LIVRE V, CHAPITRE II
rindus et le Nil auraient été choisis comme les quatre plus grands courants d'eau que connussent les Hébreux, et l'induction géographique que nous avons tirée de ce passage sur le séjour primitif des Sémites serait complètement anéantie.
De graves raisons s'opposent , toutefois , à ce qu'on admette cette explication. Et d'abord, si c'est à une époque relativement moderne et sur une donnée de géographie physique a priori que les Hébreux ont choisi les noms des quatre fleuves, pourquoi, parmi ces noms, en trouve-t-on deux qui ne reparaissent pas une seule fois dans leur géographie réelle f Pourquoi, voulant désigner le Nil, lui auraient-ils appliqué le nom de Gihon, que rien ne justifie, tandis que ce même fleuve est toujours appelé chez eux du nom de 'l'in'^p ? Pourquoi, ayant à décrire les pays arrosés par le Nil, auraient-ils nommé le pays de Cousch, plutôt que celui de Mesraïm, placé à leur porte et qu'ils connaissaient si bien ? Comment enfin auraientils songé à réunir à l'Euphrate, au Tigre et au Nil, trois fleuves qui leur étaient familiers, l'Indus, placé en dehors de leur sphère géographique, et qui n'est pas nommé une seule fois dans les autres documents hébreux? Je suis donc porté à rejeter sur ce point l'explication purement mythologique, et à maintenir aux fleuves du paradis une valeur géographique réelle. Si la tradition persane nous présente un thème analogue , au lieu de voir dans cette rencontre un emprunt fait par la Judée à la Perse ou par la Perse à la Judée, j'y vois de préférence un souvenir commun que les races ariennes et sémitiques auraient conservé de leur séjour dans l'Imaûs.
Ce fait d'une même tradition primitive se retrouvant chez les peuples sémitiques et ariens n'est pas, du reste, isolé. M. Ewald a ouvert à la science une voie nouvelle, en signalant des rapprochements inaperçus ou mal aperçus jusqu'à
lui entre les plus vieilles traditions hébraïques et celles de la Perse et de l'Inde ^ Ses hardies tentatives ont reçu la meilleure des approbations : les 'deux représentants les plus accrédités des études ariennes, M. Lassen^ et M. Eugène Burnouf (ce dernier avec plus de réserve)^, en ont accepté les principaux résultats. Le contact anté-historique des peuples indo-européens et des peuples sémitiques est devenu une sorte d'hypothèse reçue dans les plus hautes et les meilleures régions de la science allemande*. Sans me prononcer sur ce point avec la même assurance que M. Ewald et M. Lassen , je dois dire cependant que cette hypothèse me semble n'avoir contre elle aucune objection décisive, et qu'elle sert de lien à beaucoup de faits qui, sans cela, restent inexpliqués.
Parmi ces débris de l'héritage commun aux Ariens et aux Sémites, Ewald, Lassen et Burnouf placent avant tout la croyance à un état primitif de perfection, l'idée d'âges fabuleux qui ont précédé l'histoire, et quelques-uns des nombres qui expriment la durée de ces âges. Il faut avouer que les récits du paradis, de l'arbre de vie, de la faute primitive, du serpent tentateur, ont de grandes analogies avec les fables brahmaniques sur le berceau de l'espèce humaine, et plus encore avec certains mythes du Vendidad-Sadé. L'idée d'envisager la civilisation comme un attentat et un vol fait aux dieux, qui se trahit dans la Genèse (m, 5), rappelle certains mythes ariens, en particulier le mythe de Prométhée. Or les chapitres de la Genèse où sont contenus ces récits ont été écrits avant le con-
' Geschiehte des Volkes Israël, 1. 1, p: 3o2 et suiv. W. Jones et Wiiford avaient déjà tenté cette voie, mais avec une méthode bien arbitraire.
* Indische Alterthutnskunde , I, 528-529.
' Bhâgavala Purâna, t. III, préf. p. xlviii-xlix.
* M. Weber semble s'y ranger, Indische Skizzen, p. 75-76. — Conf. Revue germ. 1" oct. 1863, p. 265-266.