LIVRE I, CHAPITRE III
On sait que, dans l'état actuel des langues sémitiques, toutes les racines verbales sont trilitères; le petit nombre de racines quadrilitères qui se rencontrent en hébreu, en syriaque et en arabe, ne sont pas des racines réelles : ce sont des formes dérivées ou composées, qu'on s'est habitué à envisager comme des mots primitifs et simples. Mais les racines trilitères elles-mêmes ne sont pas le dernier degré auquel il soit donné d'atteindre. Parmi ces racines, en eflFet, il est des classes entières qui ne sont trilitères que par une fiction grammaticale : tels sont les verbes dits concaves et géminés, qui restent bilitères et monosyllabiques dans presque toute leur conjugaison.
— D'autres classes de verbes , quoique plus réellement trilitères, se distinguent par la faiblesse d'une de leurs radicales qui , dans certains cas , tombe , devient voyelle ou cesse de se prononcer : tels sont les verbes dits faibles ou imparfaits. Le rôle de la troisième radicale dans ces verbes est si peu important qu'un thème bilitère, tel que li, peut devenir trilitère de plusieurs manières sans changer de signification (ni, ^^:, mj), et que des verbes très-différents, tels que C?i3 et 2f3^, identiques par deux de leurs radicales, s'empruntent souvent
de» Prmctpeê de Merlan , p. a 09. — Gesenios , Lehrfrehàude der hebr, Spr. p. 1 83 et suiv. Gesch. der hebr. Spr. p. i5, et préface de son Dictionnaire (édit. allexnande), p. h. — S. Luzzatto, Prolegomeni ad una gramm. ragionata délia lingua ehraica, p. 81 et suiv. — G. de Humboldt, Ueber die Vertchiedenheit des menschlichen Sprachbaues (introduct. à YEssai »ur le kawi, p. cccxxTi-<:ccrïTii). — J. Fûrst, Ubrarum sacror. concord. (Leipz. i84o), praef. — Delitzsch, Jesurun, p. i58 et suiv. — Dietrich (de Marbourg), Abhandlungen fur semilische Wortforschxmg ; Leipzig, 1844. — P. Bœtticher, fVurzelforschungen ; Halle, i859, et On t^ clastification of semitic rooU , appendice B au t. II des Outlines de M. de Bunsen.
— Benlœw, Aperçu général de la tcience comparative de» langues, Pans, i858. Le docteur ( depuis cardinal) Wiseman a développé d'excellentes vues sur ce sujet dans son second discours sur l'étude comparée des langues, où des conséquences bien hasardées sont tirées de principes en général très-finement compris.
des temps l'un à l'autre. — Enfin les verbes qui se montrent constamment sous la forme trilitère ne sont pas, pour cela, inattaquables à l'analyse. Parmi leurs trois radicales, en effet, il en est presque toujours une plus faible que les autres et qui paraît tenir moins essentiellement au fond de la signification '.
On est ainsi amené à se représenter chaque racine sémitique comme essentiellement composée de deux lettres radicales, auxquelles s'est ajoutée plus tard une troisième, qui ne fait que modifier par des nuances le sens principal, parfois même ne sert qu'à compléter le nombre ternaire. Les monosyllabes bilitères obtenus par cette analyse auraient servi , dans l'hypothèse que nous exposons, de souche commune à des groupes entiers de radicaux trilitères offrant tous un même fond de signification. Ce seraient là, en quelque sorte, les éléments premiers et irréductibles des langues sémitiques. En effet, presque tous ces radicaux bilitères sont formés par onomatopée, et, s'il est permis d'essayer quelques rapprochements entre la famille indo-européenne et la famille sémitique , c'est assurément de ce côté qu'il faut les chercher.
Aux deux lettres 13 , par exemple , semble attachée l'idée de gratter, racler; nous les retrouvons dans les verbes aij, T)3 , mi, n3, biJ, D")3, D"i3, yia, tij, e;n3, qui, tous, semblent offrir un sens identique.
Aux deux lettres "iD semble attachée l'idée de séparation , de rupture; on les retrouve dans toute la série : i"iD, OD, fe^"iD,
' Ajoutons que la trilitérité n'exclut pas le monosyllabisme, grâce à la manière dont les langues anciennes envisagent certains groupes d'articulations. Tr, dans les inscriptions cunéiformes persanes , est représenté par un seul signe ; dans le mot patris, ces deux lettres ne forment réellement qu'une seule articulation. Prit, en sanscrit, n'est qu'un monosyllabe bilitère. Les liquides et les aspirées ne sont que des demi-voyelles , qui ne préjudicient point au monosyllabisme des racines.