‹ Histoire générale et système comparé des langues SémitiquesChapitre 61 sur 281 · LIVRE I, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE III

et un choix parmi les procédés qui faisaient double emploi. On trouve dans presque tous les idiomes des pronoms et des verbes qui ne possèdent point la série complète des flexions, et suppléent à leurs lacunes en empruntant à d'autres mots les formes qui leur manquent : eyi), (xov; (^épo), oÎù), êvéyxa>; fero, tuli; nj7Cf et nnç? en hébreu; an^ et ]T\} en araméen. Personne ne croit sans doute queyêro, tuli, soient les temps d'un même verbe. Ce sont deux verbes incomplets dans l'état actuel de la langue , et qui , après avoir vraisemblablement existé d'une manière indépendante, n'ont pu échapper à l'élimination des superfluités qu'en soutenant leurs débris l'un par l'autre, et formant un verbe factice , qui seul est arrivé à la consécration grammaticale. Ainsi un langage illimité, capricieux, indéfini, tel paraît avoir été l'idiome primitif de chaque race ; et si l'on convient d'appliquer aux variétés qui se produisaient alors le nom de dialectes , au lieu de placer avant les dialectes une langue unique et compacte, il faudra dire, au contraire, que cette unité n'est résultée que de l'extinction successive des variétés dialectiques.

Est-ce à dire que tous les dialectes eurent dès Torigine leur existence individuelle; qu'il y en avait un qui était le syriaque, un autre qui était l'hébreu , un autre qui était l'arahe? Non , sans doute : c'est à une époque bien postérieure que certaines propriétés grammaticales sont devenues, en se groupant, le trait disrinctif de tel ou tel idiome. Ces propriétés existaient d'ahord dans un mélange qu'on a pu prendre pour la synthèse, mais qui n'était que la confusion. L'esprit humain ne commence ni par la synthèse, ni par l'analyse, mais par le syncrétisme. Tout est dans ses premières créations, mais tout y est comme n'étant pas, parce que tout y est sans individualisation ni existence distincte des parties. Ce n'est qu'au second degré du dévelop-

peraent intellectuel que les individualités commencent à se dessiner avec netteté, et cela, il faut l'avouer, aux dépens de l'unité, dont l'état primitif offrait au moins quelque apparence. Alors c'est la multiplicité qui domine , jusqu'à ce que la synthèse venant ressaisir les éléments isolés, qui ayant vécu à part ont désormais la conscience d'eux-mêmes , les assimile de nouveau dans une unité supérieure. En un mot, — existence confuse et simultanée des variétés dialectiques , — existence indépendante des dialectes, — fusion de ces variétés dans une unité plus étendue , tels sont les trois degrés qui correspondent dans la marche des langues aux trois phases de toute existence, soit individuelle , soit collective.

La formation des dialectes de la langue grecque a soulevé des questions analogues à celles qui viennent d'être traitées pour les langues sémitiques, et les meilleurs grammairiens les ont résolues dans le sens que nous avons indiqué. Les poëmes homériques présentent simultanément employés des idiotismes qu'on donne pour de l'éolien , du dorien , de l'attique. Si la distinction des dialectes eût été parfaitement nette à l'époque de la composition de ces poëmes, un pareil mélange eût péché contre toutes les règles du bon sens. Il faut donc admettre pour ces siècles reculés un état d'indécision oii coexistaient les diverses particularités qui sont ensuite devenues la possession exclusive de tel ou tel dialecte ^ C'est ainsi que de vieux mots français tombés en désuétude dans la langue cultivée sont restés populaires dans quelques provinces , et que des mots d'usage commun dans l'ancien allemand ne sont plus employés de nos jours que dans les patois locaux.

' Conf. Matthise, Gramtn.raù. de la langue grecque, t. I, p. 9 et suiv. (trad. Gai! et Longueville). — Am. Peyron , Origine dei tre illustri dialettigreciparagonata con quella delV eloquio illustre italiano. (Mém. de TAcad. de Turin, II* série, I.)

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