LIVRE II, CHAPITRE I
Le système rabbinique acquiert en ces nouvelles mains une lucidité , un ordre systématique qu'il n'avait pas dans la plupart des ouvrages écrits en hébreu.
Alting, Danz, Neumann tentèrent les premiers de marcher hors des voies tracées par les rabbins, mais n'aboutirent qu'à d'inutiles subtilités. Une autre école, bien plus hardie, mais encore moins heureuse dans sa hardiesse , prétendit se débarrasser entièrement des points-voyelles et de tout l'enseignement des Juifs. Déjà dans la période précédente s'étaient manifestés quelques symptômes de révolte. Elias Levita s'était attiré les anathèmes de la synagogue , en élevant des doutes sur l'ancienneté des points-voyelles , et Jean Forster, élève de Reuchlin , avait publié en 1 5 5 2 , à Baie , un dictionnaire ayant pour titre : Dictionarium hebraicum novum, non ex Rabbinoruju commentis, nec nostratium doctorum stulta imitatione descriptum, sed ex ipsis thesauris S. Bibliorum depromptum. Louis Cappel reprit l'attaque, et, malgré la vive opposition de Buxtorf le jeune, réduisit la Masore à sa juste valeur. Malheureusement la sage réserve de Cappel ne fut point imitée par la plupart des hébraïsants français. Les ouvrages de cette école , représentée par Masclef et Houbigant, sont restés superficiels et sans importance. Richard Simon mérite cependant de faire exception, et l'on peut dire que Cappel parmi les protestants, Simon parmi les catholiques, eussent fondé en France la saine exégèse , plus d'un siècle avant que l'Allemagne l'eût créée , si l'esprit absolu des théologiens du xvii' siècle ne s'y fût opposé ^
Mais les travaux les plus importants de cette époque sont ceux qui se poursuivent dans les langues orientales voisines de l'hébreu. Postel, Erpenius, Pococke, Golius, pour l'arabe;
* Voir la bonne étude sur Louis Cappel publiée par M. Michel Nicolas dans ia Bevne de théologie de M. Colani, mai 1806.
Assemani , Amira , Sionita , Louis de Dieu , pour le syriaque ; Ludolf, pour l'éthiopien , jetaient les fondements d'autant d'études, presque ignorées en Europe avant eux, et préparaient des ressources inattendues aux hébraïsants.^Déjà, dès la première moitié du xvii* siècle, on eut l'idée d'appliquer ces résultats nouveaux à l'exégèse. Louis de Dieu, Hottinger, Sennert et Otho ( de Marburg ) composèrent des ouvrages où la langue hébraïque était enfin rapprochée de ses sœurs , et éclaircie dans ses obscurités par les autres langues sémitiques. Les Bibles polyglottes, et spécialement celle de Walton, contribuèrent beaucoup à placer les esprits à ce point de vue , et provoquèrent le beau Lexique heptaglotte de Castel, où la méthode comparative était appliquée avec une remarquable fermeté.
Il y avait dans cette innovation le germe d'un immense progrès. Les rabbins et leurs disciples, entre plusieurs défauts, avaient celui d'envisager la langue hébraïque isolément, et sans la comparer aux idiomes de la même famille. C'était pourtant cette comparaison qui avait fait le mérite des plus anciens philologues juifs, Saadia, Rabbi Jona, Juda ben- Koreisch , qui , versés profondément dans la langue arabe , en avaient tiré de précieuses lumières pour éclairer les difficultés de l'hébreu ^ ; mais quand les Juifs cessèrent d'étudier l'arabe, on retomba dans l'arbitraire des prétendues explications traditionnelles, et toute espérance de progrès sembla fermée pour l'interprétation d'une langue morte depuis des siècles et dans laquelle on ne pouvait espérer de découvrir des textes nouveaux.
Ce fut le célèbre Albert Schultens qui remit en œuvre , au
^ Déjà les Septante avaient pratiqué cette méthode , mais d'une manière grossière, qui ne les avait menés qu'à des erreurs. (Conf. Gesenius, Gesch. p. 78. ) Saint Jérôme n'en eut de même qu'un vague sentiment. (Prœf. in Libi-um Job.)