans les dispositions du sujet appelant, et que le hasard n'eut aucune part dans l'œuvre constitutive des langues^. Jamais, pour désigner une chose nouvelle, on ne prend le premier nom venu; si l'on s'est décidé, à l'origine, pour telle ou telle articulation, ce choix a eu sa raison d'être. Il n'est donc pas étonnant que la même raison ait existé dans des lieux divers et ait produit parallèlement des mots semblables pour la même idée.

* Voy. Max MûUer, Lectures on the science of language ( Londres ,i86i),p.3^/i et suiv.

- Les analogies secrètes et souvent insaisissables d'après lesquelles le peuple et les «nfants forment les sobriquets, les noms de lieux, et, en général, tous les mots qui ne leur sont pas imposés par l'usage , sont la preuve de cette vérité. Le lendemain du jour où une armée s'est établie dans un pays inconnu, tous les endroits importants ou caractéristiques ont des noms, sans qu'aucune convention soit intervenue pour cela.

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