LIVRE .11, CHAPITRE I
un fond identique , dont la première rédaction se trouve dans la Chronique de Tabari, L'ouvrage de Tabari n'est lui-même qu'un recueil de traditions juxtaposées, sans la moindre intention de critique, mentionnant avec prolixité les autorités sur lesquelles l'auteur s'appuie, plein de répétitions, de contradictions, de dérogations à l'ordre naturel des faits, — Dans Ibn-al-Athir, qui marque un degré de rédaction plus avancé, le récit est continu, les contradictions sont écartées, le narrateur choisit une fois pour toutes la tradition qui lui paraît la plus probable et passe les autres sous silence. Des dires plus modernes sont insérés çà et là ; mais au fond c'est toujours la même histoire que dans Tabari, avec cpielques variantes et aussi avec quelques contre-sens, lorsque le second rédacteur n'a pas parfaitement compris le texte qu'il avait sous les yeux. — Dans Ibn-Khaldoun , enjfin, la rédaction a passé, si j'ose le dire, une fois de plus au creuset. L'auteur mêle à son récit des vues personnelles ; on voit percer ses opinions et le but qu'il se propose. Les interstices des documents sont remplis par une sorte de ciment formé de rapprochements et de conjectures souvent arbitraires : c'est une histoire arrangée, complétée, vue à travers le prisme des idées de l'écrivain.
L'historiographie hébraïque a traversé des degrés analogues. Le Deutéronome nous présente l'histoire arrivée à sa dernière période, Thistoire remaniée dans une intention oratoire, où le narrateur ne se propose pas simplement de raconter, mais d'édifier. Les quatre livres précédents laissent eux-mêmes apercevoir les sutures de fragments plus anciens , réunis , mais non assimilés dans un texte suivi. Cette hypothèse, présentée d'abord comme un hardi paradoxe au siècle dernier, est maintenant adoptée de tous les critiques éclairés en Allemagne ^ On
' Ewald , Gesch. des V. Israël, 1 , 7 a et suiv. — Lengerke , Kenaan, p. xxxti et sui v.
peut différer sur la division des parties, sur le nombre et le caractère des rédactions successives; on ne peut plus douter du procédé qui amena, au viii" siècle avant notre ère, le Pentateuque et le Livre de Josué à leur état définitif. Il est clair qu'un rédacteur jéhoviste (c'est-à-dire , employant dans sa narration le nom de Jéhovah) a donné la dernière forme à ce grand ouvrage historique , en prenant pour base un écrit éluhisle (c'est-à-dire , où Dieu est désigné par le mot Elohim) , dont on pourrait encore aujourd'hui reconstruire les parties essentielles. Ceci n'enlève rien à la valeur des documents historiques contenus dans ce précieux écrit; mais on sent que, pour l'histoire de la langue, ce n'est pas à un livre ainsi rajeuni que l'on peut demander des témoignages d'une haute antiquité.
La langue générale du Pentateuque, en effet, est l'hébreu classique, sans aucun caractère particulier d'archaïsme. Il serait singulier que de Moïse à Jérémie, c'est-à-dire, pendant près de mille ans , l'idiome des Israélites n'eût point éprouvé de changement. Les deux ou trois particularités de style qu'on a relevées dans le Pentateuque ; Nin pour N\n, bn pour nVx, "lyj employé pour les deux genres , n'offrent aucunement le caractère d'archaïsmes^ : ce sont des faits isolés provenant des habitudes particulières de l'auteur; car, en soutenant que la langue du Pentateuque est identique à celle de tous les écrits hébreux de l'époque classique, on ne prétend pas nier que le style de
p. Lxxxi et suiv. -^ De Wetle, Einleitung , S i5o et suiv. — Stahelin, Kritische Untefsuchungen ûber den Pentateuch ; 1 8 4 3 . — Tuch , Kommentar ûber die Genesis , Einl. — Movers,Hi»t. canonis Vet. 7e«t, Breslau;i842. — Munk , Pafeattw, p. i/ia. ' Le premier de ces idiotismes re retrouve ailleurs que dans le Pentateuque ( cf. Genesius Thés, au mot NID. Lehrgebœude,^. aoi. — Ewald, Kritische Grammatik, p. 176). Les rares expressions archaïques conservées dans ie récit sont immédiatement expliquées par des gloses ; voir, par exemple, Gen. xxxix, 20.