LIVRE I, CHAPITRE IL
d'être dit, que sous l'une des trois sortei d'inscriptions cunéiformes se cache un idiome sémitique. C'est en effet une opinion généralement admise qu'il faut chercher dans les langues sémitiques l'explication des inscriptions de la seconde espèce , dites assyriennes et babyloniennes. Et cette opinion, il faut le dire, n'est pas seulement professée par les savants qui, avec plus de hardiesse et d'ardeur que de philologie et de méthode , se sont lancés dans l'interprétation de textes peut-être à jamais fermés pour la science ; elle est celle de deux hommes les plus dignes de servir d'autorité sur ce sujet, et qui, après avoir fait faire à l'interprétation des inscriptions de la première espèce un pas décisif, ont eu le courage et la bonne foi de s'arrêter quand les moyens d'investigation leur ont manqué. M. Lassen est persuadé que, dans les inscriptions cunéiformes trilingues, l'un des textes doit être en araméen. M. Eugène Burnouf, d'un autre côté , après avoir consacré beaucoup de teùips au déchiffrement des inscriptions assyriennes, sentit lui manquer les instruments qui l'avaient si bien servi dans le déchiffrement des inscriptions persanes, et s'arrêta devant la conviction que ces inscriptions couvraient une langue sémitique. Avec cette réserve scrupuleuse qu'il portait dans tous ses travaux, il ne voulut pas rester sur un terrain où il ne pouvait déployer toutes ses ressources , et , donnant un exemple trop rarement suivi , il aima mieux laisser inédites de vastes recherches, que d'abandonner quelque chose au hasard et de traiter un sujet pour lequel il n'était pas spécialement préparé.
Quelle que soit la valeur de ces autorités, il est remarquable que les personnes qui ont fait des langues sémitiques une étude particulière sont en général peu disposées à voir une langue sémitique derrière l'écriture cunéiforme. La répugnance instinctive qu'elles éprouvent à cet égard tient à des raisons
au fond très-sérieuses. Les langues sémitiques, en effet, de* la plus haute antiquité , ont eu leur alphabet propre , dont le type est l'alphabet phénicien ; à aucune époque , ni sur aucun point du monde , une langue sémitique ne s'est écrite avec un alphabet différent de celui-là ^ ; l'alphabet himyarite et l'alphabet ghez eux-mêmes, qui semblaient d'abord isolés, entrent aujourd'hui dans la famille des alphabets dérivés du phénicien : il y a donc un alphabet sémitique, inséparable des langues sémitiques. Que l'alphabet phénicien dans l'antiquité et l'alphabet arabe au moyen âge aient été adoptés par des peuples qui jusque-là n'avaient point écrit ; que l'écriture cunéiforme se soit appliquée indistinctement à des langues qui n'avaient pas d'alphabet propre , comme les dialectes non-sémitiques de l'Assyrie, de la Perse et de la Médie, rien de plus simple; mais qu'on ait écrit avec ces derniers caractères des langues qui avaient déjà leur alphabet, et un alphabet plus parfait, cela semble contraire à toutes les analogies.
Ce qui confirme ce raisonnement de la manière la plus frappante , c'est qu'en effet à Ninive et à Babylone , sur les briques mêmes ou les gâteaux d'argile qui portent des inscriptions en caractères cunéiformes, on trouve parfois des hiéroglyphes égyptiens et des inscriptions en langue et en caractères sémitiques. Que conclure de ce fait capital, dont les dernières fouilles de M. Layard et de M. Fresnel ont fourni de nom-
' Les analogies sémitiques que M. Spiegel croit découvrir dans l'écriture cunéiforme {Mûnch^.Gel. Anz. 26 septembre i856; Gramm. der Huzw. p. aS) ne me semblent pas fondamentales. L'expression avpianà ypdfiyLaja a certainement désigné, dans l'antiquité, des inscriptions cunéiformes (Diod. Sit. II, xiii, 2); mais l'emploi indécis des mots lettres assyriennes, syriennes, chaldatques, ne permet de tirer de ce fait aucune induction. (Voy. Jacquet, dans le Journal asiatique, mai i838, p. iiia et suiv. — Quatremère, Mém. sur les Nabat. p. ia6 129.)