LIVRE I, CHAPITRE IL
Tautre. Certes il nous est difficile d'expliquer l'identité d'éléments en apparence aussi accidentels que les pronoms et les noms de nombre. Quelle raison a pu déterminer les races diverses à prendre le t pour caractéristique de la seconde personne du singulier, l'n pour caractéristique de la première personne du pluriel? Il serait puéril de le rechercher. Avouons pourtant que les premiers hommes ont pu se laisser guider en cela par des analogies qui nous échappent. La théorie du pronom tient d'une manière si intime à la constitution même de l'esprit humain , qu'elle appartient presque aux catégories de la logique , et doit, conmie ces catégories, se retrouver partout la même. Les noms de nombre se rattacheraient de très-près aux pronoms, s'il fallait ajouter foi aux vues ingénieuses que M. Lepsius lui-même, dans la seconde des dissertations précitées, a émises sur ce sujet. Enfin, quelque étrange que puisse paraître un emprunt portant sur des éléments linguistiques aussi essentiels, on n'ose regarder un tel emprunt comme impossible, quand on voit le pehlvi (dont la réalité comme langue parlée n'est pas, il est vrai, bien certaine) offrir des pronoms, des noms de nombre, des prépositions, des conjonctions sémitiques, à côté d'éléments non moins fondamentaux appartenant aux idiomes iraniens.
L'élément le plus essentiel sur lequel on puisse instituer la comparaison des langues, ce sont assurément les flexions du nom et du verbe; or c'est précisément par ce côté que le système de la langue égyptienne diffère du système sémitique. La langue égyptienne mérite à peine de prendre rang parmi les langues à flexions. Plus on remonte vers son état primitif, plus on trouve une langue analogue au chinois, une langue monosyllabicpie , sans ciment, si j'ose le dire, exprimant les modalités par des exposants groupés, mais non agglutinés
autour de la racine. Ces exposants sont eux-mêmes des mots pleins, qui dépouillent accidentellement leur signification pour devenir des signes de grammaire. On ne peut voir un effet du hasard dans ce fait, que l'écriture idéographique se rencontre précisément appliquée aux deux langues qui, par leur structure, appelaient pour ainsi dire ce genre de notation. Une langue habituée à donner à chaque idée et à chaque rapport son expression isolée devait être amenée à choisir un système graphique analogue , peignant les choses et leurs rapports par un signe indivis. Au contraire , on ne concevrait pas que les langues sémitiques , avec leurs flexions délicates , se fussent créé un instrument aussi mal approprié à leur nature. L'écriture alphabétique , fondée sur l'emploi d'un petit nombre de caractères, est un des traits les plus essentiels des langues sémitiques.
J'ajouterai à propos de l'Egypte ce que j'ai dit des civilisations de l'Assyrie et de la Babylonie. La civilisation égyptienne , envisagée dans son ensemble, n'a rien de sémitique. La langue et l'esprit des Sémites nous apparaissent avec un si grand caractère d'uniformité, qu'il répugne d'admettre, dans le sein de cette famille, des branches qui s'éloignent d'une manière essentielle du type général. Les traits physiques de la race égyptienne s'offrent aussi à nous comme tout à fait distincts^. Si la langue et l'histoire de l'Egypte présentent des éléments sémitiques difficiles à méconnaître , il faut se rappeler que , durant plusieurs siècles, l'influence sémitique fut très-forte en Egypte ^. L'Egypte n'était qu'une étroite vallée entourée de Sémites nomades qui vivaient à côté de la population séden-
* Voy. Nott et Gliddon, IncUgenous races of the Earth , p. loo et suiv. .* Movere, Die Phœnizier, I, 33 et suiv> — Journ. of the royal Asiatic Society (1854), p. 198.