LIVRE I, CHAPITRE 111, IQl
sorties d'un type unique et primitif. Mais des doutes graves s'élèvent quand on voit les langues se morceler, avec l'état sauvage ou barbare, de village à village, je dirais presque de famille à famille. Le Caucase et l'Abyssinie , par exemple , présentent sur un petit espace une immense quantité de langues, entièrement distinctes. Le nombre et la variété des dialectes de l'Amérique frappèrent d'étonnement M. de Humboldt. Et pourtant ces diversités ne sont rien en comparaison de celles qui séparent en général les langues de l'Océanie : c'est là que l'état sauvage a poussé jusqu'aux dernières limites ses effets de désunion et de morcellement. Chez les races ainsi placées au plus bas degré de l'échelle humaine , la langue n'est plus guère qu'un procédé sans tradition , dont on a peine , au bout de quelques années, à reconnaître l'identité.
Ces faits nous semblent suffisants pour prouver l'impossibilité d'une langue homogène, parlée sur une surface considérable, dans une société peu avancée. La civilisation peut seule étendre les langues par grandes masses; il n'a été donné qu'aux sociétés modernes de faire régner un idiome sans dialectes sur tout un pays, et encore les langues arrivées ainsi à l'universalité sont-elles presque toujours des langues purement littéraires, comme la lingtia toscana, commune à tous les hommes instruits de l'Italie. Si la langue grecque, parlée par un peuple si heureusement doué de la nature, a compté presque autant de dialectes que la Grèce comptait de peuplades différentes^, peut-on croire que les premiers hommes, qui se possédaient à peine eux-mêmes et dont la raison était encore comme un
* Sans doute cette diversité n'existait pas au moment où les Hellènes, réunis en un seul corps de naticn , pénétraient dans la Grèce ; mais une troupe envahissante est d'ordinaire peu nombreuse , et du moment qu'elle se fixe et se multiplie, la diversité ne tarde pas à reprendre ses droitau
songe , aient obtenu le résultat auquel les siècles les plus réfléchis ont eu peine à atteindre ? Loin donc de placer l'unité à l'origine des langues, il faut envisager cette unité comme le résultat lent et tardif d'une civilisation avancée. Au commencement il Y avait autant de dialectes que de familles , de confréries, je dirai presque d'individus. Chaque groupe formait son langage sur un fond déjà traditionnel, mais en suivant son instinct, et en subissant les influences que le climat, le genre de vie , les aliments exerçaient sur les organes de la parole et les opérations de l'intelligence. On parlait par besoin social et par besoin psychologique, sans se préoccuper de la conformité du langage que l'on parlait avec un type autorisé. Les linguistes ont été surpris de trouver, dans des langues réputées barbares, une richesse de formes à laquelle atteignent à peine les langues cultivées. Rien de plus vrai, pourvu que l'on accorde que cette variété, c'est l'indétermination même. Les langues qu'on peut appeler primitives sont riches parce qu'elles sont sans limites. Chaque individu a eu le pouvoir de les traiter presque à sa fantaisie ; mille formes superflues se sont produites, et elles coexistent jusqu'à ce que le discernement grammatical vienne à s'exercer. C'est un arbre d'une végétation puissante, auquel la culture n'a rien retranché, et qui étend ses rameaux capricieusement et au hasard. L'œuvre de la réflexion, loin d'ajouter à cette surabondance, sera toute négative : elle ne fera que retrancher et fixer. L'élimination s'exercera sur les formes inutiles; les superfétations seront bannies; ■ la langue sera déterminée, réglée, et, en un sens, appauvrie. L'exubérance des formes, l'indétermination, l'extrême variété , la liberté sans contrôle sont des caractères étroitement liés entre eux. La recension grammaticale n'est jamais qu'une simplification dans la richesse excessive des langues populaires