LIVRE V, CHAPITRE II
Ces considérations semblent suflGsantes pour expliquer les ressemblances verbales que l'on observe entre les langues sémitiques et les langues indo-européennes. Lebasard, d'ailleurs , a pu amener entre les mots des coïncidences assez frappantes pour tromper l'étymologiste. L'écbelle des articulations de la voix humaine est trop peu étendue, et les sons se fondent trop facilement les uns dans les autres, pour qu'en un cas donné il soit possible de prononcer avec certitude s'il y a rencontre fortuite ou véritable affinité. Un grand nombre de faits se reliant les uns les autres par des lois constantes peuvent seuls produire, en fait d'étymologies , la conviction scientifique. Entre les identités réelles et les homonymies illusoires, la ligne de démarcation est bien difficile à saisir; et quel est le philologue qui peut être assuré de l'avoir toujours respectée?
S IV
Nous pensons donc que , dans l'état actuel de la science des langues, la bonne méthode commande de tenir pour distinctes la famille sémitique et la famille indo-européenne. Autant, dans l'intérieur d'une famille, l'étymologie s'exerce avec assurance, autant d'une famille à une autre toute tentative de rapprochement étymologique est dangereuse. L'étymologie reste un jeu arbitraire tant que l'on n'a point déterminé expérimentalement les lois d'après lesquelles les sons se permutent en passant d'une langue à une autre : c'est la connaissance de ces lois qui donne à la philologie comparée dans le sein de la famille indo-européenne un si haut degré de certitude. Or, non-seulement l'étymologie sémilico-arienne ne possède pas de règles analogues, mais on ne voit aucune possibilité d'arriver sur ce point à quelque chose de satisfaisant. Jusque-là, cependant, il est clair que les rapprochements
entre les deux familles, livrés à l'appréciation de chacun et au jugement si trompeur de l'oreille, n'auront aucun caractère scientifique. On a assimilé, par exemple, la nombreuse 'amille de racines sémitiques qui a pour base "iD (voir ci-dessus, ^. 96-97) hfrangere, brechen, etc. sans remarquer que la racine indo-européenne à laquelle se rapportent ces mots est rg et non^ (sansc. <^, priywyn, Vf om le h initial représentant l'aspiration inséparable de l'r comme ^pdxos, éol. pour pobtos). De même, on a mis la racine "Tin, "in, exprimant révolution en cercle et durée, en rapport avec durnre, dauem, tornum, tour, sans se rendre compte de la signification primitive de la racine dhri, dhur, qui ne renferme nullement l'idée de mouvement circulaire '.
Les langues les plus diverses étant le produit de la nature humaine, partout identique, offrent nécessairement des ressemblances; mais des ressemblances ne sont pas des analogies organiques, telles qu'il en faut pour affirmer la parenté primitive des langues. Rapporter à une même origine les peuples entre lesquels on trouve quelque élément commun, et, comme on trouve de ces éléments dans toute l'humanité, en conclure l'unité primitive , est une hypothèse fort commode et la première qui se présente; car on s'adresse toujours aux causes extérieures avant de rechercher les causes psychologiques. L'unité matérielle de race frappe et séduit; l'unité de l'esprit humain, concevant et sentant partout de la même manière, reste dans l'ombre. En un sens, l'unité de l'humanité est une proposition sacrée et scientifiquement incontestable; on peut dire qu'il n'y a qu'une langue, qu'une littérature, qu'un système de traditions mythiques, puisque ce senties mêmes procédés qui partout ont
- Benfey, Griechische» WurziUe.iicon, 11, p. ià-i5, 826.