LIVRE II, CHAPITRE I
cet ouvrage {en y comprenant le Livre de Josué) ne se distingue nettement de celui des autres livres historiques, des Livres des Rois, par exemple. Il est même facile de trouver entre les pièces diverses qui le composent, et surtout entre les deux séries de documents élohistes et jéhovistes, de sensibles différences dans le choix des expressions et le tour du récita Ce qu'il importe de maintenir, c'est l'unité grammaticale de la langue hébraïque , c'est ce fait qu'un même niveau a passé sur les monuments de provenances et d'âges si divers qui sont entrés dans les archives des Israélites. Sans doute il serait téméraire d'affirmer avec M. Movers ^ qu'une seule main a retouché presque tous les écrits du canon hébreu pour les réduire à une langue uniforme. Il faut reconnaître, toutefois, que peu de littératures se présentent avec un caractère aussi impersonnel, et ont moins gardé le cachet particulier d'un auteur et d'une époque déterminée.
Nous serions donc tout à fait privés de renseignements sur les temps anciens de la langue hébraïque , si des livres rédigés à une époque relativement moderne ne renfermaient des documents textuels d'une bien plus haute antiquité. Le Pentateuque et les livres historiques rapportent souvent, dans leur forme rhythmique, des dires populaires, dont le style a une physionomie très-ancienne. Le Livre des Psaumes, d'un autre côté, contient quelques morceaux qui nous font atteindre jusqu'aux origines de la nationalité israélite, de même que le Kitâb el-Agâni, rédigé seulement au x* siècle, nous a transmis avec une exactitude suffisante les plus vieux souvenirs de la poésie arabe anté-islamique.
' De Welte, Einleitung, p. 177 et suiv. — Ëwald, Getch. des F. Israël, 1, 77-78.
' Hist. canofàs Vet. Test. p. 1 1 ei suiv.
Au premier rang de ces antiques fragments, il faut piacev les légendes paraboliques conservées dans la Genèse , remplies de jeux de mots, d'oppositions, d'assonances, fondées presque toujours sur des étymologies fictives, et destinées à donner, bien ou mal, l'explication des noms propres dont le sens était perdu; souvent, devises de famille ou de tribu, qui s'attachaient comme appendice au nom propre, et se perpétuaient par le moyen du rhythme ; ou sentences proverbiales , renfermées sous une forme énigmatique , et courant dans la tradition avec plus ou moins de variantes ^ Tels sont, par exemple, le dire de Lémek, si mystérieux et si obscur, conservé au quatrième chapitre de la Genèse (v. 2 3-2 4); le récit de la tour de Babel, plein de rimes et de jeux de mots [Gen. xi, init.); la devise étymologique de Japhet (Gcn. ix, 25-27); les bénédictions de Noé, qui ont servi de type aux bénédictions toujours proverbiales et énigmatiques qu'on attribue aux autres patriarches; telles sont surtout, malgré quelques interpolations plus modernes , les deux bénédictions de Jacob et de Moïse ^, où perce l'intention de recueillir les dictons satiriques ou laudatifs qui
' Par ià s'expliquent les versions différentes qui nous sont venues d'un même morceau: ainsi quelques psaumes sont presque la répétition d'autres psaumes; ainsi les bénédictions de Jacob et celles de Moïse ne sont que des variantes d'un thème identique. Par là s'explique aussi l'incohérence grammaticale de ces fragments; une phrase commencée d'après une leçon traditionnelle a été souvent achevée sur une autre. Presque tous les chants ou récits antiques subissent de ces sortes d'altérations dans la mémoire du peuple.
* Voy. Land, Disputatio de carminé Jaco6»;Lugd. Bat. i858. Je ne partage pas l'opinion de M. Ewald ( Gesch. des V. Israël , I , p. 1 6 1 ) , qui regarde la bénédiction de Moïse comme une imitation de celle de Jacob, composée au moment de la restauration du Mosaîsme, sous Josias, dans la même intention que le Deutéronome, pour ranimer la piété des fidèles. Le style de ce morceau est trop irrégulier, on y trouve trop de lacunes et de manques de suite pour qu'on puisse le rapprocher des cantiques composés avec art par des lettrés pieux , tels que ceux de l'Exode (chap. xv) et du Deutéronome (chap. xxxii).