‹ Histoire, géographie, statistique du tabacChapitre 3 sur 24 · LA PI'MÉE CHEZ LBS PKLTLES DB L' ANTIQUITÉ · texte numérisé non relu

LA PI'MÉE CHEZ LBS PKLTLES DB L' ANTIQUITÉ

Dès l'antiquité la plus reculée il /»tait d'un usage ordinaire chez quelques peuple» orientaux de se réjouir avec de la fumée, jnsqu' à s'enivrer, et quelqu'un a pu même suppnst m que Noé ne s'était pa-s grise; avec du vin, mais bien ave.: de la fumée (1). Cet usa«e était pourtant pratiqué habituellement sous forme do fumigations, et les herbes dont on se servait iraient bien différentes du tabac , puisque cette plante manquait à l'Ancien Continent.

Parmi l«;s plus mirions auteurs on remarque Hérodote, qui a rapporté que les .Scythes avaient l'habitude, pour obtenir une fumée enivrante, de jeter de la graine du chanvre sur des pierres rougies au feu, et se précipitaient ensuite a corps perdu au milieu de cette fumée, en trépignant et poussant des cris de joie (2).

11 semble, pourtant, qu' Hérodote ne s'était pas rendu un compte exact de cette habitude des Scythes, puisqu'il l'expliquait en pensant que ces peuples employaient la fumée pour se laver le corps, n" étant pas accoutumés a se servir d' eau. Tyrius, au contraire, est dans le vrai en observant que les Scythes ne buvant pas de vin , mais de I' eau, avaient recours, pour so procurer l'ivresse, à la fumée d'herbes aromatiques, qu' ils faisaient brûler sur des bûchers; et lorsqif ils s'étaient enivrés ainsi, ils se mettaient à trépigner en sautant et en chantant (3).

(I) Lottiar taker ( Wie raucht die Menschheit und seil wann f c/r. Salur. Bd. XXX. 18*1. pp. 453-471) ilit que le Juin, avec lu quel Noé s'enivra, est incontestablement non le vin, mais le tabac. Comme preuve a l'appui il ajoute que Juin vient «lu chinois, et qu'en Chine oo appelle la fumée Jain. et la pipe Khun, el que Khun est un dérivé du radical hébreu Kn. qui signifie tube ou canne. — Il faut Doler pourtant que selon les dictionnaires la parole Jain serait hébraïque et signifierait vin (Buxtorl Lexicon hebravum, Basil. 1710. p. nw>) et non fumée. Il est impossible que ie mot Jain dérive du chinois Jen. Quant à ce qui regarde i "extension de la signification de la parole Jen on le traitera en son lieu à propos du tabac eu Cloue. Les peuples anciens se servaient aussi de la fumée, surtout de celle du chanvre comme les Orientaux en avaient l'habitude, mais jamais de celle du tabac, ccite plante étant absolument inconnue dans Je Vieux Monde avant la découverte de l'Amérique. C'est ce qui sera amplement démontré par la suite de documents autheutiques , qui seront rassemblés peu à peu dans cet ouvrage. — (2) Hérodots. Iittnïe, I. IV.

(3) l'uum peculim e Scuiharum genus, qui aqunm quidem (au lieu du vin.ee dont il parla plus haut) btbunt. quotieicunque lamen votuplatit causa inebriari valunt, pyrnm struunt ma.riinam. in qua herbat urtint odoriferas; hanc pvram in orbem rircumtident toque odore non srciu quatn alii rmicynhis aUquot se invitant, donee probe ebrti saltare, eanere. tnpudiam tnctpiuni (Max. Tyrtl

Ooau - UuKùn du Tmktu. 1

L'usage de g' enivrer avec de la fumée pratiqué )>ar quelques peuples anciens eut aussi confirmé pat Pomponius Mela. Celui-ci dit, en effet, que les Thraces dans leurs banquets avaient l'habitude de s'enivrer avec la fumée de certaines graines (probablement, celles du chanvre, selon Hérodote*, au lieu du vin, dont l'usage leur était inconnu (1).

El Plutarque ajoute ceci : " Il pousse dans le fleuve susdit (l'Elue de la Thrace) une herbe ressemblant, à l'origan [Mentha aqtuttim ?) (2), dont lea Thraces cueillent les tètes, les jettent sur le feu après s'être rassasiés de céréales, et en aspirant les vapeurs qui s'en exhalent, sont pris de torpeur, et tombent dans un profond sommeil. Sur le mont rangée aussi croit une herbe appelée Cet ru pour la même raison „ fi).

A l'exemple des peuples de l'Orient, et aussi avec la fumée du chanvre, les Druides, prêtres des Gaulois, avaient l'ahitude de s'enivrer lorsqu' ils devaient consommer les cruels sacrifices de victimes humaines, qu' ils offraient en holocauste à leurs Dieux sanguinaires* 4).

De ce que rapporte Plutarque on conclut que devaient aussi être produites par la combustion du chanvre ces fumigations, avec lesquelles s'enivrait, jusqu'à perdre les sens, la Pythonesse du Temple d'Apollon a Delphes, quand elle était appelée à prononcer des oracles (ô).

.Si ;a fumée servait à s' enivrer dans les circonstances rapportées jusqu' ici , elle •'•tait aussi prescrite comme médicament par les anciens médecins. Ainsi Magnenus rapporte , que la fumée était fréquemment employée en médecine, et était indiquée pour les maladies utérines (Hippocrate et Gallieni , pour ies ulcères ties yeux (Avicène) , pour combattre la toux (Trallieni. Pline rai porte Ole Oioscoride), que b-s racines et les feuilles sèches de la tussilage se fumaient ordinairement par tin tuyau de canne pour guérir ia toux invétérée (tb. Mais, ajoute Magnenus. on peut, se servir avec avantage de la fumée, en absorbant celle du fenouil, de l'eul raise, de la h -toine, de la sloechas et du cinamome. Pourtant, dit-il, nous avons revu l'usage du tabac des Américains, qui l'em ployaient surtout dans un but religieux (7).

11 résulte de là que si les aucune ont adopté l'usage de la fumée soit pour «'enivrer, soit eu médecine, comme les herboristes qui dès le moyen âge ordonnaient île fumer le stramoine pour calmer les crises d'asthme, les herbes adaptées à cet emploi étaient bien différentes et tout autres que le tabac.

On sait de reste que les Oiientaux sont grands consommateurs de hawkish (tiré de la Cannabis indict), qu'ils emploient soit eu avalant des boulettes préparées d' une manière spéciale, soit en en fumant les feuilles, ainsi qu' il s«ra expliqué en détails par la suite. Mais en Orient, c'est 1' opium qu' on consomme en quantité considérable; son

Inuert. 1740. p. 32fi).— On ne peut donc expliquer coinmeul N«a»4tr (labacologtn. IU22) a pu afttrmer que le tabac était compris dans ces herbes aromatiques. Mais d'où les Scythes pouvaient ils obteuir ia plauie f On ne peut faire qu' une seule hypothèse : c'est que la propriété enivrante particulière au tabac étant connue aussi en Kurope .lu temps .le HMW«ar, cet Auteur s'explique l'ivresse, que se pro. curaient les Scythes, en supposant que cette plaote devait faire partie du mélange des herbe* aromatiques destinées aux fumigations, sans se préoccuper autrement de son origine exclusivement américaine.

(1) A propos des Thraces : Vint mus yniOiisdum ignotHsesl;epulantit>iis lumen, nbi super ignés t/uos eircnmsidenl quaedam semma ingetta sunt . similis ebrietitti htinritut ex mdore cunlingit tPoaipmii H«li lie situ Orbit, I. II. c. 11).

(2) I.'Origtnum x-ulgnr* de ia Flom Ikinirn (tab. ffciS) correspond à ia Mentha nquatira, L.. et il est tiouc vraisemblable que l'nri^aii mentionne par Plvtarqat est précisément cette espèce de Mentha.

Ci. Phrtarqiw. Opusei.li. Mllano. IS2U. vol. VI. Ilei fiumi. p. 272,— (4) F«rm««a. Inlxic. p. 24-1. — <f>) C*«ka. I/ie seven sisters of sleep. London, p. 14. — («» Ilium iliuxilagtnts) inHiliie cum radice fumtit per arundmcm hauttut et devoratut, veterem sanare du-ilur tutsim ; ted in tiugutot hauttut patmtn gntlandum est (Plhtlut. JV<i/. hitl. I. XXVI. c. VI.). -(7) MagMaai, JU Inbtco, ItKW. p. 73. dit : .Vo« vera utum tabaci lubo derimri repiltnmus uO Amencimis . qui m Merit primo, deinde inditeri' minatim itlo utebavtur.

tisage remonte môme à I' antiquité la plus reculée , et va se perdre dans la nuit des temps, comme celui du tabac on Amérique.

Selon Timbs (1), il y ;i aujourd' Imi en Asie des contréos plus vantes que l'Italie et la France , dont la richesse naturelle est uniquement fondée sur la culture du pavot, dont on extrait 1' opium , qui est consomme par les Orientaux comme le tabac et les boissons spiiitueuses parmi nous. Pour des populations entières fumer de V opium est une passion, que ni les défenses les plus sévères, ni les effets les plus pernicieux, ne parviennent pas à réfréi.er (I. c. p. 128>. La vraie patrie de l'opium eat l'Inde, qui en envoie une quantité énorme en Chine, où on 1* échange contre le th'\ Les Chinois, qui ainsi que tous les Orientaux désignent le suc du pavot par son nom grec d'opium, prononçant Jupien, Amfium, Anfium, le déciivent dans leurs ouvrages d'Histoire Naturelle comme un produit des contrées occidentales de l'Inde et de la Porsc (l. c. p. 126).

Il faut conclure de ce qui pré-code que l'usage de fumer peut être aussi vieux que l'homme en Orient, mais que la matière employée dans ce but était principalement fournie par le pavot et le chanvre, et non par le tabac: cette dernière plante étant complètement étrangère à l'Ancien Monde, et. ayant, été connue avec la découverte du Nouveau Monde, ainsi qu' il sera lumineusement prouvé dans le cours de cet ouvrage.

Par conséquent, on ne doit pas s'étonnor de la découverte imprévue fait, il y a peu de temps, à Mossoul, d'un cylindre a-syrien représentant un Roi fumant au moyen d'un petit vase rond , dans lequel un tuyau était ticlié. Peut-être de nombreux documents analogies peuvent être exhumas soit des livres anciens, soit des fouilles faites on Orient; ils pourront confirmer encore plus que les anciens employaient la fumée , mémo pour s'exciter jusqu' à s'enivrer; mais ils ne pourront jamais attester la présence d'une plante, qui manquait absolument à l'ancien monde, c'est à dire lo tabac (2).

Il u' y a pas à douter que les anciens peuples orientaux fumaient la pipe. Il faut donc admettre ce qu' affirme Becker (I. c-, c' est à-dire que les peuples de l'antiquité fumaient, aus-ij, et que les instruments pour fumer (les pipes) variaient selon les différents peuples, particulièrement ceux du Mord de l'Asie et de l'Afrique.

Le même Becker observe en outre, que dès l'époque romaine on connaissait des petites pipes, appelées crttiipu» dans la Grande Bretagne. Ces mêmes pipes furent retrouvées dans l'intérieur de l'Asie, dans des endroits où aucun Européen n'avait pénétré avant I4M2; pourtant, là, ces pipes étaient, en métal au lieu d'argile. On rapporte que, suivant Strabon, les Scythes fumaient dans des pipes de bois ou d'argile, et quo, suivant Hérodote, les Thraces et les Babyloniens fumaient aussi. Mais la forme dos pipes était différente selon les divers peuples anciens (3).

Oe Nadaillac iMntèruni.r pour V hiatoin ... de 1' homme) assure que l'usage du tabac, n'était pas connu en Kurope, ainsi que dans le reste de l'Ancien Monde, avant la dé. couverte du Nouveau. Mantegazza ne partage pas cetts conviction (Arvlnvio per l'Antro pdoyia e f Etnoloyiti , XV. Pirenze , 188"> , p. 220), et il se demande; » Mais comment expliquer l'origine des pipes de fer, pareilles à nos modernes, trouvées dais h; .Jura Bernois par Quiquerez ? Comment en expliquer leur quantité dans les habitations galloromaines? On n'a pas encore oubli'» la singulière découverte faite en 1780 , dans les

M) Tlmb», Cour ulili c poco note tlrnil. liai. ISti-t).

(21 lor»l îIai r'tore Pharaonique d'après le* dorument* hiéroglyphiques et les spèeimcitx tlé'»nverts finns les lombes. Lyon. 1SS7 XS) in in|iio tonics les plantes employées alors par les anciens Kityptictis. .jilxpê au Lfiurus Cinamomum , ipT lis avaient certainement importé lies Indes, mais se lai complètement sur le tabac. Si ««lu -ci avait pu être connu alors, les Kiçypticiis auraient certainement su l'employer et le .iéenre.

13) Btcktr. Zur KlhntAngie ttn- lainihspfeife (cfr. Salar, is.s-i, p. -H'-'iVM.

Grisons, de bracelets romains , de monnaie étrusques «<■ d« Jeux tr petites pipes ; mais Kellar prétend qu' elles étaient uniquement destinées à offrir de l'encens aux Dieux. Nadaillic aussi prétend que les anciens Européens fumaient du thym , du chanvre et d'autres herbes aromatiques, mais qu' ils n' apprirent à connaître le tabac qu' après la découverte de l'Amérique; selon lui, tout l'Ancien Monde n'a appris l'usage de cette herbe que du Nouveau. Pourtant, poursuit Mantegazza, cette affirmation, si exclusive et si absolue, nous semble au moine prématurée, et peut-être même téméraire (?!?). Comineut pouvons-nous nous expliquer I' usage du tabac trouvé dans les régions les plus reculées de l'Afrique Centrale, du Continent asiatique, des îles de la Sonde, de la Polynésie et de tant d'autres endroits explorés seulement depuis une époque toute récente par les Européens? Ce doute acquiert une grande importance quand on réfléchit qu'un grand nombre des différentes espèces du genre Sicotiana se trouvent à I* état indigène dans le Vieux Continent (?!?). Ainsi, puisque le* hommos appartenant aux civilisations les plus diverses, à des pays les plus éloignés les uns des autres, sont parvenus, sans aucune comunication entre eux, à s' enivrer avec les plantes les plbs variées, telles que le thè de l'Asie, lo atfé de l'Afrique, le mate du Paraguay, le guaranà de l'Amazone, les noix de Goro de l'Afrique centrale, substances contenant toutes de la caféine, pourquoi les hommes de l'Ancien et du Nouveau Monde n' auraient-ils pas appris spontanément à fumer les feuilles des différentes espèces de Nicotiana ? „

En réponse aux doutes élevés par Mantegazza, il faut tenir compte des considérations d'E. Giglioli (Notes sur deux pipes particulières de V Amérique boréale, cfr. Mantegazza, Arcliivio per V Antropologia , XVII. Firenze , 1887, p. 426), qui fait, observer ce qui suit : * L'origine américaine du tabac n' est plus, je crois, sérieusement contestée; et quoique ses découvertes do Quiquerez (Trans. Soc. Antiquaires de Zurich, XV111. 1871, p. 86) et de Ktller cité par Barber (Antiquity of the tobtuxo Pipe in Europe}, d' objets absolument emblables aux pipes, qui auraient appartenus à des Européens antérieurs à Jésus-Christ, découvertes faites dans le Jura, à Montbéliard, et dans les Orisons, indiquaient, peutêtre, l'usage de fumer des herbes aromatiques existant parmi ces gens; nous pouvons considérer la pipe à tabac , comme une invention des indigènes de I' Amérique. C est une chose notoire que les anciennes populations de 1" Amérique boréale , connues sous le nom de Mound Bouitders (ainsi qu' on le dira à propos du tabac de 1' Amérique du Nord) qui vécurent, à ce qu' il parait, contempoiairemont avec les dernier» survivant* de la Période quaternaire , fumaient la pipe , et des centaines de pipes de terre cuitt de formes les plus diverses, creusées dans la pierre, ont été retrouvées dans leurs tumuluB. r

Cela confirme tout au plus que les anciens du Vieux Continent se servaient aussi de pipes pour fumer ; mais cela ne démontre en rien que 1' herbe qu' ils fumaient fut précisément le tabac.

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