‹ Histoire générale et système comparé des langues SémitiquesChapitre 251 sur 281 · LIVRE V, CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE IL

De là cette conséquence, que ce n'est pas par des juxtapositions successives que s'est formé le langage; mais que, semblable aux êtres vivants, il fut, dès son origine, en possession de ses parties essentielles \ En effet, le langage se montre à nous, à toutes les époques, comme parallèle à l'esprit humain. Or, dès le premier moment de sa constitution , l'esprit humain fut complet; le premier fait psychologique renferma d'une manière implicite tous les éléments du fait le plus avancé. Est-ce successivement que l'homme a conquis ses différentes facultés? Qui oserait seulement le penser? Nous sommes autorisés à établir une rigoureuse analogie entre les faits relatifs au développement de l'intelligence et les faits relatifs au développement du langage; il est donc impossible de supposer le langage arrivant péniblement à compléter ses parties, puisqu'il l'est de supposer l'esprit humain cherchant ses facultés les unes après les autres. Il n*y a que les unités fictives et artificielles qui résultent d'additions et d'agglomérations successives.

Sans doute les langues, comme tout ce qui est organisé, sont sujettes à la loi du développement graduel. En soutenant que le langage primitif possédait les éléments nécessaires à son intégrité, nous sommes loin de dire que les mécanismes d'un âge plus avancé y fussent arrivés à leur pleine existence. Tout y était, mais confusément et sans distinction. Le temps seul et les progrès de l'esprit humain pouvaient opérer un discernement dans cette obscure synthèse, et assignera chaque* élément son rôle spécial. La vie, en un mot, n'était ici, comme

' C'est en ce sens que Fr. Schtegel a appelé le langage nne création d'un seul jet (Hervorbringung un Ganzen) , le comparant à un poëme qui résulte de l'idée du tout, et non de la réunion atomtstique de chacune de ses parties (Philos. Vorletutigen, p. 78, 80). — Cf. Humboldt, Leber dot vergleichende Spraehstudium in Beziehung aufdie verschiedenen Epochen der Sprachentrvicklung , dans les Mém. de l'Acad. de Berlin (classe d'histoire et de philologie), 1830-1821, p. sUo, aU'j.

partout, qu'à la condition de l'évolution du germe primitif, de la distribution des rôles et de la séparation des organes; mais ces organes eux-mêmes furent déterminés dès le premier jour, et, depuis l'acte générateur qui le fit être, le langage ne s'est enrichi d'aucune fonction vraiment nouvelle. Un germe est posé, renfiirmant en puissance tout ce que l'être sera un jour; le germe se développe , les formes se constituent dans leurs proportions régulières, ce qui était en puissance devient en acte; mais rien ne se crée, rien ne s'ajoute : telle est la loi commune des êtres soumis aux conditions de la vie. ^î Telle fut aussi la loi du langage. Il s'en fallait beaucoup que l'expression vague de la pensée des premiers âges égalât en clarté l'instrument que s'est fait l'esprit moderne; mais ce rudiment originaire contenait le principe de ce qui s'est montré plus tard, et, après tout, l'exercice de la pensée moderne diffère de la pensée primitive plus profondément que la langue de nos jours ne diffère des idiomes antiques , sans que nous admettions dans l'esprit humain l'acquisition d'aucun élément nouveau. Les linguistes ont depuis longtemps renoncé aux tentatives par lesquelles l'ancienne philologie cherchait à dériver l'une de l'autre les parties essentielles du discours. Toutes ces parties sont primitives , toutes coexistèrent dès l'apparition du langage, moins distinctes sans doute, mais avec le principe de leur individualité. Mieux vaut supposer à l'origine les procédés les plus compliqués que de faire naître le langage par pièces et par morceaux, et de supposer qu'un seul moment il ne représenta pas, dans son harmonie, l'ensemble des facultés humaines ^ La grammaire de chaque race fut formée

* G. de Humboldl, Lettre à Abel Rémusat sur la nature des formes grammaticales en général, et sur le gmie de la langue chinoise en pnrticulier, p. 1 3 , 7a. — Wisemau, Discours, etc. (1" discours, etc.)

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