LIVRE V, CHAPITRE IL
qu'une seule chose, le but à atteindre. Ce but, qui est l'expression de la pensée, il l'atteint aussi bien que les langues grammaticales , mais par des moyens complètement diflFérents. La civilisation chinoise nous oflfre également le spectacle d'un développement à part, arrivant par ses propres forces et selon sa mesure à un résultat qui se rapproche beaucoup de la civilisation européenne. Au premier coup d'oeil, la société chinoise paraît bien moins éloignée de la société européenne que la société indienne; et cependant, aux yeux d'un observateur attentif, c'est la même constitution intellectuelle qui a produit le monde brahmanique et le monde européen, tandis que la Chine est arrivée à un état fort ressemblant à celui de l'Europe , uniquement par ce qu'il y a de nécessaire et d'universel dans la nature humaine. Si les planètes dont la nature physique semble analogue à celle de la terre sont peuplées d'êtres organisés comme nous, on peut affirmer que l'histoire et la langue de ces planètes ne diffèrent pas plus des nôtres que l'histoire et la langue chinoises n'en diffèrent. La Chine nous apparaît ainsi comme une seconde humanité , qui s'est développée presque à l'insu de la première, si bien que ces deux humanités, l'une tendant toujours vers l'ouest , l'autre restant obstinément murée dans l'est de l'ancien continent, ne sont guère entrées en contact que de nos jours.
Quant aux races inférieures de l'Afrique, de l'Océanie, du Nouveau Monde, et à celles qui précédèrent presque partout sur le sol l'arrivée des races de l'Asie centrale , un abîme les sépare des grandes familles dont nous venons de parler. Aucune branche des races indo-européennes ou sémitiques n'est deîcendue à l'état sauvage ^ Ces deux races nous apparaissent
' La profonde dégradation où sont tombées certaines familles européennes isolées mr le conlinenl américain et dans le sud de l'Afrique ne prouve point contre
partout avec un certain degré de culture. On n'a pas d'ailleurs un seul exemple d'une peuplade sauvage qui se soit élevée à la civilisation. Il faut donc supposer que les races civilisées n'ont pas traversé l'état sauvage, et ont porté en elles-mêmes, dès le commencement, le germe des progrès futurs. Leur langue n'était-elle pas à elle seule un signe de noblesse et comme une première philosophie ? Imaginer une race sauvage parlant une langue sémitique ou indo-européenne est une fiction contradictoire , à laquelle refusera de se prêter toute personne initiée aux lois de la philologie comparée et à la théorie générale de l'esprit humain.
Après la différence du langage, celle de la religion est, ' sans contredit, la plus profonde qui sépare les peuples sémitiques des peuples ariens. Les premières religions de la race indo-européenne paraissent avoir été purement physiques ^ C'étaient de vives impressions, telles que celles du vent dans les arbres ou les roseaux, celles des eaux courantes, celles de la mer, qui prenaient un corps dans l'imagination de ces peuples enfants. L'Arien n'arriva pas aussi vite que le Sémite à se séparer du monde; longtemps il adora ses propres sensations, et, jusqu'au moment oii les religions sémitiques l'initièrent à une notion plus élevée de la divinité, son culte ne fut qu'un écho de la nature. Le polythéisme, dans toute la race indoeuropéenne , n'a cédé que devant la prédication juive , chrétienne ou musulmane; l'exemple de l'Inde, restée mythologique jusnoire thèse; car, outre que celte dégradation est loin d'être aussi profonde et aussi incurable que l'état sauvage, ce n'est là qu'un fait exceptionnel, comme le crétinisme endémique, dont on ne saurait rien conclure contre les aptitudes générales des races civilisées.
' A. Weber, Akadem, Vorlesungen ûber indische Literaturgeschichte , p. 3i, 33. — M. Mùller, Comparative Mythology, dans les Oxford Essays pour J 856 5 Ua* duile en français (Durand, 1859).