‹ Histoire générale et système comparé des langues SémitiquesChapitre 85 sur 281 · LIVRE II, CHAPITRE I · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPITRE I

Quoi qu'il en soit , du moment que l'on envisage l'hébreu et l'araméen moins comme deux langues que comme deux âges d'une même langue , la discussion devient bien délicate , et le point de dissentiment presque insaisissable. C'est comme si l'on se demandait en quelle année finit le latin et commence le français. Les langues ne meurent pas à un jour donné; elles se transforment par degrés insensibles, et l'on ne peut indiquer le point précis où elles doivent changer de nom. Sous Ezéchias, cent vingt ans environ avant la captivité, les deux langues nmn"» et it'D'jk étaient encore parfaitement distinctes, et l'araméen n'était compris que des lettrés ^ Cependant nous avons vu l'hébreu des derniers temps se charger, parmi le peuple et chez quelques écrivains, de locutions dialectiques qui se rapprochaient de l'araméen. L'enlèvement et la transportation à Babylone de toute la partie éclairée de la nation durent accélérer cette révolution , et l'on peut croire qu'à l'époque du retour des exilés, sous Cyrus, la langue de la Palestine était tout à fait corrompue , c'est-à-dire , aramaïsée. Néanmoins , comme il n'y avait pas eu un moment précis où l'on eût quitté l'hébreu pour l'araméen , c'était encore l'hébreu en un sens , et l'on pouvait avec vérité appeler cette langue n^n^jn";. Les savants, d'ailleurs, se piquaient de parler purement l'ancienne langue, et cherchaient, sans pouvoir y réussir, à corriger l'accent vicieux et le patois du peuple. Déjà la lecture de la loi devait être accompagnée d'une glose ou demi-traduction. La corruption alla toujours croissant, jusqu'à ce que le contact de plus en plus répété des Juifs avec les nations de la S)Tie achevât de donner à la langue une physionomie complètement araméenne.

Ce qu'il importe au moins de maintenir, c'est que le chan-

' La preuve en est dans Isaïe (xuvi, u, i3, ou II Rots, nui, 96, 38). Les envoyés d'Ezécbias, gens savants, parmi lesquels figurent un scribe et un his-

gement de langue qui se fit à cette époque chez les Juifs s'opéra moins par l'adoption d'une langue étrangère que par la corruption successive de l'ancien idiome. Les Juifs eux-mêmes avaient certainement conscience de ce fait ; car nulle part on ne voit qu'ils aient appelé araméen la langue qu'ils parlaient depuis la captivité. Au contraire ils l'appelaient toujours hébreu (é^païdlî, TJ7 éSpaiSt ^^aXe^Tw), ou la langue de leurs pères (»; 'zsdrpios (pojvtfY^ à peu près comme le grec du Bas-Empire pouvait encore s'appeler du grec , et comme les langues dérivées du latin au moyen âge continuèrent à porter le nom de romanes. L'araméen proprement dit semble présenté comme une langue étrangère [Daniel, ii, U). Il faut même avouer que, l'araméen antérieur à l'ère chrétienne ne nous étant connu que par les fragments d'Esdras, de Daniel et les Targums, nous n'avons aucun moyen de savoir si la langue de ces écrits est identique d'un côté à l'araméen pur et de l'autre au dialecte vulgaire des Juifs. Je doute fort, pour ma part, que le chaldéen du livre d'Esdras, ou même du livre de Daniel, nous représente plus exactement le dialecte propre des Juifs que les parties hébraïques de ces mêmes livres. L'Orient a si peu écrit en langue vulgaire que les questions relatives aux idiomes parlés et à leurs rapports avec les idiomes écrits sont d'ordinaire insolubles.

Que l'hébreu , du reste , ait continué , presque jusqu'à l'ère chrétienne, à être écrit par les Juifs, c'est ce qui est attesté par de nombreux ouvrages. Les livres d'Esdras, de Néhémie, d'Esther, de Jonas, les Chroniques ou Paralipomènes, les pro-

toriographe, prient Rabsaké de parler en araméen, pour qu'il ne soit pas compris du peuple qui les entoure. Rabsaké au contraire s'obstine à parler jui/'.

^ II AfoccA. Tii, ai, 37; XII, 87. — Jofc. T, 3 ; XIX , 1 3, 17,20 Act.xxi,

ho;xxn, a;xxvi, ih. — Joseph, Debellojud. proœm, 1; V, vi, 3; V, ix, a; VI, 11, 1; Antiq. XVIII, Ti, 10; De Macch. 12, 16, Cf. fiéville, Etudes critiques sur l'Evangile selon saint Matthieu, p. 48.

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