CHAPITRE III
Modifications apportées par la vie aux caractères primordiaux de la mer.
Parmi les caractères biologiques de la mer, il y en a qui concernent directement chacune des quatre parties entre lesquelles nous avons distribué la description de ses propriétés inorganiques. Il en résulte que chacune de ces parties doit recevoir une sorte d'appendice, relatif respectivement aux modifications que la géographie, la dynamique, la physique et la chimie de l'océan ont éprouvées du fait de la vie dans son sein : il en a reçu des caractères nettement accusés qui le font tout autre qu'il n'était quand agissaient seules les forces inorganiques.
Modifications de la géographie de la mer. — Ce n'est pas une répétition de constater que le phénomène coralligène a apporté à la géographie physique, telle qu'elle résulterait des actions souterraines et superficielles consécutives au refroidissement spontané de la planète, des modifications profondes. De ce fait, les cartes sous-marines sont sans cesse à refaire, si bien que le navigateur n'avance
en certaines régions du Pacifique que la sonde à la main. Nous retrouvons très aisément, dans les grandes lignes, la disposition relative de l'Atlantique et du golfe du Mexique avant 1 installation des énormes récifs frangeants qui bordent la Floride et l'île de Cuba. Le détroit, très évasé du début, et d'où le gulf-stream sortirait sous la forme d'un large flux épanoui en éventail, s'est pour ainsi dire étranglé et canalisé. On entrevoit l'époque où la continuation du phénomène biologique, s'il doit persister assez longtemps, amènerait l'oblitération de cette porte de sortie. Et la remarque peut s'étendre à toute la longueur du chapelet des Antilles qui, depuis les îles de Bahama jusqu'à la Trinité, esquisse une clôture séparative entre l'océan et la mer des Antilles, passée à l'état de bassin fermé.
De même, les alignements, si bien constatés parmi les atolls de l'océan Indien, nous procurent comme une espèce d'ébauche, annonciatrice d'une modification profonde des rivages du sud de l'Asie, qui embrasseraient toute l'Insulinde. De même encore toute la mer Rouge a subi un commencement de réduction par la croissance des récifs qui l'occupent au nord, du côté de Suez, et au sud, du côté de Djibouti et d'Obock. 11 est inutile d'insister sur les conséquences de ces phénomènes gigantesques, quant à l'interprétation géographique des délinéaments géologiques des diverses époques. î
Modifications de la cinématique de la mer. — L'érosion marine reçoit dans un grand nombre de cas une collaboration des plus actives d'animaux et de végétaux variés.
A côté des phénomènes inorganiques qui déterminent la désagrégation des roches cohérentes, des résultats analogues sont obtenus par les êtres vivants qui ont reçu, sans la mériter d'ailleurs, la qualification de lithophages. Outre les algues qui travaillent les roches avec leurs crampons, à apparence de racines, il y a celles qui, pénétrant lans les tissus des pierres calcaires, y procèdent à la dissolution partielle du carbonate de chaux, en sorte que le résidu devient éminemment friable et transportable à longues distances, par les courants aqueux.
Des animaux également, font des brèches au rivage, en se creusant des refuges dans les masses minérales les plus insolubles et les plus résistantes, de façon à réduire en grains des montagnes de granit, de gneiss, de micaschiste, de grès et de quartzite. Ces travailleurs que Michelet traite pittoresquement de « piqueurs de pierre », sont d'autant plus à mentionner ici que parfois ils se font les véritables collaborateurs des agents inorganiques : par exemple, ils ébauchent des marmites, dans chacune desquelles ils ont la précaution de laisser une meule de leur façon, avec laquelle le flot pourra travailler efficacement. Il s'agit ici de petits oursins ou châtaignes de mer (Strongylocentrotus lividus) qui ont besoin de se faire une logette dont ils rempliront exactement le contenu. Dans certaines régions, comme au Cap Saint-Mathieu (Finistère) des surfaces énormes de micaschiste se présentent, à marée basse, avec d'innombrables perforations de ce genre. Ailleurs, les oursins s'associent pour travailler et semblent accepter une consigne commune : ils se disposent en cercle pour commencer
leurs perforations qui laissent intacte une région centrale; les progrès du travail isolent une colonne au milieu d'une couronne creusée, et progressivement les échinides s'attaquent à la paroi verticale externe du conduit circulaire et s'y ménagent chacun une chambre horizontale. Il arrive que le galet amène la rupture par le pied de la quille axiale du rocher qui se trouve toute portée pour constituer la meule de la marmite ainsi réalisée. Alors, le mouvement des flots rend l'habitation des oursins impossible et un énergique travail d'érosion entièrement océanique continue l'oeuvre des animaux. En France nous trouverons de ces associations d'oursins dans les roches des Haldes, entre le vieux port de Biarritz et la côte des Basques1. On y voit maints villages habités par des populations de 40 à 60 individus, ressemblant, suivant l'expression de Jules Marcou « à une façade de maison avec un habitant à chaque fenêtre ouverte et qui serait occupé à regarder ce qui se passe». Un très grand nombre de côtes sont ainsi en proie aux oursins : dans les Iles Britanniques, en Algérie, aux Açores, en Floride, Californie, Panama, Australie, sur la côte orientale des Etats-Unis, etc.
Bien d'autres animaux pratiquent le même art de perceurs de pierre. En nous bornant à nos côtes, nous rencontrons des pholades, des lithodomes, enfin des éponges qui peuvent compter parmi les plus actifs à cause de la fragilité des matières auxquelles ils s'attaquent. Il s'agit en effet surtout dans ce dernier cas, de coquilles calcaires et de débris madrépo-
1. V. unenotedeM.Walter Fewkes dans American Naturalist, janvier 1890.
riques, dont plusieurs formes d'épongé, et pécialement des cliones, traversent la masse de perforations souvent reliées entre elles par des réseaux de canaux plus ou moins fins. Comme Paul Fischer l'a remarqué, ces éponges remplissent ainsi une vraie fonction géologique, en remettant à l'état de mobilité des quantités formidables de calcaire que les mollusques et les polypiers en avaient extraites.
« Les Cliona, dit P. Fischer1, atteignent ce but, en attaquant le calcaire dans tous les sens et en le rendant friable. Bientôt, grâce à l'action mécanique du flot, les coquilles les plus résistantes, les polypiers les plus massifs, se résolvent en bouillie qui descend au sein des mers, et comme un blanc manteau recouvre tous les fonds à des profondeurs considérables. » Ajoutons que Paul Fischer néglige la proportion considérable de calcaire que les éponges ont dissoute au cours de leurs opérations et qui est admirablement placée pour réaliser des phénomènes chimiques.
En outre, quand les polypiers et les coquilles de mollusques ont été réduites dans la matière boueuse, ils offrent encore une proie à des légions d'animaux marins qui se comportent à l'égard de ces matériaux submergés, comme font les vers de terre dans l'épaisseur du sol arable. Au premier rang se signalent les holothuries, ou cornichons de mer, dont l'intestin est ordinairement rempli, comme l'avaient déjà observé Darwin2, Henri Milne-Edwards et Quatre fages3. Dar-
1. Manuel de Conchyliologie et de Paléontologie conchyliologique, in-8°. Paris, 1887.