LIVRE II, CHAPITRE I
Voir, regarder, mépriser, pourvoir à, éprouver, paraître, se présenter, montrer, faire éprouver, sont autant d'idées qui, chez nous, exigent des mots différents, et qui, en hébreu, s'expriment par les formes verbales de la racine riKT : prophète, vision, miroir, regard, forme, apparence, ressemblance, en seront des substantifs dérivés. — La racine Dî"), marquant l'idée d'élévation, produira : monter, faire le puissant, élever, construire une maison, élever des enfants, mettre à l'abri, donner la victoire, célébrer, élever la voix, lever un tribut, enlever, offrir un sacrifice, s'enorgueillir, colline, tas, orgueil, sacrifice, présent. — Cîp = stare exprime par ses différentes formes : se lever, exister, paraître, croître, demeurer, persévérer, ratifier, se bien porter, vivre, conserver vivant, vérifier, enjoindre, construire, rebâtir, s'insurger, élever, établir, stature, hauteur, debout, substance, chose, lieu, demeure, révolte, ennemi, moyen de résistance, adversaire. Quelle épargne de racines ne permettent pas à une langue des procédés de dérivation si étendus !
La langue hébraïque connut-elle la variété des dialectes? On n'en peut guère douter a priori, quand on voit les langues les plus cultivées varier avec les moindres divisions du territoire , et se morceler, pour ainsi dire , sous la pression de l'organe populaire. Cependant, presque tous les ouvrages hébreux qui nous restent ayant été écrits à Jérusalem et dans une langue regardée comme classique, aucun témoignage positif ne nous permet d'établir le nombre et le caractère de ces différents dialectes. Le fait rapporté au Livre des Juges (xii, 6) atteste chez les Ephraïmites une variété de prononciation relativement au V ; mais il est évident que ce n'est pas là une raison suffisante pour constituer un dialecte éphraïmite. Les bases sur lesquelles on a voulu établir des dialectes danite , iduméen , judaïque (de la tribu de Juda) , etc. ne sont pas plus solides.
Le passage de Néhémie (xiii, 98-2 4) ne prouve qu'une seule chose, c'est que la langue d'Asdod ou, en d'autres termes, celle des Philistins, différait de l'hébreu pur; ce qu'on savait d'ailleurs. Enfin les tentatives des critiques pour retrouver dans le style de tel livre ou de tel auteur des provincialismes caractérisés ne paraissent avoir amené aucun résultat décisifs
On doit supposer que les tribus du nord, voisines de la Syrie, parlaient, dès le temps du royaume d'Israël, un dialecte plus rapproché de l'araméen : en effet, les noms des deux villes l^n^ et iiC/3 nous offrent deux mots araméens et un duel de forme chaldéenne. Le samaritain , qui nous représente assez bien la langue vulgaire de ces contrées, appartient au groupe araméen plus qu'au groupe chananéen ou hébreu. Enfin, au commencement de l'ère chrétienne, nous trouvons encore dans le nord de la Palestine un dialecte différent de celui de Jérusalem. Le mélange de races étrangères avec les Israélites, qui eut toujours lieu au nord de la Palestine (a^ian b^b}, le cercle des Gentils, Galilœa gentium^, fut sans doute la cause de ces altérations.
Il faut donc s'en tenir à ce fait, qu'au-dessous de la langue régulière, qui seule nous a été transmise, il existait une langue populaire, sentant le patois, chargée de provincialismes, et variable suivant les cantons. Dialecte et incorrection sont deux idées bien voisines; le mot même de dialecte désignait, à son origine, le langage usuel, par opposition au langage écrit ^. Quelque simple que soit le mécanisme de la langue hébraïque, on peut croire qu'il était encore trop difficile pour le peuple, et que plusieurs fautes passées en usage constituaient çà et là
' Cf. Gesenius. Gesch. des hebr. Spr. S 1 5. '
* È xaO' lîfxépa» StdXexros, de êiaké-yoyLai r discourir, f G^est encore le sens du mot StiXsxxos dans Aristote.