LIVRE II, CHAPITRE I
que ces noms appartiennent à une langue qui n'était déjà plus comprise des Juifs à l'époque de la rédaction de leurs ouvrages historiques, c'est que la plupart d'entre eux servent de thème à des étymologies fictives. Dénués , comme tous les anciens, du sentiment de l'étymologie scientifique, n'y cherchant que des allitérations et des jeux de mots\ les écrivains hébreux prirent à tâche d'expliquer tous ces noms antiques par la langue qui se parlait de leur temps : ainsi, j;»]? fut tiré de n:p, V33 de bh2, jaix") de v^?? '"ix"], à peu près comme, dans le Cratyle de Platon, Oreste est tiré de ùpeivés, et Agamemnon de Ayaa-los sTrtfjLovtj. De là , ces légendes étymologiques rattachées, dans la Genèse, à la naissance de tant de personnages^. Pour expliquer la double orthographe du nom d'Abraham, l'auteur (G«j. xvii, "7)3 recours à la glose d;'^3 pDn 3K. Pour rendre compte du nom chananéen de Moria {^Gen. xxii, 8,1 4), il joue sur le proverbe hébreu : nHy nln"; "ina *. Quelquefois
' M. Lerech {Sprachphil. der Allen , II[, 1 1 3 , 1 8 /i , etc.) a rassemblé dans Homère , Eschyle, etc. un grand nombre de ces étymologies ou plutôt de ces calembours.
* Il ne faudrait point toujours révoquer en doute la réalité historique de telles légendes. (Voir de curieux sujets de rapprochements dans le Mémoire »ur le Soudan, de M. d'Escayrac de Lauture, p. 45-46.)
' Ce procédé de la légende étymologique est commun à tous les peuples de l'antiquité, et a donné naissance à une foule de mythes. Les anciens ne connaissaient généralement que leur propre langue , et de cette langue ils ne connaissaient que la forme contemporaine : en présence d'un mot dont la signification était perdue ou d'un mot étranger, ils ne pouvaient songer à en chercher l'origine ailleurs que dans l'idiome qu'ils savaient. L'anecdote naissait au besoin pour justifier l'étymologie ainsi imaginée. Soit le mol byrsa, par exemple, dont l'origine est évidemment sémitique (Nm^3, forteresse, nom de plusieurs villes de Syrie). Un Grec n'a pu chercher l'étymologie de ce mot que dans jStîpffa. De là la nécessité d'une légende où il entrât du cuir, et la fable de la peau de bœuf qui senit à déterminer l'aire de la citadelle de Carthage. On trouve chez les Barmans une fable exactement semblable sur le nom de la ville de Prome (voy. Joum. des Savants, i833, p. ai-aa). Les mythologies de l'Inde, de la Grèce, des Scandinaves, des Kimris oQrent d'innombrables exemples de ce procédé.
même ces explications sont empruntées aux langues voisines de l'hébreu. Ainsi le nom de la manne ^ est tiré de ce que les Israélites, à la vue de cette substance, s'écrièrent : Nin"]p c^ Qu'est-ce que cela?» {Exod. xvi, i5, 3i.) Or le mot |D, qui sert de base à cette étymologie, ne se trouve pas en hébreu, mais bien enaraméen, et l'auteur a soin de l'éclaircir par l'hébreu NlîTnp. Ces jeux étymologiques nous mettraient sur la voie d'archaïsmes importants, si l'on pouvait déterminer l'époque à laquelle ils sont entrés en circulation. Il est remarquable qu'on y suppose presque toujours la bilitérité primitive des radicaux : ainsi l'ip. joue avec "'ri"'Jp^ [Gen. iv, i), m avec DHJ [Gen. V, 29), etc. Quelques-unes de ces légendes nous ont également conservé des mots ou des acceptions de mots qui avaient vieilli. Ainsi [Gen. xv, 2) l'auteur voulant jouer sur le nom de pÇ;*P"i (Damas), patrie d'Eliézer, fait dire à Abraham ■•r)''? pçfD'l? , oiî se trouve le mot p^p, qui avait entièrement perdu sa signification, et qu'il est obligé d'expliquer par
Pour trouver des monuments de la langue hébraïque qui n'aient subi aucun remaniement postérieur, il faut descendre jusqu'à la fin de l'époque des Juges, au siècle de Samuel (xi* siècle avant l'ère chrétienne). Ce moment est celui où la nation israélite arrive à la réflexion, et oh se constitue définitivement l'esprit nouveau qui dominera toute la période des Rois, esprit plus positif, plus étendu, plus ouvert aux idées étrangères, mais moins spontané, moins naïvement religieux,
* La vraie origine de ce nom paraît arabe : ,UuJf ^ «don du ciel.» ( Voy le Kamom, s. h. v. — Niebuhr, Descript. de l'Arabie, 1" part. ch. xxr, art. 3. — Gesenius, Winer, s. h. v.)
* Cf. Gesenius Thés, au mot pÇ^D — Tuch , Kommentar ûber die Gen. a. h. 1.