LIVRE II, CHAPITRE I
forme vraiment communicable. Une sorte d'obscurité volontaire plana sur toute sa pensée; une langue barbare et factice couvrit d'un voile impénétrable pour les profanes sa curieuse littérature. L'extrême concision du style, jointe à des abréviations arbitraires et multipliées qui exigent une initiation particulière, fait presque de chaque phrase une énigme : d'innombrables allusions à des passages de la Bible changent le style en une mosaïque de phrases détournées de leur sens naturel. Aucun exemple n'est peut-être plus propre à faire comprendre ce que serait une langue artificielle , créée par des savants en dehors de l'usage vulgaire , et à montrer à quel degré d'obscurité descend le langage , quand il se sépare de ce qui est l'unique source de la vie des idiomes, je veux dire les besoins et les sentiments populaires.
Lorsque les Juifs adoptèrent la culture arabe, au x* siècle, l'arabe, qui déjà devait être leur langue vulgaire dans les pays musulmans, devint aussi, en Orient et en Espagne, leur langue littéraire. De Saadia à Maimonide, ce fut surtout en arabe que s'exprima le travail intellectuel qui , à cette époque , changea si profondément l'esprit du judaïsme. Cependant, même durant cette période et dans les pays musulmans, on ne cessa pas complètement d'écrire en hébreu : les écrits de Menahem ben-Serouk, les hymnes de Salomon ben-Gebirol (Avicebron) et la Yadhazaha de Maimonide en sont la preuve. C'est aussi en hébreu rabbinique qu'écrivent Raschi, les Tosaphîstes, et en général les docteurs des écoles de Troyes, de Dampierre et de Ramerupt ^
La renaissance de l'hébreu devint générale quand les Juifs de l'Espagne musulmane , chassés par le fanatisme des Almohades, se réfugièrent dans l'Espagne chrétienne , en Provence, en Lan-
' Village du département de l'Aube, ancien fief considérable.
guedoc. L'arabe alors cessa de leur être familier, et une nuëc de patients traducteurs, à la tête desquels il faut nommer les Aben-Tibbon, de Lunel, s'attachent, durant tout le xiii* siècle, à faire passer en hébreu les ouvrages arabes de sciences, de philosophie , de théologie, qui avaient servi aux études de l'âge précédent. Pour conserver le caractère de ces ouvrages, les traducteurs se trouvèrent amenés à ajouter aux propriétés de l'hébreu ancien une foule de formes et de mots empruntés à l'arabe, entre autres les mots techniques de science et de philosophie ^. Les écrivains originaux du xiii* et du xiv* siècle y introduisirent, de plus, presque tout le vocabulaire de la Mischna et du Talmud. Telle est l'origine de la langue qu'on a nommée le rabbinico-philosophicum. Cette langue est restée jusqu'à nos jours la langue littéraire des Juifs; on pourrait y distinguer des variétés infinies, selon que les auteurs ont modelé leur style de préférence sur la Bible , la Mischna , la Gémare , selon qu'ils y ont mêlé plus ou moins de mots étrangers. Vers la fin du dernier siècle, et de notre temps, quelques Israélites, en Allemagne et en Italie, ont essayé de revenir à l'hébreu biblique le plus pur, et ont composé dans cet idiome des pastiches ingénieux.
L'hébreu rabbinique est donc, à beaucoup d'égards, ce qu'on peut appeler une langue factice , et il justifie un tel nom par ses difficultés et ses anomalies. Cette langue est, pour les formes grammaticales comme pour le dictionnaire, bien plus barbare que l'hébreu mischnique, et il serait difficile de soumettre à une classification exacte des mots de toute provenance qu'on y rencontre. Lors même que les vocables sont de
^ Conf. J. Goldonthal, Grundzïige und Beitràge zu einem sprachvergl. rabbintsch-philosoph. Wôrterbuch, dans les Mémoires de l'Académie de Vienne, t. I, i85o.