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LES PHÉNOMÈNES DE L'ÉROSION DES FALAISES

dans leur gisement naturel, les masses sont battues sans relâche par les flots d'une mer exceptionnellement mauvaise. Cependant, tout en se couvrant d'une écorce ocracée, évidemment en voie continue quoique fort lente d'épaississement vers le centre, elles conservent leur forme primitive et ne manifestent aucune tendance au morcellement.

Ces observations suffisent pour montrer le caractère particulier des réactions océaniques et pour nous encourager à saisir dans l'avenir toutes les occasions de rechercher la part qui leur revient dans les phénomènes chimiques.

La vie dans la mer actuelle. — La mer est vivante. On ne peut prendre un verre d'eau sans y apercevoir, à l'œil nu, à la loupe, au microscope, des légions d'êtres qui y pullullent ; — on ne peut examiner une pincée de la vase ou du sable qui tapissent son fond, sans y rencontrer des témoignages de l'activité biologique sous toutes les formes ; — on ne peut étudier de près un animal ou une plante qu'on en a tirés, sans trouver que cet animal ou cette plante est le support de populations de parasites, les uns externes d'autres internes, qui font de son corps le théâtre de leur existence. Ch. Darwin remarque quelque part que nos forêts terrestres n'abritent pas à beaucoup près autant d'animaux que celles de

l'océan. D'autres auteurs disent que la terre ferme étant surtout le domaine de la vie végétale, la mer est surtout celui de la vie animale. Mais on ne peut s empêcher de se demander si de semblables distinctions ont un sens général quelconque, et si on ne se tient pas plus près de la vérité en constatant l'union intime de toutes les formes de la vie organique qui en fait un phénomène unique. D'après les études modernes, les différentes catégories d'êtres vivants ne peuvent se passer les unes des. autres pour se manifester. Il y a déjà longtemps qu'on a fait valoir les balancements et les compensations qui existent entre les deux règnes et qui rendent impossible la supposition de l'existence de l'un en l'absence de l'autre. Les progrès de la biologie nous amènent à reconnaître que non seulement il faut un végétal en face d'un animal pour installer et continuer les cycles de transformations complémentaires, mais qu'il faut, avec une égale nécessité, du côté zoologique, comme du côté botanique, une série d'êtres à toutes sortes de degrés, depuis les êtres unicellulaires jusqu'aux formes que nous qualifions de perfectionnées.

Quoique chez les uns comme chez les autres, le fait de vivre se traduise, selon les vues de Lavoisier, * par l'entretien d'une combustion des organismes, les animaux se signalent par leur pouvoir surtout oxydant, tandis que les plantes, grâce à la fonction chlorophyllienne, jouissent d'un pouvoir avant tout réducteur.

Il en résulte que l'apparition de la vie se confond avec celle de l'apparition simultanée d'une faune et d'une flore, ou si l'on veut, d'un biocosme, qui ne peut

1. Traité de Chimie, t. II, p. 17. 3 vol. in-8°. Paris, 1801.

assurer l'équilibre qu'à la stricte condition d'être complet. Dans son mémorable travail sur la Statique chimique des êtres organisés, J.-B. Dumas a insisté d'une façon magistrale, en dépit d'erreurs qui sont le reflet de son temps, sur les harmonies présidant aux relations des deux groupes vivants et qui en font les collaborateurs d'une œuvre commune : la persistance de l'équilibre de la terre, par l'association des deux modes d'action complémentaires l'un de l'autre1.

On va voir que relativement à la biologie, les périodes antérieures à la nôtre nous apportent les témoignages d'une continuité symétrique de celle qui a concerné les manifestations inorganiques.

Relativement à l'apparition même de la vie, qui par définition doit nous échapper, comme toutes les questions d'origine, il semble illogique de la supposer essentiellement différente de tout ce qui lui a succédé : quand on entend dire que la vie s'est manifestée d'abord « dans un coagulum albuminoïde non encore organisé », on se demande si, dans cette assertion, il y a autre chose que des mots, s'il faut imaginer une création spéciale pour ce coagulum amorphe, et s'il n'est pas plus simple d'admettre l'intervention de la force créatrice, pour établir, d'un seul coup, le premier biocosme pourvu de ses qualités dynamiques comme de sa composition matérielle.

En fixant simplement notre attention sur le phénomène actuel, constatons que l'abondance de la vie sous-marine nous frappe non seulement par la prodigieuse variété des formes, mais aussi par l'innombrable prolification de maintes espèces dont les indi- I. P. 140. 1 vol. in-8°. Paris. 1835.

vidus serrés les uns contre les autres, font des volumes parfois gigantesques. Prenons un exemple dans les diatomées, algues siliceuses, mobiles comme des infusoires, malgré leur nature végétale, et dont le diamètre moyen est d'un dixième de millimètre, ce qui veut dire qu'il peut en tenir 1.000 individus dans un millimètre cube. Nous savons déjà que sur certaines côtes du Groenland, il y en a une telle profusion que les eaux de la mer en sont teintées d'une couleur brunâtre très accentuée. En outre, elles sont si prolifiques qu'en quatre jours, un seul individu est capable, par cette division de soi-même, qui est la raison étymologique du nom des diatomées, de donner naissance à 140 milliards d'individus qui lui sont identiques. Selon l'estime de Scoresby, les amas de ces algues recouvrent le quart de la surface entière de l'Atlantique nord.

La mer Rouge doit son nom à la couleur que lui communiquent de temps à autre les myriades d'algues oscillariées du genre Trichodesmium (T. Frythreum) dont le botaniste Montagne disait avoir traversé, au cours de sa navigation, un champ qui ne mesurait pas moins de 475 kilomètres de longueur. Freycinet évaluait à quarante millions, par centimètre, cube le nombre des algues analogues, qui lui avaient donné le même spectacle auprès de Luçon, dans l'archipel des Philippines.

Il y a aussi des animaux microscopiques qui accumulent en beaucoup de points des bassins des mers actuelles, leurs carapaces tantôt calcaires, et il s'agit alors des foraminifères, et tantôt siliceuses comme les frustules des diatomées, et qui sont des radiolaires.

C'est vers 1729 que Beccaria créa une nouvelle branche de la conchyliologie, par la découverte d'une espèce qui, malgré 9es dimensions microscopiques, présente l'apparence d'un nautile. Linné en fit même Nautilus Beccarii. On put en compter 1.500 dans deux onces de sable des marnes marines de l'Italie du Nord.

Dix ans plus tard, G. Bianchi (plus connu sous le nom de J. Plancus) annonça qu'il avait trouvé sur le rivage de Rimini, l'analogue vivant de la petite coquille de Beccari et que ses dimensions étaient telles qu'il fallait 130 individus pour faire le poids d'un grain.

C'est en reprenant ces indications et en les étendant d'une manière imprévue, qu'Ehrenberg fît ses observations sur les foraminifères marins et annonça que, sur le fond océanique, ces animaux sont aussi nombreux que les diatomées à la surface de l'eau. La conclusion, qui s'étendit aux radiolaires, contribue à nous faire voir dans la mer, un milieu où les centres d'activité biologique, c'est-à-dire les individus animaux ou végétaux, sont aussi nombreux que les éléments inorganiques qui consistent dans l'eau ellemême et les éléments qui y sont en suspension ou en dissolution.

Par le temps Calme des populations de velelles, petites hydroméduses siphonophores bleues, couvrent la mer de leurs voiles latines. Le National en a traversé un banc ininterrompu de 260 kilomètres. On a calculé que dans la zone visible du bord du navire, il y avait environ 400 millions de ces velelles à la surface. Parmi les poissons, les harengs constituent normalement, à certaines époques de l'année, des bancs de 6 kilomètres de large, sur 30 kilomètres de

long, soit 180 kilomètres carrés. La progression dans l'eau de cette énorme cohorte suivant une direction unique, développe des effets de lumière désignés sous le nom d' « éclairs du hareng » et qui guident la stratégie des 90.000 pêcheurs qui, chaque année, se livrent à la récolte de ce poisson. La morue, qui en moyenne pèse 12 kilogrammes, couvre à certains moments une vaste surface de la mer. La Norvège en prend 75 millions d'individus par an sur ses seules côtes et l'on sait que Terre-Neuve et l'Islande sont les centres des opérations.

Les bancs de sardines changent aussi la couleur de la mer ; d'après Moquin Tandon, un seul coup de filet peut en ramener 35.000 individus. En une seule journée, les pêcheurs de Saint-Yves ont pris 245 millions de sardines. Les itinéraires changent-ils, la pêche devient mauvaise, entraînant une crise économique. Dans le Zuyderzée seul, les pêcheurs d'Amsterdam prennent annuellement 255 millions d'anchois. Les méduses méritent d'être citées parmi les animaux flottants qui peuvent constituer de vrais nuages par leur accumulation. Piazzi-Smith a noté, auprès des Canaries, un espace de 60 kilomètres carrés qui était totalement couvert de méduses.

La vie dans les mers fossiles. — Les documents géologiques s'accordent pour démontrer, dans la mer de tous les âges, l'abondance de la vie, comme dans l'océan d'aujourd'hui.

A toutes sortes de niveaux, on a reconnu l'existence de roches composées surtout de tests accumulés d'êtres microscopiques. Déjà, dès les assises du ter-

rain primaire le plus inférieur (cambrien), on trouve des tests de radiolaires qui présentent une analogie morphologique des plus remarquables avec les formes actuelles, selon M. L. Cayeux, dans la lydienne de Lamballe, en Bretagne. En Russie, le terrain primaire contient sur d'énormes épaisseurs, des accumulations de tests de fusulines, qui démontrent la prodigieuse abondance des protozoaires dans la mer carbonifère. La masse entière du terrain secondaire est elle-même, pour une part, composée de foraminifères dont les milliards d'individus compensent la taille exiguë. Dans le nombre, la craie blanche se signale ainsi que nous l'avons vu, par son analogie maintenant incontestable avec la boue à globigérines de la mer actuelle. Dans le terrain tertiaire, nous pouvons citer les nummulites qui forment, par leur agglomération, toute la chaîne Libyque, le Mont-Perdu, dans les Pyrénées, une grande partie du sous-sol du Sénégal1 et des quantités d'autres formations. Dans les mêmes niveaux, des couches sont faites des coquilles microscopiques de triloculines, de quinquéloculines et parfois aussi de charpentes d'orbitolites. Dans le terrain miocène de la Bohême, aux environs de Bilin, se présentent des couches de tripoli presque entièrement formées de carapaces d'infusoires. Rappelant exactement les faits procurés tout à l'heure par les sables actuels, un pouce cube de cette substance renferme, d'après les calculs d'Ehrenberg 41 milliards d'individus réunis sans ciment visible.

1. Nous avons eu personnellement l'occasion de signaler le premier la très grande importance des nummulites dans la géologie du Sénégal (B. S. G. F., (4), III, 163 et 290, et VI, 75, (1905 et 1906).

Il en est à peu près de même dans les dépôts de Santa-Fiore, en Toscane, de Pianitz, en Saxe, de l'île Bourbon, etc., et le parallèle se continue pour les accumulations d'animaux plus élevés en organisation. De même que dans les fonds de mer actuelles, absolument dallés de coquilles de mollusques, fixés au rocber, comme les huîtres, ou simplement enfouis dans la vase, comme les mactres et les natices, nous trouvons à tous les niveaux géologiques, soit les bancs d'hippurites des Pyrénées et de la Provence, soit des sables littéralement pétris de coquilles, comme aux environs de Paris à Pierrefonds, à Grignon, à Étampes. En pendant avec les bancs de poissons dont nous avons indiqué les migrations périodiques, nous rencontrons des régions des mers fossiles, où se sont conservées des accumulations de squelettes, comme le Monte-Bolca, les dépôts de Licata, en Sicile, les marnes du bassin d'Aix, en Provence, etc1. Le professeur Marsh rapporte qu'il a vu rassemblés en un même gisement dans le crétacé des montagnes Rocheuses 1.400 individus de Mosasaures, gigantesques reptiles pétrifiés. \

En face de ces profusions de velelles voyageuses, qui à leur mort laissent nécessairement tomber au fond de la mer leur petit osselet, nous rencontrons dans bien des sédiments secondaires, des amas de belemnites, c'est-à-dire des osselets internes aussi, mais provenant de mollusques.

Ces exemples, pris au hasard, suffisent pour que

1. Boule, les Créatures géantes d'autrefois, p. 15, in-8°. Paris,

nous n'ayons aucun doute quant à la ressemblance et à l'intensité de la vie organique entre les mers de toutes les époques.

Il en est une autre dont l'éloquence est toute particulière et que prouve le massif coralligène, appareil bien défini, attaché à la réalisation d'une fonction très précise, détail des plus indispensables évidemment du mécanisme océanique. C'est, en même temps, le produit et le moyen d'action d'une collectivité vivante, invraisemblablement compliquée, où des formes animales ou végétales des plus diverses, se rencontrent en collaboration et dont aucune ne peut être supprimée par la pensée, sans mettre en question la persistance de tout l'ensemble.

Le nom qu'on leur donne leur vient de leur apparence première où domine le polype coralligène, de façon à masquer d'abord d'autres éléments. Seulement, il est bien des cas où l'observateur insuffisamment préparé, commet des confusions et prend pour des polypes des êtres tout différents et spécialement des algues, aussi aptes à construire des massifs de calcaire que les polypes eux-mêmes.

L'association de la plante avec la bête reproduit, dans ce milieu spécial qu'est le récif, le trait dominant de l'équilibre biologique de la terre tout entière. Aussi, la retrouvera-t-on dans les vestiges fossilisés des formations coralligènes ou analogues, de tous les âges, et si dans certains cas, le végétal semble fléchir, soyons persuadés que son absence ne reflète pas sa non-collaboration quant à l'origine du dépôt, mais qu'elle tient simplement à ce que les algues ne sont qu'exceptionnellement incrustantes, leur tissu consis.

tant en général en cellules très fragiles que la mort fait disparaître sans résidu. Notre assurance est appuyée sur ce fait que, même dans les constructions où les algues calcaires sont le plus abondantes, les polypes sont associés de façon intime à des plantes microscopiques qui imprègnent leurs tissus mous et tapissent en particulier leur estomac. Les algues calcaires abondent néanmoins dans un grand nombre de localités, où elles apportent une collaboration qui se traduit par d'épaisses masses de produits concrétionnés. Les plus actives appartiennent à la famille des lithothamniées, parmi lesquelles se signalent deux groupes caractérisés chacun par la forme de leur dépôt. D'un côté, les Nullipora, Millepora, Melobesia, Spongites, sont arborescentes et branchues, justifiant bien leur qualification de « buisson de pierre ». Les autres, engendrent des croûtes surtout étendues en largeur, et ce sont les Lithophyllwnu

Nous ne pouvons pas penser à énumérer les principaux polypes constructeurs de massifs. Ce qui nous importe, c'est de constater l'énorme volume de ces formations biologiques. Sur des centaines de mètres en tous sens, le fond de la mer est tapissé, de calices juxtaposés de madrépores dont chacun donne naissance à des légions de larves. On a comparé l'aspect qui en résulte au travers de l'eau calme et limpide, à des prairies dont chaque brin d'herbe serait un animal. Ressemblance peut-être un peu resserrée encore par la présence, sur ces végétations, d'animaux coralliphages qui les broutent. Dans le nombre se signalent de très nombreux mollusques dont le type peut être pris parmi les strombesqui sont desgastéro-

podes et parmi les tridacnes (bénitiers) qui sont des pélécypodes. On aura une idée saisissante de cette vie intense, en constatant que de toutes parts, des êtres, aussi variés que nombreux, attaquent l'édifice madréporique, pour consommer même sa charpente qu'on ne qualifie de calcaire que d'une façon inexacte, sa substance renfermant une forte proportion des éléments de toute matière animale et constituant, pour une légion de consommateurs, un aliment très riche.

On désigne parfois sous le nom, un peu ironique, de « commensaux des récifs » et de « mangeurs de sable », à cause des perforations qu'ils réalisent, en la désagrégeant, dans la matière qu'ils envahissent, d'innombrables animaux et même des végétaux. « Parmi les champignons perceurs, dit M. Gravier1, il faut citer une saprolégniée, du genre Achlya, dont on reconnaît les ravages jusque dans des coraux datant du dévonien. » Les Gomontia et les Ostreobium. sont des algues coralliphages, qui attaquent aussi fréquemment les coquilles de nos côtes.

Les animaux sont beaucoup plus nombreux. Un des plus actifs est une éponge du genre Cliona, dont une espèce s'en prend aux huîtres de nos parcs et leur donne la maladie dite « pain d'épices ».

Les mollusques, comme nous le disions tout à l'heure, comprennent certaines formes perforantes, telles que les lithodomes, qui creusent en plein polypier des trous de 12 à 13 millimètres de diamètre et de 30 centimètres et plus de profondeur. Pour répondre à ce genre d'attaque, les polypes situés près

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