LIVRE II, CHAPITRE I. 1/Î
petit nombre des habitants de la Judée ^; elle frappa la tête de la nation , c'est-à-dire la classe entière où résidaient la tradition religieuse et la culture de la langue sacrée. Tout ce qui resta devait se servir d'une langue déjà fort altérée. A quelques lieues de Jérusalem , sur les terres de l'ancien royaume d'Israël , on parlait un patois à demi araméen. Le fond de la population restée en Judée suivit donc de plus en plus le penchant naturel qui l'entraînait dans le même sens; mais ce ne fut pas l'influence de Babylone qui opéra ce changement. Il est douteux que l'idiome sémitique que l'on parlait à Babylone fût l'araméen tel qu'il nous est connu par le chaldéen biblique. Ce fut bien plutôt l'influence de la Syrie, qui, s'exerçant parle nord et ayant conquis d'abord le royaume d'Israël, finit par envahir la Judée elle-même, afî^aiblie et dépouillée de ses institutions conservatrices ^. Aussi le chaldéen biblique n'est-il jamais expressément présenté comme la langue de Babylone; ce n'est qu'à l'époque des Septante qu'on donne à cette langue le nom tout à fait fautif de chaldéen^. Quant à la langue vulgaire de la Palestine, elle est souvent désignée dans le Talmud par le nom de syriaque (''D^^D)*.
Ce qui prouve bien que le passage de l'hébreu à l'araméen
» Voy. Winer, Bibl Realwœrt. arl. Exil. — Bertheau , Zur Gesch. der Itr. p. 385 et suiv.
' J. Fùrst , Lehrgebœude der aram. Idiome , p. 1 1 et suiv.
' Ce mot, chez les Grecs hellénistes, s'applique même à rhébreu bibliqne, sans doute parce que , peu familiers avec les choses orientales et ne jugeant des langues que par l'alphabet, ils prenaient tout ce qui n'était pas grec pour du chaldéen. (Voy. Gesenius, Geseh. der liebr. Spr. p. aSi. — Delitisch, Jesurun, p. 6 5-6 G.)
* Les mêmes observations s'appHquent au changement d'alphabet. L'opinion d'après laquelle les Juifs auraient adopté à Babylone l'alphabet carré est maintenant abandonnée. Cet alphabet parait d'origine syrienne, et l'époque où les Juife l'ont substitué à leur ancien caractère a été beaucoup trop reculée par les critiquée de la vieille école.
s*opcra pour les Juifs en Palestine et non en Babylonie, c*est que l'esprit et la langue de Jérusalem se conservèrent beaucoup mieux durant la captivité à Babylone qu'en Judée. Quelques-uns des morceaux les plus achevés de la littérature hébraïque, les fragments réunis à la suite des œuvres d'Isaïe (ch. XL-Lxvi), certains psaumes, ont été écrits sur les bords de l'Euphrate. Babylone (ou, pour mieux dire, les petites villes groupées autour de cette grande cité) devint dès lors comme une seconde capitale du judaïsme, jusqu'au moment oii, après la destruction de Jérusalem par les Romains, elle en devint le centre principal. On peut même supposer avec M. Ewald' que les premières bases d'une culture savante de la langue hébraïque y furent posées dès une époque reculée : du moins voyons-nous les restaurateurs du mosaïsme et des études anciennes en Palestine, comme Esdras, Néhémie, venir tous de l'Orient et s'indigner, à leur arrivée, de l'ignorance et de la corruption de langage de leurs coreligionnaires de Judée {Néhém. XIII, 2 3-2 5). On peut dire que deux fois la continuation de la tradition juive s'est faite par Babylone, après les deux grandes catastrophes qui , à "sept siècles de distance, ruinèrent presque entièrement le judaïsme à Jérusalem.
11 est difficile, si l'on aspire à serrer davantage l'exposé du problème, de déterminer avec rigueur dans quelle proportion l'araméen se mêla d'abord au langage des Juifs, et à quelle époque il devint chez eux tout à fait dominant. Nous accordons volontiers à M. Fûrst^, qui a dépassé sur ce point les assertions les plus hardies de Gesenius^ et de Winer*^, que la langue des
1 Gesch. des V. Isr. t. III, 2' part, p, 1 47-1/1 8. — Cf. Fùrst, op. cit. p. 12-1 3, et Kultiir- und Literaturgeschichie der Juden in Asien, p. a et suiv.
* Lehrgeb. der arain. Idiome, p. 3 et suiv. 11 et suiv. ^ Gesch. der hebr. Spr. S i3.
* Gramm. des bibl. und targ. Chald. p. l* ; BUtl. Realwoert. II, 5oi.