LIVRE I, CHAPITRE I
n'a ni cette hauteur de spiritualisme que l'Inde et la Gennanie seules ont connue, ni ce sentiment de la mesure et de la parfaite beauté que la Grèce a légué aux nations néo-latines, ni cette sensibilité délicate et profonde qui est le trait dominant des peuples celtiques. La conscience sémitique est claire, mais peu étendue ; elle comprend merveilleusement l'unité , elle ne sait pas atteindre la multiplicité. Le monothéisme en résume et en explique tous les caractères.
C'est la gloire de la race sémitique d'avoir atteint, dès ses premiers jours, la notion de la divinité que tous les autres peuples devaient adopter à son exemple et sur la foi de sa prédication. Cette race n'a jamais conçu le gouvernement de l'univers que comme une monarchie absolue ; sa théodicée n'a pas fait un pas depuis le livre de Job ; les grandeurs et les aberrations du polythéisme lui sont toujours restées étrangères. On n'invente pas le monothéisme : l'Inde, qui a pensé avec tant d'originalité et de profondeur, n'y est pas encore arrivée de nos jours; toute la force de l'esprit grec n'eût pas suffi pour y ramener l'humanité sans la coopération des Sémites; on peut affirmer de même que ceux-ci n'eussent jamais concpiis le dogme de l'unité divine, s'ils ne l'avaient trouvé dans les instincts les plus impérieux de leur esprit et de leur cœur. Les Sémites ne comprirent point en Dieu la variété, la pluralité, le sexe :
faux et sans Taleur, tandis qne les Indo-Eoropéens, avant ianr conversion an cbrislianisme ou à l'islamisme, n^ont jamais vu dans la religion qu'une chose essentiellement relative. Ce reproche serait mérité si les Sémites, comme le suppose M. Lassen, avaient anathématisé les religions locales au nom d'une religion locale ; mais , leur tendance étant précisément de substituer le Dieu suprême aux divinités nationales, leur intolérance était toute logique et parfait d'une idée religieuse supérieure. M. Léo a adressé à M. Lassen des objections parfois fondées, mais conçues d'un point de vue bien peu scientifique ( Lehrbuch der Uniceitalgeschichte, 1. 1 , p. 26-83 , 3* édiL).
le mot déesse serait en hébreu le plus horrible barbarisme. Tous les noms par lesquels la race sémitique a désigné la divinité, El, Eloh, Adon, Baal, Elion, Schaddai, Jehovah, Allah, iors même qu'ils revêtent la forme plurielle , impliquent tous l'idée de suprême et incommunicable puissance, de parfaite unité. La nature, d'un autre côté, tient peu de place dans les religions sémitiques : le désert est monothéiste; sublime dans son immense uniformité , il révéla tout d'abord à l'homme l'idée de l'infini, mais non le sentiment de cette vie incessamment créatrice qu'une nature plus féconde a inspiré à d'autres races. Voilà pourquoi l'Arabie a toujours été le boulevard du monothéisme le plus exalté. Ce serait une erreur d'envisager Mahomet comme ayant fondé le monothéisme chez les Arabes. Le culte d'Allah suprême [Allah taâla) avait toujours été le fond de la religion de l'Arabie. Je sais la grave objection qu'on peut tirer, contre l'opinion qui vient d'être exposée , des branches de la famille sémitique qui, comme les Phéniciens, professèrent un paganisme assez compliqué ; mais , outre que ce fut là un effet des migrations et des influences étrangères, qui firent entrer ces peuples dans les voies profanes du commerce et de l'industrie, il faut dire que la nature du paganisme sémitique n'a point été encore assez étudiée. Quand ce sujet délicat aura été examiné de plus près, on reconnaîtra peut-être que le polythéisme de la Phénicie, de la Syrie, de Babylone, de l'Arabie, loin d'afl'aiblir notre thèse, ne fait que la confirmer ^ En tout cas, les branches attachées à l'esprit primitif de la famille, telles que les Térachites ou Abrahamides, restèrent pures de toute infidélité, et les réformes religieuses pour les Sémites consistèrent toujours à revenir à la religion d'Abraham.
' Voir Journal asiatique, février-mai iSSg. Ce mémoire paraîlra avec de aouveaux développements dans mes Eludes sémitiques.