LIVRE V, CHAPITRE II
d'ur^ seul coup ; la borne posée par l'effort spontané du génie primitif n'a guère été dépassée.
Rien n'autorise donc à admettre deux moments dans la création du langage: un premier moment, oiî il n'aurait eu que des radicaux, à la manière chinoise, et un second moment, oiî il serait arrivé à la grammaire. L'affinité anté-grammaticale de deux groupes de langues n'offre, par conséquent, à l'esprit aucune idée satisfaisante. Ce n'est pas sous cette forme que je me représente le contact primordial des Sémites et des Ariens. Je me représente plutôt l'apparition des langues sémitiques et celle des langues ariennes comme deux apparitions distinctes , quoique parallèles , en ce sens que deux fractions d'une même race, séparées immédiatement après leur naissance , les auraient produites sous l'empire de causes analogues , suivant des données psychologiques presque semblables , et peut-être avec une certaine conscience réciproque de leur œuvre. Nous devons rechercher maintenant si l'histoire et les anciennes traditions de la race sémitique ne fourniraient pas, pour résoudre le problème qui nous occupe, des indications de quelque poids.
Remarquons d'abord que le grand dogme de Tunité de l'espèce humaine , dogme qui , dans sa haute signification morale et religieuse, est tout à fait au-dessus de la critique, et n'a rien à craindre des découvertes auxquelles la science pourrait arriver sur la question de l'origine matérielle de l'humanité; remarquons, dis-je, que ce dogme appartient en propre aux Sémites et est la conséquence nécessaire de leur monothéisme. La race indo-européenne, portée à voir en toute chose la diversité plutôt que l'unité, n'eut qu'une notion con-
hlk HISTOIRE DES LANGUES SÉMITIQUES.
fuse de la fraternité humaine , avant d'être initiée aux dogmes juifs et chrétiens. La race chamitique, d'un autre côté, dans son grossier matérialisme, n'avait pas de cosmogonie et se croyait issue du limon du NiP. La race sémitique seule , par sa foi au Dieu unique , devait être amenée à l'idée d'un Adam unique, d'un paradis unique, d'une langue primitive unique. Cette croyance domine toutes les traditions recueillies dans les premiers chapitres de la Genèse. Un thème ethnographique tout spécial (chap. x) est destiné à rattacher au même père et, par conséquent, à mettre en rapport les unes avec les autres les races les plus diverses. L'idée d'une langue primitive unique semble si naturelle aux Israélites que, pour expliquer la diversité actuelle , ils ont recours au mythe le plus bizarre (ch. xi, v. 1-9). Le judaïsme, quoique renfermé dans l'enceinte d'une tribu, le christianisme et l'islamisme, qui sont tout à fait affranchis d'esprit national, proclament hautement leur propre universalité, c'est-à-dire l'origine unique de tous les hommes, également créés par Dieu et appelés à l'adorer de la même manière, en opposition avec les religions de castes du polythéisme. L'égalité devant Dieu a toujours été le dogme fondamental des Sémites et le plus précieux héritage qu'ils aient légué au genre humain.
Il ne peut entrer dans la pensée de personne de combattre un dogme que les peuples modernes ont embrassé avec tant d'empressement, qui est presque le seul article bien arrêté de leur symbole religieux et politique, et qui semble de plus en plus devenir la base des relations humaines sur la surface du monde entier; mais il est évident que cette foi à l'unité religieuse et morale de l'espèce humaine , cette croyance que
* Diod. Sic. I, X, XI r. — Pomponius Mêla, 1, 9.