LIVRE I, CHAPITRE II
cette espèce a été parlé sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, cet idiome y était considéré comme distinct de l'araméen. Qu'une langue à demi sémitique , comme les idiomes couschites, ou mêlée de sémitique et d'arien , comme le pehlvi', ait été écrite en caractères cunéiformes, il n'y a en cela rien d'impossible. La seule hypotbèse qui répugne est celle d'un dialecte pures^ent sémitique , comme serait l'araméen , avec ses formes simples , sa division régulière de la syllabe, ses articulations si nettement classées, écrit dans un alphabet différent de celui que les Sémites eux-mêmes se créèrent pour leur usage personnel.
Je m'abstiendrai, en conséquence, de faire usage, dans le cours de cet écrit, d'aucune interprétation des écritures cunéiformes de la seconde et de la troisième espèce. En supposant que plusieurs des résultats annoncés arrivent un jour à une démonstration rigoureuse, mon essai se trouvera incomplet dans quelques-unes de ses parties, et l'on pourra me reprocher de n'avoir pas tenu compte de travaux qui , si on leur accordait une valeur pleinement scientifique , seraient sans doute de la plus haute importance pour l'histoire des langues sémitiques; mais ce serait là un inconvénient moindre, à mes yeux, que celui d'accorder ici une place à des données sur lesquelles n'a point encore passé un contrôle assez sévère. S'il faut savoir gré aux personnes qui s'aventurent sur ces terres inconnues, en s'exposant à mille chances d'erreur et de non-succès, la plus grande réserve est commandée en présence de résultats contradictoires, obtenus par une méthode incertaine, et quel-
' Plusieurs savants, tels que M. Hoizmann (de Carisruhe), creiait que les
inscriptions dites mediques sont conçues dans un idiome mixte de cette espèce. (Cf. ZeiUchrift der deutschen morgerdàndùchen GetelUchafL, t. V (i85i), p. i45 et suiv.) M. Chwolsohn {Die Stabier, II, i63 et suiv.) est arrivé aux mêmes conclusions pour les textes assyro-babyloniens.
quefois présentés sans aucune démonstration. N'est-on pas excusable de douter en pareille matière , quand on voit l'homme qui s'est fait le plus grand renom dans les études assyriennes , M. Rawlinson, soutenir que les Assyriens ne distinguaient pas les noms propres par le son, mais par le sens, et que, pour indiquer le nom d'un roi, par exemple, il était permis d'employer tous les synonymes qui rendaient à peu près la même idée; — que le nom de chaque dieu est souvent représenté par des monogrammes différents les uns des autres et arbitrairement choisis ; — qu'un même caractère se lisait de plusieurs manières, et doit être considéré tour à tour comme idéographique ou phonétique , alphabétique ou syllabique , selon le besoin de l'interprétation; — quand on voit, dis-je, M. Rawlinson avouer que plusieurs de ses lectures sont données uniquement pour la commodité des identifications, que souvent il s'est permis de modifier la forme des caractères pour les rendre plus intelligibles^; — quand on le voit, enfin, bâtir sur ces frêles hypothèses une chronologie et un panthéon chimériques de l'ancien empire d'Assyrie? Que penser des inscriptions dites médiques, qui seraient écrites, s'il fallait en croire le même savant, dans une langue où la déclinaison serait turque , la structure générale du discours indo-européenne , le pronom sémitique, les adverbes indo-européens, la conjugaison tartare et celtique, le vocabulaire turc, mêlé de persan et de sémitique ? A cette méthode , je préfère encore celle de M. Norris, qui, persuadé comme MM. Westergaard et de Saulcy que la langue des inscriptions de la troisième espèce est scythique ou tartare , entreprend de les expliquer par l'os-
* Voir les observations de M. de Longpe'rier, Revue archéologique, a 5 août i85o,etdeM. de Saulcy, Aûimœum français , 28 mai, 11 juin, 17 septembre i853.