‹ Histoire géologique de la merChapitre 28 sur 58 · Œuvres complètes, t. IX, p. iil · texte numérisé non relu

Œuvres complètes, t. IX, p. iil

on continue de voir la mer bleue: donc le ciel n'est pas la seule cause du phénomène. Il est naturel de supposer que les poussières tenues en suspension dans l'eau doivent y contribuer. Tyndall a cherché à s'en assurer. Partant de l'idée que le bleu du ciel est causé par la suspension de très fines gouttelettes d'eau dans l'atmosphère, il conclut qu'en effet, c'est bien là la cause du phénomène, pourvu qu'on ajoute à l'eau une série de nombreuses substances, qui restent en suspension dans l'air à cause de leur extrême ténuité.

La poussière suspendue dans l'eau provient de plusieurs origines. C'est la partie la plus fine des matériaux charriés par l'eau continentale et par le flot, battant les rivages ; c'est le produit des pluies de poussière, le résultat de la décomposition du bicarbonate de chaux sous l'influence de l'appel atmosphérique en cas de déficit de l'acide carbonique; enfin c'est la conséquence de l'activité vitale, sécrétions et excrétions, tests de foraminifères, de diatomées, etc.

On met la poussière en évidence en lançant au travers de l'eau un rayon de lumière, comme dans une chambre noire pour déceler les poussières atmosphériques.

Les effets qu'elle détermine sont remarquables : elle diffuse la lumière et permet ainsi un éclairage relatif de certaines anfractuosités qui ne sont pas sur le trajet rectiligne des rayons lumineux ; elle intercepte la lumière qui tend à pénétrer dans l'eau et contribue au peu d'éclairage du fond, jouant le même rôle que les nuées dans l'atmosphère; elle apporte à l'habitat dans l'eau un certain nombre de complica-

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lions dont nos plongeurs ou scaphandriers nous donnent une idée en nous disant qu'ils vivent dans l'eau comme au milieu d'un brouillard. Le concours de la lumière artificielle est d'ailleurs très difficile, à cause de Péblouissement qui résulte de la réflexion de la lumière sur les corps suspendus qui deviennent brillants et par contraste plongent dans l'obscurité les régions plus lointaines.

Quelle est la couleur propre de la mer ?

Les qualifications de mer Blanche, mer Noire, mer Rouge, mer Vermeille, mer Jaune, viennent de causes locales, car on est assez généralement d'accord pour admettre que l'eau par elle-même est bleue : les eaux pures provenant de la fonte des neiges et des glaciers étant d'un bleu vif, comme Ta constaté Humphry Davy. Scoresby compare les mers polaires au bleu d'outremer ; Costaz rapproche la Méditerranée d'une solution du plus bel indigo ; pour le capitaine Tuckey, l'Atlantique équinoxial est d'un azur vif. Quand l'eau n'est pas bleue, comme il arrive avant tout à celle de l'Atlantique sur nos rivages, qui en ont pris le surnom de côte d'émeraude, la nuance est due pour une large part à la nature des matières en suspension

Il y a intérêt à suivre les variations de couleur d'une mer donnée, qui sont sans doute en relation avec plusieurs causes, les unes dérivant des mélanges dont nous venons de parler et les autres étant de nature météorologique. Forel qui, dans sa grande étude du lac Léman1, s'est trouvé en présence de pro-

1. Le Léman, monographie limnologique. 3 vol. in-8°. — Le lac Léman, Précis scientifique, 5 vol. in-8°. Genève et Lyon,

blêmes identiques à ceux qui concernent la mer, s'est servi d'un procédé qui permet l'évaluation comparative des différentes nuances, en définissant tout d'abord deux solutions qu'on sera toujours à même de retrouver avec la même couleur : Tune bleue, préparée en dissolvant, dans 190 grammes d'eau, 1 gramme de sulfate de cuivre et 9 grammes d'ammoniaque ; l'autre, jaune, consistant dans la solution de 1 gramme de chromate de potasse dans 199 grammes d'eau. La première portera le n° 0 et l'autre, le n° 100. Cela fait, on composera 8 échelons entre ces deux extrêmes, en mélangeant 10 grammes de liqueur jaune avec 90 grammes de liqueur bleue ; puis 20 grammes de jaune dans 80 de bleu, etc.

Un échantillon d'eau étant donné, on n'a qu'à lui comparer les différents tubes étalons, pour reconnaître duquel il se rapproche le plus.

Il y a encore d'autres causes aux différences de couleur que présente la mer. La profondeur intervient d'une manière très nette. Dans les régions polaires, où l'eau est d'une pureté et d'une limpidité remarquables, on remarque que la nuance outremer s'intensifie dans les endroits les plus profonds. Sur les côtes du Chili, la nuance verte du Pacifique passe presque au noir. D'autre part, il arrive que le fond détermine une coloration particulière : si la profondeur n'est pas trop grande, la couleur de l'eau en est modifiée : sur des sables jaunes, l'eau bleue paraît verdàtre, et par les forts éclairages peut même devenir jaune D'après Tuckey, dans la baie de Loango, la mer est rouge, à cause de la couleur du fond. Ces nuances peuvent en certains cas déceler la présence

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de hauts fonds et servir d'avertissement aux navigateurs. Cependant, les hauts fonds ne sont pas toujours la cause des taches colorées de la surface. D'après Arago, il y en a sur un fond de 975 mètres par 21° 51' lat. N. et 21° 54' long. 0.

La hauteur du soleil, comme tout le monde l'a remarqué, influe sur la coloration de la mer dont les vagues déchaînées par l'orage, sont si sombres. Arago dit que la Méditerranée agitée a une teinte verdâtre, d'autant plus foncée que l'agitation est plus forte ; cette teinte passe au vert sombre quand le temps est couvert. Si l'atmosphère est pure, la surface de la mer tranquille est d'un azur plus vif et plus brillant que le ciel.

La pénétration de la lumière du soleil dans la mer étant très limitée, on en a conclu longtemps que les abîmes sont voués à une obscurité absolue et ininterrompue, en alléguant d'ailleurs les animaux sans yeux que Ton y a rencontrés. Mais la cécité ici ne prouve rien. Il y a sur terre des animaux aveugles (n'a-t-on pas dit récemment que les escargots, bien qu'ayant des yeux, sont insensibles à la lumière ?) • y en a dans les eaux superficielles de la mer. Enfin, les profondeurs abondent en êtres pourvus d'organes visuels parfaitement constitués. Parmi les crustacés, on peut, avec Filhol1, citer tout spécialement le Bathynome géant, qui provient de 1.500 mètres de profondeur et dont chacun des yeux comprend plus de 4.000 facettes ; Ptychôgaster formosus, qui vient de près de 1.000 mètres de fond ; Gnathophausia Zoca, qui a des yeux sur les maxillaires.

1. La Vie au fond des mers. 1 vol. in-8°. Paris, s. i, (Bibliothèque de la Nature), p. 135 et Î46.

D'autres animaux, sont remarquables par la perfection de leur appareil visuel, et par exemple des mollusques. Certains d'entre eux qui ont des yeux dignes de vertébrés, paraissent ne jamais sortir des régions les plus profondes de la mer et ils nous seraient même restés peut-être à jamais inconnus, sans la collaboration bien imprévue de plongeurs incomparables. Quand on pêche à l'aide du canon porteamarres, ces énormes cétacés connus sous le nom de cachalots, les convulsions de l'agonie déterminent chez eux un brusque vomissement des matières contenues dans l'estomac. En recueillant celles-ci, les naturalistes qui ont pris part aux croisières du prince de Monaco, y ont découvert des fragments de céphalopodes voisins de nos calmars pourvus d'yeux comme ceux-ci mais beaucoup plus volumineux et que les mammifères marins savent aller arracher aux cavernes profondes dans lesquelles ils se cachent.

Les céphalopodes témoignent encore d'une autre manière de l'importance de la vue dans la vie abyssale, par la possession de sacs à encre, pareils à ceux de nos seiches. La matière noire qui en jaillit, n'a d'autre but que de permettre à l'animal qui l'émet d'échapper à la poursuite de ses ennemis, en obscurcissant l'eau qui l'entoure. Une telle ressource ne saurait exister dans l'arsenal de défenses d'êtres vivants dans une obscurité absolue.

Le Bathynome ne peut manquer de nous frapper par les analogies qu'il présente, sans préjudice des différences, avec les trilobites des temps primaires. Eus aussi, sont pour la plupart pourvus d'yeux, dont certains gisements exceptionnellement bien conservés,

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comme celui de Rome, dans l'Etat de New-York, ont permis de faire une étude approfondie. Les roches dans lesquelles gisent les trilobites et qui sont très voisines des phyllades, c'est-à-dire des résultats du métamorphisme des matières argileuses fines, portent à croire que les antiques crustacés habitaient les abîmes. Il y a lieu de conclure de ces observations, d'une part que le fond de la mer ne doit pas être privé de lumière, de l'autre, que son régime lumineux était déjà réalisé dans les océans primaires.

Gomme dernière remarque, ajoutons que la chaleur peut, sous la forme dite rayonnante, présenter avec la lumière des analogies si complètes que c'est comme une espèce d'appendice à nos considérations optiques que la mention doit en être faite ici. C'est d'ailleurs encore par l'intermédiaire des êtres vivants, considérés comme véritables réactifs, que la révélation nous a été faite. M. Joubin a signalé, en effet chez un céphalopode des profondeurs, le Chirotheutis, l'existence d'un organe sensoriel ayant la structure générale de l'œil, bien qu'il soit impénétrable aux rayons lumineux, et qui constitue évidemment un œil thermoscopique. Le chromatophore lenticulaire qu'on y observe, d'un noir intense, biconvexe et dont le foyer est à la terminaison d'un nerf, est le cristallin d'un récepteur spécialement affecté aux rayons obscurs.

On sait comment dans les laboratoires de physique un ballon rempli d'une solution concentrée et noire d'iode dans le sulfure de carbone, concentre les rayons calorifiques qui le traversent, en un foyer décelé immédiatement par le thermomètre. Le Chi-

rotheutis doit reconnaître et apprécier les qualités des corps voisins d'après la direction et l'intensité des rayons chauds qu'il en reçoit. Ces rayons jouent donc dans l'économie physique de l'océan un rôle comparable à celui qu'y accomplit la lumière.

Avant de rechercher (voir la Cinquième Partie) quelle cause peut déterminer l'éclairage des abîmes, notons la riche coloration d'une foule de leurs habitants. Le Talisman et Le Travailleur d'abord, et plus tard, les autres explorateurs scientifiques de la mer, ont révélé aux zoologistes, l'existence de toute une série de crustacés qui confirmeraient la description si fantaisiste et si célèbre, qui faisait naguère de l'écrevisse « un petit poisson rouge ». A 2.733 mètres, le Notostomus ressemble à une crevette d'un rouge violacé intense. « La couleur rouge, dit Filhol, semble dominer chez les crustacés macroures des grands fonds : Pennus est rouge, Acantephira porte une large plaque rouge sur son corps qui est rose; Nephropsis est orange et rouge. »

L'eau n'a que peu de conductibilité pour la chaleur, et comme c'est la chaleur absorbée qui l'échauffé seule, elle s'échauffe beaucoup moins que les régions continentales. La température maximum de la pleine mer ne dépasse jamais 30° ; celle de la terre ferme peut atteindre 70°. Par contre, la mer se refroidit peu. A Bordeaux, la moyenne de l'hiver est de + 6° 1 ; sous la même latitude, l'Atlantique n'est jamais audessous de -f 1°° ?•

La température de la mer est beaucoup plus constante que celle de l'atmosphère superposée. Par exemple, la variation, de l'hiver à l'été, n'est à Lisbonne que de 6° pour l'océan, tandis qu'elle est de 12° pour l'atmosphère.

L'évaporation de la mer absorbe une quantité considérable de chaleur, fait intéressant pour l'histoire de certaines roches qui proviennent d'un dessèchement marin.

Les deux régions les plus chaudes de la mer sont situées, l'une dans l'Amérique du sud, entre Gayenne et le Para ; l'autre entre Freetown et Ciape-Goast-

152 LES CARACTÈRES PHYSIOl'ES DE LA MER

Castle (Afrique occidentale). Ces deux localités sont l'une et l'autre au nord de l'équateur ;• par conséquent, il n'y a pas, dans la distribution du phénomène thermique, plus de symétrie que nous n'en avons trouvée dans les délinéaments géographiques et par exemple dans la situation des continents.

Pour apprécier les traits de la distribution thermique, il ne faut pas oublier que l'océan est bien éloigné d'être stagnant. Ses agitations doivent évidemment intervenir dans la répartition de la chaleur dans sa masse. Il en résulte que la mer remplit la fonction essentielle de régulateur de la température superficielle de la terre : il réalise cette fonction grâce à sa mobilité et par le jeu des courants. D'une façon générale, les continents sont plus froids que la mer en hiver et plus chauds en été, d'où les grands traits de la météorologie. En été, il se constitue trois centres continentaux de dépression au Mexique, dans le Sahara et dans le désert de Gobi. En hiver, il se fait à l'inverse des centres océaniques de pression et les vents convergent vers le milieu du Pacifique et vers les Açores.

Le gulf-stream, dans les parages des îles Bermudes, charrie des eaux à 25° dans une mer à 18° seulement. C'est donc un énergique brasseur de température. Un courant venu de la côte S.-E. de l'Afrique, longe le banc des Agullas. Sa température est de 4 à 5° supérieure à celle des eaux voisines. Peut-être est-il la cause de la nappe de nuages qui existe en permanence sur le sommet de la montagne de la Table (cap de Bonne-Espérance). A l'inverse, le long des côtes du "hili ^t du Pérou, existe un courant froid

qui, à partir de Chiloé, se meut rapidement du sud au nord, et porte jusqu'au parallèle du cap Blanc, les eaux refroidies du pôle austral.

La distribution des températures marines est influencée par la rencontre des seuils et par exemple par la crête Wyville-Thomson, précédemment citée comme barrant l'Atlantique nord de l'Ecosse au Groenland. Jalonnée par les Sbetland, les Feroë et l'Islande elle constitue un obstacle contre lequel se heurte le gulf-stream. L'eau chaude remonte sûr l'eau froide qui vient de l'océan glacial et il en résulte une distribution thermique remarquable!.

Aristote, avait affirmé que la mer est plus chaude à la surface qu'en profondeur. Le fait fut confirmé en 1750 parBuffon qui constata qu'un plomb de sonde ramené rapidement dans les mers tropicales paraît froid. L'invention des thermomètres à minimal seule permis de faire des observations précises.

Les premiers physiciens qui se sont occupés de la répartition de la température en profondeur furent influencés par l'idée préconçue que l'eau de mer doit présenter, comme l'eau douce, son maximum de densité à -f- 4°, c'est-à-dire avant le point de congélation. Cette supposition exprimée par James Ross, dans des publications parues de 1840 à 1843 et soutenue parHerschel, fut abandonnée quand on eut étudié les propriétés thermiques de l'eau de mer. Elles sont, en effet, nettement différentes de celles de l'eau douce. Pour ces dernières, Forel a signalé, au lac Léman, la « barre thermique ». La température de

1. Wyville-Thomson, les Abîmes de la Mer, p. 239, 1 vol. in-8°. Paris, 1875.

l'eau de surface allant, à partir du rivage de 0° 5 à 7° au milieu, il se fait nécessairement une barre d'eau : dans la zone, située entre les deux extrêmes, où règne la température de 4°, une eau plus dense s'écoule des deux parts, pour constituer un véritable bourrelet dont un versant est incliné vers le rivage, et l'autre vers le large, mais les choses se présentent tout autrement dans la mer. Sous une épaisseur plus ou moins grande d'eau chaude, variant de 110 à 150 mètres d'épaisseur, des zones de plus en plus froides se succèdent, dont les plus profondes ont une température bien inférieure à la température minimum de l'air à la surface. Cette température est peu supérieure à celle du fond des mers polaires, qui descend parfois jusqu'à — 2° 5 : elle varie, en effet de 0° à -f- 2°.

Ces considérations ont paru à Hervé Faye de nature à asseoir des considérations géologiques. D'après lui, la croûte terrestre, serait plus épaisse sous le bassin des océans. En effet, si l'on suppose une région où la mer a 5.000 mètres de profondeur, on sera obligé de reconnaître qu'à cette profondeur, la température souterraine, dans la masse du continent voisin est de 170° et qu'à partir du fond de la mer, il y a par conséquent un retard du même nombre de degrés dans la répartition de la chaleur.

La glace marine. — Sous l'influence d'un froid suffisant, l'eau de la mer perd sa fluidité, se constitue à l'état de glace et donne lieu à de nouveaux phénomènes. Tout d'abord, elle se signale par sa densité qui, au lieu d'être de 0.94, comme c'est le cas pour la glace d'eau douce, est comprise, suivant les régions,

entre 1,008 et 1,076. La raison de ces variations est avant tout due au mélange très fréquent de filets d'eau douce à la masse salée, qui entraine une espèce de stratification de solutions diverses. L'eau de la mer pesant de 1.023 à 1.029, il arrive que la glace océanique coule au-dessous de la surface. La surface des fractures au travers des glaçons montre des lits superposés de couleurs diverses, principalement blanche ou verdâtre : ils peuvent être poreux, et plus ou moins transparents et même quelquefois tout à fait opaques. Ces circonstances sont dues à l'arrangement que le sel prend au cours de la congélation : quand un vaisseau reçoit des paquets de mer qui gèlent sur le pont, les glaçons contiennent constamment dans leur milieu une portion d'eau qui ne gèle pas : rappelons que l'eau saturée de sel, ne gèle qu'au dessous de — 15° 5.

En mer, on rencontre parfois des blocs de glaee d'eau douce. De loin, ils se signalent par leur aspect noirâtre; mais retirés de l'eau, ils ont une teinte de belle couleur verte et une transparence parfaite. Scoresby raconte * que les éclats qu'on en peut faire ne le cèdent pas à cet égard au plus beau cristal et qu'il a pu allumer du bois, de la poudre et les pipes des matelots, au moyen des rayons du Soleil, concentrés dans la glace comme dans une lentille.

La glace d'eau salée jouit de propriétés physiques qui dépendent de la quantité de sel qu'elle renferme Sa dilatabilité en est spécialement modifiée et, comme

1. An account of the Arctic régions with a History and description of the northern Whalefishery. 2 vol. iu-8°. Londres,

à la suite des fusions et des regels, le pack polaire contient côte à côte des parties de glace très inégalement salées, les moindres variations de température y amènent des tiraillements en rapport avec le coefficient de dilatation cubique en chaque point. De làr la production de fissures accompagnées de ces bruits eiïrayants qu'on ne cesse d'entendre dans les régions polaires.

C'est dans la mer circumpolaire que la congélation des eaux marines se produit sur la plus grande échelle. Il se constitue des calottes de glace qu'on peut regarder comme formant, par leur ensemble, un organe essentiel de l'économie planétaire, puisqu'on le retrouve à la surface de Mars et de Vénus.

Pour ce qui est des calottes terrestres, on est frappé tout d'abord de l'inégalité de leurs dimensions. On sait que cette inégalité a été attribuée à l'obliquité de l'axe de rotation de la terre sur l'écliptique : le pôle sud est encore plus déshérité des rayons du soleil que le pôle nord.

Il est impossible de toucher ce sujet sans rappeler que certains théoriciens ont voulu faire jouer aux calottes polaires un rôle déterminant dans l'évolution de la terre. J. Adhémar a publié ! sous le titre de Révolutions de la Mer, un ouvrage qui a fixé l'attention et donné lieu à de nombreuses discussions. La thèse défendue est résumée par le sous-titre ajouté à la deuxième édition du volume : Déluges périodiques. L'auteur commence par remarquer que le fait de la précession des équinoxes détermine l'inégalité entre

1. Révolutions de la Mer, 1 vol. in-8°, lre édit., Paris, 1842, 2« édit., avec un atlas de 11 planches. Paris, 1860.

la somme des heures de jour et celle des heures de nuit des deux hémisphères. Cette inégalité produit une différence dans les températures correspondantes et c'est à elle qu'on doit attribuer celle des glaces des deux pôles. Elle a un autre effet encore : elle déplace nécessairement le centre de gravité du globe, qui quitte le centre de figure de celui-ci pour se rapprocher progressivement du pôle le plus chargé. Enfin, du déplacement du centre de gravité résulte le déplacement des eaux liquides de l'océan. Dès lors, toute la surface de la terre subit les effets d'un cataclysme gigantesque : toutes les surfaces continentales sont parcourues par d'immenses lames lancées d'un pôle à l'autre, et le principal titre de l'ouvrage à aspirer à la considération des géologues, c'était « la preuve décisive » de cette doctrine des révolutions du globe, dont par malheur, tout le monde est d'accord aujourd'hui pour reconnaître l'absolue fausseté. Si les choses s'étaient passées comme le veut la théorie, le phénomène se renouvelant alternativement tous les 10500 ans, du nord au sud et du sud au nord, l'épaisseur de la croûte terrestre aurait nécessairement conservé quelques témoignages reconnaissables de cette « périodicité des grands déluges ». Par exemple, les « terrains », admis par Cuvier et définis par Alcide d'Orbigny, encadrés entre deux révolutions successives, devraient avoir la même épaisseur et manifester une symétrie toujours renouvelée. Or, on sait que si deux terrains successifs semblent nettement distincts en un pays donné, mutuellement séparés par un coup de rasoir, selon une expression qui a été si fort à la mode, il se trouve toujours que dans d'innombrables régions, au

même niveau stratigraphique, les deux termes précédemment définis passent de l'un à l'autre d'une façon si insensible, que toute ligne de démarcation s'y montre absolument artificielle.

Les calottes de glace des deux pôles déterminent des conséquences fort multiples, telles que la distribution de la température dans la mer ; la répartition des diverses densités de l'eau ; la direction et l'intensité de certains courants; l'extension de nombre de sédiments marins dont la comparaison avec des formations géologiques sera des plus instructives.

Elles n'existaient pas du temps de la mer primitive : nous savons, en effet, que pendant bien longtemps, il régnait vers les pôles une température analogue à celle des régions tropicales actuelles et que si, dans celles-ci, il peut exister des glaciers continentaux, tels que ceux de la Nouvelle-Zélande, l'impossibilité de glaciers descendant jusqu'au niveau de la mer est évidente.

Cette douceur de la température polaire résulte du témoignage, encore une fois décisif, de ce réactif si délicat que constitue l'être vivant, grâce à la découverte de ces flores fossiles de climats chauds. Le Spitzberg a fourni dans plusieurs localités dont le sol est d'âge carbonifère des Cordaïtes, des Sphenophyllum, des Aster ophyllites, extrêmement analogues aux formes, datant de la même époque géologique dans le bassin stéphanien du Zambèze. Pour le trias, le cap Thordsen, également au Spitzberg, a fourni, en association intime avec des ammonites de dimensions gigantesques, des fougères en arbre et des cycadées d'apparence tropicale. Encore pendant le crétacé, la

localité qui est devenue le cap Staratchin nourrissait plusieurs fougères à allure torride, une cycadée (Cycadites Dicksoni), la dernière probablement qui ait vécu en dedans du cercle polaire. La flore tertiaire elle même, sous le 80e degré de latitude, comprend des magnolias, des platanes, des tilleuls, des nénufars.

On peut avoir un aperçu des débuts de la calotte glaciaire, en observant comment chaque hiver commence la congélation de parties de la mer, fluides pendant l'été. On constate d'abord que, contrairement à une idée admise longtemps, le voisinage de la côte n'est aucunement nécessaire à la production de la glace sur la mer. Au large, par exemple à 80 kilomètres du Spitzberg, par un vent assez violent, il se fait à la surface de l'eau de petits cristaux qui, en augmentant, se soudent les uns aux autres, et bientôt couvrent la merde glace. La houle et les vagues s'apaisent et le navire poursuit sa route au milieu d'une sorte de bouillie glacée. Au bout d'un certain temps,. le tout se prend et le navire est immobilisé au milieu d'une immense plaine. Selon Karl Weyprecht, il a suffi de quelques heures pour emprisonner Le Teghetho/f, de sinistre mémoire.

C'est ainsi que se constituent les champs de glace qui ne s'élèvent guère que de 1 à 2 mètres au-dessus de l'eau, mais qui plongent à 6 mètres au-dessous. Pour un observateur placé au sommet du mât, 1 surface s'étend à perte de vue. On en a mesuré de 160 kilomètres sur 80. Nares attribue aux champs de glace une épaisseur maxima de 25 mètres. Mais dans la mer paléocrystique, c'est-à-dire là où le jjack est permanent, la glace peut atteindre 45 mètres.

C'est que le champ de glace s'épaissit d'année en anné^, par les chutes de neige qui fond et se gèle de façon à faire un recouvrement de glace douce; en même temps, la glace de mer s'épaissit par-dessous et la croûte peut devenir puissante.

Il y a des champs de glace, dont la surface est si parfaitement plane qu'un carrosse y pourrait rouler sur 160 kilomètres, sans rencontrer le moindre obstacle. Sur les bords, se montrent des irrégularités dues au passage des pièces de glace les unes sur les autres. On les appelle des hummocks.

La glace mince plie sous le mouvement de la houle et ne se rompt point. Plus épaisse, elle se brise en morceaux, dont les plus grands mesurent de 70 à 90 mètres de diamètre.

Chaque année, un grand nombre de champs de glace se détruisent par suite de leur entraînement vers les régions chaudes, sous l'influence des courants. Ils constituent parleur mouvement un des plus grands périls des mers polaires. Souvent ils tournent avec une vitesse de plusieurs kilomètres à l'heure et quand une telle masse en heurte une autre, en repos ou en mouvement contraire, elles se brisent avec fracas, et leurs éclats chevauchent les uns sur les autres, composant de vraies chaînes montagneuses. Ils se mettent ensuite à flotter au gré des courants et des vents et disparaissent dans les eaux plus chaudes.

La débâcle est quelquefois très rapide; mais il y a des régions où elle est bien rare, et Nares pense que certains champs de glace ont de 50 à 500 ans d'âge.

Sous des latitudes plus ou moins élevées, l'eau de la mer se congèle sur le littoral, et offre un intérêt

géologique spécial. Elle a surtout été- étudiée au nord de l'Amérique, au Groenland, au Spitzberg, en Sibérie et dans l'Antarctique. On la désigne sous les noms de pack, déjà employé tout à l'heure, de banquette et de banquise.

Toute la banquise s'en va parfois à la dérive. Les mers polaires sont sillonnées de courants qui emportent ainsi d'énormes champs de glace devant lesquels « tous les navires, dit Nansen *, parlant de la route du Détroit de Smith, ont dû s'arrêter et chercher un refuge sur les côtes ». En 1888, Nansen lui-même et ses compagnons furent ainsi entraînés malgré eux, pendant onze jours, du Sermilifjord à Anoritok, à 400 kilomètres de leur point de départ. Mais le cas le plus frappant et le plus tragique a été celui de la Jeannette que nous avons cité plus haut 2.

Nous avons vu que dans nombre de baies et de fjords, la fusion des glaçons détermine la chute sous l'eau de matériaux tombés à leur surface, par suite de la désagrégation des falaises.

C'est sous le nom de flœsbergs qu'on désigne les blocs de glace de mer, flottant comme les icebergs, mais n'ayant pas une origine continentale.

Sur le littoral, la congélation de l'eau agit comme cause déterminante de la démolition des roches. Georges Pouchet a rapporté de Jan Mayen au Muséum un gros galet ovoïde de lave volcanique bulleuse, débité par la gelée en rondelles superposées rappelant les tranches d'un saucisson découpé.

La glace côtière, comme la glace flottante, poussée

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