LIVRE II, CHAPITRE I. 1C
bon aloi, ils sont souvent détournés de leur sens et appliqués à des notions métaphysiques par les procédés les plus arbitraires. Grâce à de nombreux barbarismes, les rabbins ont ainsi réussi à se former un vocabulaire scolastique assez complet. Exemples: »)î3 [cot^s) = substance , personne ; ^hvn [tiXti) = matière; DD'D = preuve syllogistique ; a>p = l'état; V^? = la. somme; r\^bh2 =. ï universalité; ^ViT =: le conséquent; yy^ =■ sens; iNin := forme; '^Hin = condition ("'NJ^a = conditionnellement)y de Njn donner, etc. Une foule de substantifs et d'adjectifs abstraits, dérivés des racines anciennes, complètent ce singulier langage : niK^ = beauté; NE^IjN et ri^C'JK = humanité; mina = solitude; ""ann = spirituel, etc.
On voit à quel degré de barbarie devait mener le besoin d'exprimer des idées étrangères au génie de l'ancien hébreu. Il en sera ainsi toutes les fois que l'on voudra étendre une langue morte au delà de ses limites naturelles et la développer artificiellement en dehors de sa portée primitive. Le latin n'a pas éprouvé un autre sort entre les mains des scolastiques; la langue d'Albert le Grand ou de Duns Scot ne ressemble pas beaucoup plus à celle de Cicéron que la langue des rabbins à celle d'Isaïe ou de David.
Les révolutions de la langue savante des Karaïtes sont à peu près les mêmes que celles de la langue des Rabbanites. Ainsi nous les trouvons d'abord écrivant un chaldéen analogue à la langue du Talmud de Jérusalem (Anan). Puis nous les voyons se servir, dans l'Asie musulmane , de l'arabe ( R. laphet)^; dans l'empire grec et la Russie méridionale, d'une langue savante analogue à l'hébreu mischnique ou au rabbinico-
' Ces renseignements proviennent de la collection de manuscrits karaites rapportée d'Egypte par M. Munk. (Voir la description sommaire qu'en a donnée ce savant orientaliste dam les Israelititche Annalen de Jost, 18^1, n"' 10, 11, la.)
philosophicum , mais encore plus mêlée d'arabismes (Aaron ben- Eiia, de Nicomédie).
Quant à la langue vulgaire, on peut dire que les Juifs, depuis la captivité de Babylone, en ont adopté quatre principales : le chaldéen , l'arabe , l'espagnol et l'allemand. L'arabe est encore parlé par les Juifs d'Afrique. L'espagnol et l'allemand devinrent réellement, au moyen âge, des langues nationales pour deux grandes fractions du peuple juif, qui les portèrent avec eux dans leurs diverses migrations. Ainsi la plupart des Juifs de l'Europe centrale, étant originaires de l'Alsace et de l'Allemagne du sud, ont parlé, presque jusqu'à nos jours, un jargon allemand mêlé d'hébreu (^Judenteutsch) ^ plein d'archaïsmes et même d'altérations artificielles ^ Au contraire, la langue des Juifs de Gonstantinople , qui sont venus d'Espagne, est encore aujourd'hui l'espagnol du xv* siècle. Par un de ces caprices qui ne se rencontrent que dans l'histoire du peuple juif, les deux langues susdites sont devenues à leur tour pour les Israélites deux langues mortes et respectées. Ainsi, parmi les Israélites français qui n'ont pas reçu d'instruction, plusieurs savent encore, pour les avoir entendu répéter à leurs pères , quelques mots espagnols et allemands ; ces mots se présentant à eux comme des souvenirs d'une langue nationale , ils les prennent pour de l'hébreu ^. L'habitude où sont les Juifs allemands et polonais d'écrire ou d'imprimer le Judenteulsch en caractères hébreux a donné lieu à une méprise
' Jost, dans TEncycl. d'Ersch et Gruber, art. Judenteulsch. Les Karaïles de la Russie méridionale parient une langue tartare, et descendent sans doute des Khozars, nation du Daghestan, qui adopta le judaïsme au u* siècle. Plusieurs des manuscrits rapportés par M. Munk renferment des fragments tartares écrits en caractères hébreux. Il en est de même des livres imprimés par les Juifs de Crimée à Koslow ou Eupatoria.
* Je dois plusieurs des observations qui précàient à l'obligeance de M. Munk.