CHAPITRE V
Les phénomènes chimiques de l'érosion des falaises.
En présence de l'extrême complexité chimique de le mer, nous sommes nécessairement désireux de reconnaître jusqu'à quel point on pourra invoquer son activité pour expliquer certains caractères chimiques des terrains sédimentaires. Les faits précédemment résumés ne nous ont pas laissé entrevoir de contraste manifeste entre l'allure de la mer aux époques passées et sa manière d'être actuelle. C'est assez pour que nous puissions supposer qu'il y aura grande ressemblance, quant à son intervention chimique et que, conformément à des remarques antérieures, nous rencontrerons dans les entrailles de la terre des produits résultant d'actions en cours dans la masse de l'océan et dont les circonstances les plus cachées nous seront, au moins en partie, révélées.
Tout d'abord, l'observation, même superficielle, nous apprend que l'érosion mécanique des falaises par la mer, est accompagnée de réactions chimiques qui ajoutent leur effet au sien.
Par exemple, il semble résulter d'expérie nce
variées que, quand les roches granitiques sont broyées par le choc du galet, il n'y a pas seulement production d'une poussière renfermant en particules plus petites les éléments minéralogiques de la roche, mais que certains de ceux-ci changent de composition. Le feldspath, silicate double d'alumine et d'alcali, potasse et soude, se changerait en une argile, silicate hydraté d'aluminium, avec élimination des protoxydes qui rendrait alcaline la substance de la mer. Daubrée1 a publié à cet égard des résultats qui d'ailleurs n'ont pas été complètement confirmés, et d'où on devait conclure que la réaction est due à l'acide carbonique en solution et non au sel marin. Mais si l'alcali n'est pas mis en liberté dans l'eau, où du feldspath est simplement pulvérisé, il passe incontestablement à l'état de ce carbonate pendant que l'argile se produit.
Beaucoup de falaises sont partiellement solubles dans l'eau. Grâce à l'acide carbonique, dissous dans celle-ci, le calcaire, transformé en bicarbonate se dissout et nous avons déjà mentionné quelques-uns des produits qu'il engendre. Parle même mécanisme, des grès à ciment calcaire peuvent devenir des sables d'érosion chimique.
Mais il existe aussi des falaises entièrement solubles dans l'eau. Il suffira de se rappeler dans le comté de Sydney, en Nouvelle-Ecosse2, une falaise de gypse, où la pierre à plâtre est en lits alternatifs avec
; 1. Études synthétiques de Géologie expérimentale, p. 275. 1 vol. in-8°. Paris, 1879.
2. The Geology of Nova Scotia New Brunswick, and Prince Edward Islandor Acadian Geology, par sir William Dawson, 4e édit., p. 347. 1 vol. in-8°. Londres, 1891.
LES PHÉNOMÈNES DE l'ÉBOSION DES FALAISES 201
du calcaire cristallin et représente à lui seul 200 pieds d'épaisseur.
Un autre cas à mentionner est celui où des corps avides d'oxygène peuvent, en se brûlant, déterminer des produits solubles, dont la disparition entraîne la désagrégation des roches littorales.
La marcasite, ou sulfure de fer prismatique, est dans ce cas, et son histoire mériterait quelques détails. Disons seulement qu'au contact de la mer, et malgré la violence du procédé mis en œuvre, le minéral sulfuré se comporte tout autrement qu'en présence de l'humidité pluviaire et donne un résultat imprévu. Tout le monde sait avec quelle rapidité un fragment de ces nodules sphéroïdaux, à structure rayonnée, qu'on recueille dans la craie, se désagrège, même quand on prétend le conserver dans un tiroir sec et parfaitement fermé. On croirait que de semblables fragments, abandonnés au caprice de la vague sur le bord de la mer, vont Tge pulvériser et disparaître plus rapidement encore. Il n'en est rien.
Au lieu de se transformer entièrement en sulfate de fer, comme dans le premier cas, ils sont le siège d'un travail chimique plus compliqué qui a pour résultat de faire disparaître tout le soufre, à l'état de sulfate aussi nécessairement, mais qui laisse tout le fer. La limonite, c'est-à-dire de fer hydraté, ayant conservé la forme et la cohésion de l'échantillon primitif, on voit des nodules qui sont oxydés sur toute leur périphérie, avec persistance d'un noyau pyriteux, et d'autres., çui sont transformés jusqu'à leur centre.
Parfois, cette réaction peut déterminer des effets
remarquables, au point que le contact de l'eau de mer peut causer un incendie de la roche même. « Les falaises de Ballybunion, sur la côte occidentale de l'Irlande, présentèrent pendant longtemps, dit Elisée Reclus1, l'aspect d'un rempart de lave fumante. Ces rochers, que les vagues de l'Atlantique ont percés de grottes et sculptés en massifs de formes bizarres, s'étant écroulés un jour sur une grande étendue, les pyrites de fer, que leurs strates contiennent en forte proportion, furent exposées à l'action de l'atmosphère et de l'eau marine. Une oxydation rapide eut lieu et produisit une chaleur assez intense pour mettre en feu toute la falaise. Pendant des semaines, les rochers brûlèrent comme un vaste brasier, et des masses de vapeur et de fumée s'élevèrent comme des nuages au-dessus de la haute muraille assiégée par la houle. Épars autour de l'espace où régna l'incendie, on voit des amas de scories fondues et des couches d'argile transformées en briques par la violence du feu ». Elisée Reclus néglige de dire que la falaise argileuse renferme des couches de lignite, c'est-àdire de combustible.
Un fait symétrique de celui que nous procure la marcasite concerne les masses de fer natif que Nordenskjold a découvertes dans la falaise d'Ovifak, au Groenland1. Ces blocs, dont nous avons de nombreux échantillons dans la galerie de géologie du Muséum, menacent de ne pas se conserver indéfiniment : Il en exsude sans cesse des goutelettes de chlorure de fer qui déterminent l'effritement des échantillons. Or,.