LIVRE II, CHAPITRE I
une science qu'on n'a pas soi-même. D'ailleurs, savoir l'hébreu au moyen âge, c'était savoir bien ou mal l'explication d'un certain nombre de mots conservés dans les versions de l'Ecriture ; or, pour cela, les Interpretaùones vocum hebraicarum de saint Jérôme et autres glossaires de ce genre étaient suffisants^. Les efforts de Raymond Lulle et les décrets du concile de Vienne en 1 3 1 1 ne réussirent point à créer une étude sérieuse de l'hébreu. Seul, l'ordre de saint Dominique, en vue des besoins de la polémique contre les Juifs , posséda quelques hommes initiés à la science des rabbins.
La Renaissance , par l'activité universelle qu'elle excita dans les esprits , et la Réforme , par la valeur qu'elle attribua au texte de la Rible, furent les deux causes qui fondèrent les études hébraïques dans l'Europe chrétienne. Vers la fin du xv* siècle et au commencement du xvi*, un vif attrait de curiosité entraîne de ce côté toute l'opinion savante. L'Allemagne surtout se fit dès lors de la science de l'hébreu une sorte de domaine propre, dont elle n'a pas été depuis dépossédée. Les Juifs furent naturellement les maîtres de cette nouvelle génération d'hébraïsants. 11 fallait, à cette époque, pour savoir l'hébreu, faire de longs voyages , s'attacher à un rabbin dont on écoutait les paroles comme des oracles, et dont on achetait les leçons à prLx d'or. Autant l'opinion généralement répandue sur la difficulté de l'hébreu est fausse de nos jours , autant elle était
exception. (Voy. Opus majus, p* 4i, sqq. etEpisL De laude S. Script, àd Ùemetitem /F; edid. Jebb.)
* Ce point sera traité avec plus de développements dans mon Mémoire «tir Vétud« de la langue grecque dans l'occident de l'Europe, depuis la fin du v* siècle jusqu'à celle du m', couronné par rAcadémie des inscriptions et belles-lettres en 1 8/»8. A riiisloire de l'élude de la langue grecque , j'ai joint des renseignements sur l'étude de l'hébreu et de l'arabe , ces trois langues ayant traversé à peu près lei mêmes destinées dans les écoles du moyen âge.
fondée au xvi" siècle, et, quand les philologues de ce temps nous parlent des efforts héroï([ues qu'ils ont dû faire pour acquérir la connaissance de la langue sainte, il n'y a là de leur part aucune exagération.
L'homme dont le nom mérite le plus de rester attaché à cette révolution, qui devait avoir des conséquences si graves dans l'histoire de l'esprit humain, c'est Reuchlin. Ses trois livres De rudimentis hebraicis (Pforzheim, i5o6) furent la première grammaire hébraïque régulière, composée pour l'usage des chrétiens, et fixèrent les termes techniques employés depuis dans les écoles européennes. Trois ans avant lui, un jeune moine de Tûbingen, Conrad Pellicanus, avait publié à Baie un essai du même genre ; mais , privé de ressources , il ne produisit qu'un livre très-imparfait, et se remit ensuite à l'école de Reuchlin. Buchsenstein, Alphonse de Zamora\ Sébastien Munster, Santés Pagnini, Gleynarts, Guillaume Postel, Jean Cinq- Arbres, Bellarmin , reprirent les mêmes travaux avec des mérites divers ; mais tous furent dépassés par les deux Buxtorf , dont les écrits, en y joignant ceux de Salomon Glass, sont le répertoire complet de la science hébraïque du xvi" et du xvii" siècle.
Cette première école est , du reste , fortement empreinte de l'esprit de ses maîtres : elle est toute rabbinique. En grammaire, elle s'occupe presque uniquement de la dérivation des mots et des changements minutieux des points-voyelles, sans songer aux règles de la syntaxe. En critique et en herméneutique , elle suit aveuglément les interprétations des Juifs. Les deux Buxtorf, l'ancien surtout, sont plutôt des talmudistes que des philologues; mais c'était beaucoup d'avoir prouvé qu'en dehors du judaïsme on pouvait dépasser les Juifs eux-mêmes.
' Queiques-uas de ces hébraïsants étaient des Juifs baptisés. i