LIVRE II, CHAPITRE I
avaient cours sur chaque tribu'. Sans doute le style de tous ces morceaux n'est pas également archaïque; quelques-uns sont écrits dans une langue assez analogue à la prose environnante. La plupart , cependant , présentent des idiotismes qui semblent appartenir à une langue plus ancienne. Ainsi les deux bénédictions précitées se distinguent par un tour de phrase tout à fait à part, où les idées sont juxtaposées plutôt que construites. On y rencontre même des archaïsmes d'orthographe (affixes en n) et une forme grammaticale qui a presque disparu dans la langue classique et ne se retrouve plus que dans les noms propres , je veux parler des noms construits en ^ : ■•aa, n.D}{, ^Yi:in [Gen. xlix, ii, 12).
Certains cantiques ou fragments de cantiques destinés à être appris par cœur^ nous ont aussi conservé les restes d'une langue plus ancienne que la prose des livres historiques. Sans doute la plupart des morceaux dont nous parlons paraissent avoir été retouchés ou consignés par écrit à des époques relativement modernes; mais leurs obscurités et la couleur abrupte de leur style suffisent pour les distinguer des poëmes qui ont été composés avec réflexion. Au nombre des monuments les plus anciens de cette poésie traditionnelle, il faut mettre le psaume Exsurgat Deus (ps. lxviii), admirable série de fragments lyriques , portant tous un caractère marqué de circonstance, tous relatifs à un même sujet, l'arche^ sa marche dans le désert, le triomphe de Jéhovah et sa protection sur son peuple'. Tel est aussi un des morceaux les plus anciens de la
' Comparez les recueils analogues que possèdent les Arabes , et en particulier le Raîhdn el-albâb {Joum. asiat. Juin i853, trad. de M. Sanguinetli).
* Cf. Ewald , Geich. des V. Israël , I , p. ai.
^ L'extrême obscurité de ce morceau et de toutes les pièces andogues vient , en grande partie , ce me semble , de la faute des copistes ou des rédacteurs plus mo-
littérature hébraïque , le cantique de Débora , dont l'authenticité a enlevé les suffrages des critiques les plus difficiles. Tels sont enfin les maschal de Balaam et les fragments de chants populaires sur la prise d'Hésébon , rapportés au chapitre xxi du Livre des Nombres (v. i4-i5 et 27-80). Quant au chant si connu de Moïse après le passage de la mer Rouge {Exod. xv), il n'a pas la même physionomie d'archaïsme : en supposant que le début de ce morceau soit antique , on ne peut douter qu'il n'ait été développé d'une façon oratoire à une époque relativement moderne. Il en faut dire autant du cantique du Deutéronome (ch. xxxiii), oii l'emploi d'une certaine rhétorique et l'intention de réchauffer dans les âmes le zèle du mosaïsme sont plus sensibles encore.
Enfin les noms propres, témoins si sûrs de l'état archaïque d'une langue, nous ont souvent conservé des formes et des mots hébreux tombés en désuétude. Ainsi l'aptitude à former des mots composés au moyen des formes construites en ^ et en t, aptitude que les langues sémitiques ont perdue de très-bonne heure, se montre dans les noms propres hébreux et phéniciens : Malki-sedek, Methu-schaël , Hanni-baal, Azru-baal. Les noms qui commencent par la préformante % tels que pn!:\ 3p:?% etc. préformante qui n'est restée dans aucune langue sémitique pour les substantifs \ mais qui, dans la conjugaison, indique l'attribution de l'action verbale à une personne, nous révèlent un des secrets les plus intimes de la formation des langues sémitiques. Et la preuve
dernes , qui , ne comprenant pas bien ie texte archaïque qu'ils avaient sous les yeux , l'estropiaient ou y introduisaient des changements arbitraires.
' Un certain nombre de noms de l'antiquité arabe , CJj*:! , V^^' Oj*J, etc. sont formés de la même manière. Le dictionnaire arabe présente même quelques mots que les grammairiens expliquent par un je préformant: ^jiyA , É^jn*. (masculin de ^y ) , etc.