LIVRE II, CHAPITRE I
pas chez les Juifs avant leur contact avec les Grecs, et, quant à la grammaire, ils n'en eurent l'idée qu'au x* siècle de notre ère, à l'imitation des Arabes. Leur belle langue ne porte aucune trace de législation réfléchie. A la vue d'ouvrages aussi imposants par leur masse, leur minutieuse exactitude et leur profonde méthode que la Grammaire critique d'Ewald ou le Système raisonné de Gesenius , on pourrait croire qu'il s'agit d'un idiome assujetti , dans ses moindres détails , à des lois inflexibles. Rien pourtant ne serait moins exact. Généralement les grammaires les plus prolixes sont celles des langues qui ont eu le moins de culture grammaticale : car alors les anomalies étoufl'ent les règles. On trouve en hébreu, comme dans la plupart des langues qui n'ont point subi de réforme artificielle , une foule de constructions en apparence peu logiques, des changements de genre , des phrases inachevées , suspendues , sans suite. Il serait également superficiel d'envisager ces anomalies comme des fautes, puisque nul Hébreu n'avait l'idée d'y voir des transgressions de règles qui n'existaient pas, et de chercher des /ois rigoureuses où il n'y avait que choix instinctif. La vérité est que ces irrégularités, que le? «rammairiens croient expliquer par des anacoluthes, des ellipses de préposition, etc. sont les inadvertances, ou plutôt les libertés d'une langue qui ne connaît qu'une seule règle : exprimer avec vivacité, au moyen de ses mécanismes naturels , ce qu'elle veut exprimer.
En ce qui concerne l'orthographe, par exemple, on peut dire que les Hébreux ne sont jamais arrivés à une parfaite détermination, et ne visent d'ordinaire qu'à représenter le son par le signe le plus approchant. De là de nombreuses permutations entre les lettres équivalentes : ]DD = ]pp = ]p^ , "^3^ = "^30, >)3 = 33, 1)31 = ppT: de fréquentes variétés dans la transcription des noms géographiques : nh^û = 'ih''^ = "h^ ; l'em-
ploi plus ou moins multiplié des lettres quiescentes abandonné au caprice de l'écrivain ; la surabondance des formes du pronom affixe pour une même personne , i = in , etc. Il importe d'observer, du reste , que plus une langue est ancienne et primitive, moins elle a d'orthographe; car, possédant ses racines en elle-même , elle se trouve , pour ainsi dire , face à face avec l'articulation qu'il s'agit d'exprimer, sans avoir à se préoccuper d'aucune raison antérieure d'étymologie. L'orthographe ne devient une des parties les plus compliquées de la grammaire que pour les idiomes qui, comme les langues romanes, ne sont que des décompositions de langues plus anciennes, et ne portent point en elles-mêmes la raison de leurs procédés.
Le même esprit d'indépendance préside à la syntaxe et à la construction générale de l'ancien hébreu. Les auteurs les plus corrects semblent se soucier assez peu que leur phrase renplisse un cadre parfait et déterminé. Il en résulte, dans leur style, une naïveté tout enfantine et mille finesses de langage, qui seraient effacées dans une période plus complète. On pourrait citer pour exemple toutes les constructions que l'on ai^- T^eWe prégnantes ^ . Ainsi, lorsque nous lisons au ii* chapitre de la Genèse (v. 21): narinn lëra iiD\\= Dieu ferma de la chair en sa place, notre langue scrupuleuse n'est point entièrement satisfaite; et, cependant, combien ce tour n'est-il pas plus expressif que celui-ci : Dieu ferma la place vide en y mettant de la chair! De même : Ils ont profané à terre ton sanctuaire (Ps. lxxiv, 7) est bien plus vif, mais moins logique que : Ils ont profané ton sanctuaire en le renversant à terre. Toutes les langues offrent des exemples de ces sortes de constructions; mais je doute qu'aucune en présente d'aussi fréquents et d'aussi caractérisés que l'hébreu.
* Voir Gesenius, Lehrg. der hebr. Spr. S 222 6.