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Souvenirs d'un Naturaliste, i vol. in-18. Paris

win fait remarquer que la singulière structure de l'anneau calcaire situé à la partie antérieure du corps de l'holothurie facilite certainement cette absorption. Le nombre de ces échinodermes sur les récifs coralliaires est si grand que toute une flotte vient de Chine pour pêcher le trépan g, qui est une espèce

'holothurie. Certains poissons, des scares, ou poissons-perroquets accomplissent une besogne analogue. « J'ouvris plusieurs de ces poissons, dit Darwin, qui sont très nombreux et de grande taille et je trouvai leurs intestins distendus par de petits morceaux de corail et par une matière calcaire finement pulvérisée. Ils doivent ainsi produire une certaine quantité de sédiment très fin. »

A tous les niveaux géologiques, on connaît des roches qui ont évidemment subi le genre d'érosion qui nous occupe. C'est en 1720 que Réaumur constata que les calcaires d'eau douce, dits de la Beauce, sur lesquels se sont étendus les faluns marins de la Touraine, sont criblés de trous de pholades, identiques pour l'allure et les dimensions, aux perforations actuelles des pholades sur nos côtes. On en conclut que la mer, dans laquelle vivaient tous les êtres qui ont laissé des traces fossiles dans les faluns, comptait au nombre de ses habitants des animaux lithophages. Dans Paris même, les couches du terrain barthonien sont parfois criblées de perforations de gastrochènes. M. Phocion Negris* a signalé en Grèce de volumineux exemples de perforations dans la masse de calcaires quaternaires fortement soulevés au-dessus du niveau actuel de la mer.

i. La régression quaternaire. 1 vol. in-8°. Athènes, 1912.

Dans le terrain portlandien inférieur de la vallée d'Héméricourt (Doubs), des perforations très nombreuses à travers de bancs calcaires ont été signalées par Duvernoy1 qui les attribua à des gastéropodes du genre Nerinea (N. Visurgis, N. Bruntrutana, N. suprajuracensis, N. Gosae, N. Teres).

Les animaux fouisseurs de sable sous-marin sont innombrables; ils ont travaillé à toutes les époques et nous ont laissé des traces de tous les âges, depuis les arénicoles du cambrien des Ardennes et les Tigil- Mes du silurien de Normandie et de Bretagne, jusqu'aux époques actuelles. Non seulement des vers ont accompli des travaux de ce genre, mais encore des êtres de catégories très diverses.

Parallèlement aux animaux, les plantes travaillent à l'érosion et à la désagrégation des roches sousmarines. Suivant les remarques de Lennier, lors des éboulements de falaises, nombre de blocs sont entraînés dans la mer au-dessous du niveau des basses mers de morte-eau. Alors ils sont destinés à devenir des écueilscôtiers; les vagues ne les remanient pas et ils échappent à la pulvérisation littorale. Pourtant, en brisant ces roches, on voit qu'elles sont l'objet d'entreprises d'êtres lithophages et spécialement d'algues qui pénètrent dans la matière crayeuse et collaborent à la désagrégation de la roche, pratiquée là aussi par les animaux. De cette façon, la chaîne d'écueils sous-marins peut perdre, grâce cette intervention, une grande partie de son volume primitif et se réduire aux éléments non attaquables,

i. Comptes rendus de l'Académie des Sciences, XXIX, 645 3 décembre 1849).

comme on en voit en mer, en avant du cap d'Ailly, à 3 kilomètres de Dieppe.

Nous avons déjà pu voir que les êtres organisés, si actifs pour l'érosion, procèdent d'autre part à l'élaboration de couches sédimentaires. Par des phénomènes chimiques, auxquels nous devrons nous arrêter dans un moment, ils saisissent au passage des matériaux qu'ils fixent sous la forme de bancs rocheux. Dans cette direction, deux types nous sont bien connus : les bancs d'huîtres d'une part, et d'un autre côté, les accumulations de carapaces d'animaux divers, tels que certaines annélides tubicoles, comme les serpules, et surtout des coquilles qui s'enfouissent dans la vase.

L'activité sédimentaire de la mer est singulièrement activée, dans un grand nombre de localités, par l'intervention de matériaux d'origine exclusivement biologique. La répartition des sédiments, au lieu de s'établir avant tout d'après l'énergie du déplacement de l'eau, dépend alors des causes qui donnent naissance à la production de corps pesants, même dans des régions très calmes : tels sont des coquilles, des squelettes, des dents, des téguments d'animaux les plus variés. Les frustules de diatomées, comme les tests de radiolaires et de foraminifères, s'accumulent dans des points où ne seraient pas capables de les apporter, les courants qui ont cependant charrié, mais à l'état de dissolution, les éléments chimiques d'où ces produits organiques sont dérivés.

On sait maintenant, après en avoir longtemps douté, que des êtres nectoniques peuvent transporter à travers les océans, des sables et même des pierres qui., abandonnés, soit comme corps étrangers rejetés

par les organes digestifs, soit figurant comme détails dans la dépouille des animaux porteurs, se retrouvent dans des situations en apparence aberrantes.

A l'appui du premier cas, rappelons la pratique à laquelle se livre la morue, quand elle a inconsidérément encombré son estomac d'objets non assimilables, et qui consiste à le rejeter par la bouche, ce qui le retourne, et à le secouer dans l'eau pour le laver comme on ferait d'une étoffe, après quoi, le viscère est réavalé, remis en place et bientôt amené à reprendre le cours de ses digestions.

Quant au deuxième point signalé, sa réalité est démontrée avant tout par les observations du Dr Sauvage, de Boulogne, et d'autres naturalistes, qui ont trouvé dans le tube digestif de divers poissons des tests de coquilles littorales. Les mactres, par exemple, sont fréquentes dans l'estomac des limandes et il est évident que si l'un de ces poissons vient à mourir en pleine mer et pendant que son corps sera détruit par le travail microbien, de façon à disparaître entièrement, les valves des mollusques, à supposer qu'elles n'aient pas été détruites par les sucs gastriques, ont beaucoup de chances de persister sur le fond, mêlant ainsi un caractère littoral à un faciès thalassique. Le même ichtyologiste a mentionné la découverte d'opercules de buccins dans l'estomac d'un squale (Acanthias ou chien de mer), sans traces de la coquille du mollusque.

Cette observation jette de la lumière sur une discussion à laquelle nous avons déjà fait allusion, quand nous avons dit que la découverte de galets au sein de la craie blanche, a conduit certains auteurs à lui attri-

buer un caractère littoral, et que M. Cayeux va jusqu'à dire que « ces galets ont été apportés, soit par les vagues, soit par les marées et leur présence contribue à donner à la craie un caractère terrigène » .

En réalité, certains poissons sont d'une voracité qui leur fait avaler n'importe quoi. Le Dr Georges Bennet cite la trouvaille dans l'estomac d'un requin capturé à Port-Jackson dès objets les plus variés, sans doute tombés de bateaux : jusqu'à des pots d'étain et des racles de navire.

C'est ainsi que les galets trouvés dans la craie, très exceptionnellement d'ailleurs, puisque M. Janet, au cours de ses longues recherches sur la craie de l'Oise, n'en a rencontré que deux fois, ont été transportés loin des côtes par les poissons qui les avaient avalés. Un cétacé, Globicephalus mêlas, échoué le 25 juin 1907, à Tatihou (Manche), avait dans l'estomac des galets de silex que le Dr Anthony y a recueillis.

Enfin, les fonctions physiologiques des êtres vivants qui, considérées dans chaque individu, ne peuvent modifier le milieu ambiant que d'une façon infime, deviennent, par leur continuité et leur ubiquité, aussi énergiques que les autres manifestations de la cinématique de la mer et influent nécessairement sur les courants.

Modifications de la physique de la mer. — Le

sentiment que nous avons de l'économie des profondeurs marines, d'après notre étude de l'action solaire et de l'énergie souterraine, doit être notablement modifié du fait de l'activité biologique. A cet égard, notre attention devra s'arrêter surtout sur l'examen des phénomènes lumineux.

On a beaucoup insisté naguère sur l'obscurité qui régnerait sans partage dans les grands fonds océaniques, et l'on a conclu de l'absence de lumière, à l'impossibilité de la vie végétale dans ces régions. On a même regardé, comme une preuve de cette assertion, la pêche dans les profondeurs, d'un certain nombre de poissons aveugles et de crustacés pourvus de très longs appendices tactiles, antennes et antennules, prétendues succédanées de la vue pour des habitants de ténèbres perpétuelles. Les observations ont amené très vite à renoncer à ces opinions si formelles, et aujourd'hui on est d'accord pour reconnaître que la matière végétale ne manque pas dans les profondeurs. Bien que les plaques photographiques, même dans les meilleures conditions, ne soient pas influencées à plus de 350 mètres de profondeur, on sait que des algues vertes existent bien plus bas, et qu'elles remplissent dans certains abîmes un rôle de première importance en engendrant de l'oxygène nécessaire à la vie.

Dans bien des cas, des animaux peuvent être considérés comme élargissant dans d'énormes proportions la dimension des zones où la vie végétale est possible, par le transport qu'ils réalisent eux-mêmes de cellules végétales. Des holothuries, capturées à 3.600 mètres avaient dans leur tube digestif des diatomées bien préservées. D'après l'abbé Castracane, qui a si savamment étudié les diatomées du Challenger, ces plantes peuvent prospérer à d'énormes profondeurs, où la phosphorescence leur permet évidemment de procéder à la fonction chlorophyllienne. Aussi est-il facile d'accepter cette notion que l'éclairage des grands fonds, dont l'intensité même peut être supé-

rieure à ce qu'on s'est imaginé tout d'abord, est due à la véritable profusion d'animaux qui y vivent.

Les radiolaires, si abondants dans les abîmes, nous fournissent un exemple plus éloquent encore que celui des diatomées conservées dans l'intestin des holothuries. Il entre, en effet, dans la constitution de ces animaux, des cellules végétales, comme éléments nécessaires. C'est une notion très répandue que la nature mixte des plantes appelées lichens, dans le tissu desquelles existe avec une importance égale une algue cellulaire (gonidie) et un champignon cellulaire (hyphe). Ici, l'association est plus remarquable encore, puisqu'il s'agit d'un protoplasma animal dans lequel sont disséminées de petites algues, désignées sous le nom de zooxanthelles.

Pour le dire en passant, l'existence de carapaces de radiolaires, à toutes les époques depuis le cambrien, entraîne avec elle la notion de l'existence d'algues qui n'ont d'ailleurs laissé aucune trace de leur existence. Les radiolaires existant à toutes les profondeurs dans la mer, ils y transportent avec eux, sous la forme de zooxantelles, un des éléments les plus essentiels de l'équilibre des deux règnes. Et nul fait n'est plus décisif pour affirmer l'importance des modifications apportées par la vie, dans les conditions physiques de la mer.

Certaines colorations de la mer sont d'origine organique. En 1844, le botaniste Montagne a étudié la cause de la couleur de la mer Rouge, dont certains points de l'Atlantique ne sont pas exempts. C'est le Protococcus atlanticus, algue si petite qu'il faut 40.000 individus pour couvrir un millimètre carré, et qui, en

certains moments, encombre des surfaces mesurant jusqu'à 320 kilomètres de côté. Les pêcheurs de l'embouchure du Tage connaissent très bien le phénomène, mais ils en font du frai (!) de baleine.

La mer Noire est colorée en certaines régions par de la matière organique morte et même envoie de décomposition. C'est un fait sur lequel nous aurons à revenir.

Parfois, la mer polaire, abandonnant sa couleur bleue, est verdie par la multitude d'animalcules jaunâtres de 0°'n,,8 à lmm,3, qui s'y pressent les uns contre les autres. Ces eaux vertes, recherchées tout spécialement par les baleines, pour le plancton qui les colore, forment des bandes constamment déplacées. Scoresby en a vu de 100 kilomètres de longueur, avec une largeur de quelques kilomètres seulement. Il arrive que la transition du bleu au vert est tout à fait brusque. En 10 minutes, un bateau à voiles peut se trouver dans des bandes vert pâle, vert olive ou bleu diaphane.

Enfin, il est indispensable de constater que l'analyse permet de reconnaître la présence de la chlorophylle, comme élément normal des tissus d'un très grand nombre d'êtres marins appartenant à des divisions zoologiques très variées. Plus de 100 radiolaires et beaucoup d'infusoires, sont dans ce cas, et avec eux Orbitolites et Globigerina echinoïdes, parmi les foraminifères. Gomme spongiaires, on citera : Bircinia variabilis, Reniera cratera. Diverses hydroméduses : Sarsia aglaophenia, Hydra viridis, Rhizostoma Cuvieri, Cassiopea borbonica, et des siphonophores; Vellela et Porphyta sont dans le même cas. Les cœlentérés chlorophylliens sont très nom-

breux; citons : Anemonia sulcata, Paralcyonum elegans, Gorgonia verrucosa, Anthea cereus, Anthea cinera, Ceriactis aurantiaca, Helianthm troglodytes, Helliactis bellis, Adamsia diaphana, Actinia aurantiaca, Aiptasia diaphana, Aiptasia chameleon, Cladocora cœspitosa, Porites lutea. Comme échinodermes : Fchinocardium cordatum et Holuthuria tubulosa doivent être signalés au même titre que Zoobetherium pellucidum parmi les bryozoaires. Les vers sont nombreux : Bonellia, viridis, Chœtop tenus Convoluta Schultzii, Mesostomum viridatum, Eunice gigantea. Terminons par Idotea viridis parmi les crustacés et Tridacne parmi les mollusques.

Il résulte d'expériences répétées que les lueurs phosphorescentes sont suffisantes pour déterminer le phénomène chlorophyllien. Une foule d'êtres organisés développent la lumière nécessaire à cette grande fonction.

Ceci étant posé, l'existence des êtres phosphorescents acquiert, elle aussi, une importance plus grande. Il ne s'agit pas seulement de luminaires servant de guides aux animaux sous-marins, mais d'agents de transport dans les grands fonds de foyers d'énergie biologique.

Par certains beaux soirs et sur certaines plages, chaque pas sur le relais allume un éclair; les flots qui frappent le rocher émettent des lueurs souvent magnifiques, et les bateaux sont suivis d'un sillage de feu. Une bouteille d'eau rapportée dans une chambre obscure peut servir de veilleuse pendant quelque temps. Le microscope décèle l'origine du phénomène dans un microbe : Bacillus }jhosphoreus. Le phéno-

mène prend quelquefois des proportions prodigieuses, au point que la mer agitée semble éclairer l'espace, et que le jour, elle est d'une blancheur qui lui a valu le nom de mer de lait. Cette fois, la cause est un infusoire, le noctiluque phosphorescent.

Peut-être, une des plus précises observations en estelle celle qui fut faite en 1854, au voisinage de Java, par le capitaine Kingman et dont Maury donne la relation dans sa Géographie physique de la mer : « Cette tache d'eau blanche avait 23 milles de longueur N.-S. (42 kilomètres). Elle était interrompue vers son milieu par un espace noir d'un demi-mille de large.

« Tout l'océan paraissait une plaine couverte de neige. Il n'y avait pas de nuage dans le ciel, seulement l'horizon était noir jusqu'à une hauteur de 10°, comme annonçant un violent orage. Les étoiles de première grandeur donnaient une faible lumière et la lueur de la Voie lactée était entièrement éclipsée par celle de l'eau sur laquelle nous naviguions.

« Nous remplîmes uq vase d'environ 60 gallons, de cette eau que nous trouvâmes pleine de petites particules lumineuses, qui, mises en mouvement, présentaient l'aspect le plus remarquable. Tout le vase éta;î plein de ce? animajx qui dans l'obscurité et à une assez grande distar>re paraissaient comme des serpents lumineux et de> f?ux d'artifice. Quelques-uns de ces serpents paraissaient avoir six pouces de long et étaient très lumineux... Dans un verre d'eau, il y avait des animalcules ronds, d'un seizième de pouce de diamètre qui s'étendaient et prenaient une dimension double pour se contracter de nouveau. »

D'après Arago, le lieutenant Lynch a observé la phosphorescence de la mer Morte : « La surface du lac était entièrement couverte d'une écume phosphorescente et les vagues, en se brisant contre le rivage, répandaient une lumière sépulcrale sur les broussailles et les rochers dispersés le long de ses bords. »

La phosphorescence de la mer n'existe pas seulement à sa surface : beaucoup d'êtres des profondeurs appartenant à des catégories zooîogiques très diverses, se signalent parleurs propriétés photogéniques. Outre les microbes et les protozoaires dont nous avons parlé, quantité de cœlentérés, comme la ceinture de Vénus (Cestus Veneris), Pavonaria quadrangularis, de polypiers, comme Pennatula ; d'échinodermes, comme l'incomparable Brisinga découverte d'abord par Absjronsen 6ur les côtes de Norvège et des Ophiures; de vers, comme Polinœ torquata; de méduses, comme Aurélia phosphorica; de crustacés, comme Geryon tridens et ceux dont Eydoux et Souleyet signalaient les splendeurs en 1838 * : de mollusques, comme Pholas dactylus et toute une série de céphalopodes (Histioteuthis Rupelli et Chiroteuthis Grimaldi)] de tuniciers, comme Pyrosoma, nous conduisent aux êtres les plus remarquables de la série, c'est-à-dire aux poissons.

Beaucoup de poissons des abîmes sont recouverts d'un mucus lumineux, qui pourrait bien être destiné à attirer les proies. Le requin conservé exceptionnel-

1. «Ils lancent, quand ils sont irrités, disaient ces naturalistes, de véritables jets de matière phosphorescente en assez grande quantité pour former autour d'eux une atmosphère dans laquelle ils disparaissent ».

lement à l'état vivant et que décrit Bennet, répandait un éclat vert intense par sa région ventrale. Mis dans une pièce non éclairée, ce requin, jusqu'à sa mort la remplit d'une lueur très intense. Le Malacosteu, niger, venant de plus de 2.000 mètres de fond, possède des appareils glanduleux spéciaux qui ont la forme de larges plaques phosphorescentes placées immédiatement au-dessous des yeux. « Un des Malacosteus niger que nous avons pris, dit Filhol, donnait encore quelques signes de vie au moment de son arrivée à bord et nous avons pu observer la lumière qu'il émet... Voilà un poisson, portant àla partie antérieure de son corps, une sorte de phare, pour éclairer sa route au fond des mers. » Stomias boa, décrit par le même auteur, venant de 1.900 mètres de profondeur, présente sur chaque côté du corps, une double rangée de plaques phosphorescentes. Ce poisson vit enveloppé d'une brillante auréole lumineuse. Sur Maurolicus, petit poisson lumineux de 5 à 6 centimètres de long, Mangoldt a compté jusqu'à 144 appareils lumineux distincts.

Chez Melanocetus, l'appareil lumineux est situé à l'extrémité d'un barbillon mobile et l'on peut croire, par analogie avec ce que nous montrent les baudroies, que c'est un appât pour attirer la proie. Seulement, la baudroie péchant au grand jour, son barbillon a l'apparence d'un ver. Bien d'autres poissons brillent aussi : Euslomias obscurus qui habite à 2.700 mètres, Neostomia bathyphyllon, qui a été péché à 2.220 mètres, etc.

En somme, les profondeurs de la mer pullulent d'organismes phosphorescents, variés comme si la

nature tenait à représenter tous les embranchements d'êtres vivants dans l'éclairage des abîmes.

Modifications de la chimie de la mer. — Les êtres organisés se signalent, parmi les artisans les plus énergiques des grandes circulations chimiques de l'océan.

Dans le domaine de la chimie proprement dite, les corps placés en présence les uns des autres réagissent (quand ils réagissent) d'une façon que nous appellerons directe, c'est-à-dire sans autres intermédiaires que les dissolvants appelés à donner de la mobilité à leurs atomes constituants.

Dans le cas de la chimie vivante, les choses se passent tout autrement. Chaque contribuant à la réaction, commence par être, pour ainsi dire, digéré, assimilé, promu à un état spécial qui en fait presque déjà un élément de l'être actif, et c'est seulement alors qu'il rencontre d'autres matières, préparées de leur côté de la même façon, avec lesquelles il peut entrer en rapport.

En d'autres termes, quoiqu'il s'agisse toujours de chimie, les forces chimiques sont comme en tutelle, sous l'empire d'une force bien plus générale et qui est justement celle à laquelle les êtres vivants doivent leurs caractères propres.

Un exemple nous fera bien comprendre. Quand on s'est demandé comment un mollusque, tel qu'un buccin, élabore sa coquille, l'idée simple a été d'admettre que l'animal emprunte, à la substance de la mer, le carbonate de chaux qui y est en dissolution. On a même fait à cet égard des calculs où sont com-

parés la quantité de calcaire en dissolution et lç poids représenté par la totalité des coquilles. On s'est comporté, comme il eût été légitime de le faire, en présence d'une caverne à stalactites, parcourue par des suintements d'une eau calcarifère et où l'on aurait déterminé la quantité d'eau nécessaire à la cristallisation de chaque kilogramme de calcite et le temps exigé pour l'opération. On ne manquerait pas alors de remonter à l'origine du phénomène et d'évaluer l'âge de la cavité souterraine.

Dans le cas des mollusques, les données sont radicalement différentes et ce qui paraît bien évident avant tout, c'est que ce n'est pas avec du calcaire introduit même en dissolution, dans sa cavité stomacale que l'animal fabriquera son tégument, fait non de calcaire, mais d'une combinaison extrêmement complexe où ces trois éléments : le calcium, le carbone et l'oxygène sont intimement unis à l'azote, à l'hydrogène, au fer et à une infinité d'autres corps simples qui, bien qu'en proportion moindre, y sont admis à titre aussi essentiel que les précédents.

En réalité, le calcium entre dans la composition de matériaux organiques, impossibles à distinguer de la substance banale que nous appelons le protoplasma des cellules. Il paraît vraisemblable qu'il dérive bien plutôt du sulfate calcique en dissolution dans la mer, mais qui lui-même ne mérite pas une appellation chimique si précise, étant certainement engagé, parmi ce grand plasma qu'est l'océan tout entier, dans des associations que nos opérations analytiques commencent par détruire. Circulant au travers des tissus, comme partie du liquide interstitiel des

éléments anatomiques, il rencontre, dans une région convenable du manteau, des cellules qui lui infligent, en raison de leurs caractères spéciaux, la rencontre des autres termes de la substance coquillière.

D'où provient pour celle-ci l'élément carboné indispensable ? Nous savons que la mer contient des quantités considérables de carbonate d'ammoniaque, qui apporteraient en même temps l'azote dont le prétendu calcaire ne saurait pas plus se passer que du calcium lui-même.

Cet exemple, dont il serait facile de trouver l'analogue quant à l'origine de toutes les substances physiologiques, nous donne suffisamment ridée du caractère disthctif de celles-ci, qui ne sont jamais cristallisables et dont la formule chimique ne peut être donnée qu'avec beaucoup de précaution, étant à la merci des modificatbns de l'ensemble. Car les résultats de l'analyse imnédiate sont toujours plus ou moins illusoires, les séparations nécessitant le mélange, avec les produit? naturels, de réactifs, ou même de simples dissonants, ceux-ci ne peuvent manquer de changer les '.onditions d'équilibre et de provoquer de nouveaux arrangements moléculaires. Et c'est de là que viennen ces « principes » à forme cristalline si nette, à fornule chimique si précise, qui se montrent à première \ie comme étant, avant tout, incapables d'entrer dan; l'architecture d'un tissu organique.

Pas plus qie la coquille vivante ne contient de la calcite ou de 'aragonite, qui seraient immédiatement considérées >ar l'organisme comme des « corps étrangers », bs ne contient pas de l'apatite ni même de la phosplorite. Souvenons-nous du merveilleux

spectacle auquel nous fait assister la transformation du cartilage en os : le déplacement progressif de tous les éléments du tissu primitif, aussi ininterrompu que le remplacement des atomes dans les portions devenues adultes et qui semblent avoir acquis un état définitif.

C'est dans le même ordre d'idées qu'il faut insister sur l'uniformité d'état physique des éléments entrant dans la constitution d'un animal ou d'une plante, et qui ne peuvent pénétrer au travers de la membrane séparant exactement l'organisation de l'extérieur, qu'à la condition expresse d'être liquides. Les solides, au même titre que les gaz, sont inflexiblement soumis à l'opération préliminaire de la dissolvtion. Une fois admis, ils seront introduits dans la constitution des portions solides entrant dans l'archit<cture des parois cellulaires, ou des plasmas liquide, où l'on ne trouvera jamais de portions gazeuses. G^st un abus de langage qui conduit à parler des «gaz du sang» : on sait que la moindre bulle, développée dansan vaisseau capillaire, apporterait les troubles les plusgraves dans la circulation. De même, dans le monde végétal, la fonction chlorophyllienne ne saurait s'îccomplir si, selon la formule classique, le gaz carlonique et la vapeur d'eau se rencontraient dans les ©llules. C'est d'ailleurs en vain que l'on chercherait à retirer au phénomène chlorophyllien, son caractèn essentiellement physiologique, en invoquant l'acti-n si intéressante des radiations ultra-violettes dam la synthèse des dérivés formiques. Même si ces rariations interviennent dans le phénomène végétal, fttre observation conserve son entière signification.

C'est donc de ces conditions, à la fois si nettement définies et si complexes, qu'il faut se pénétrer en abordant l'étude, qui ne saurait être ici que très superficielle, des grandes lignes de la chimie mise en Œuvre par les organismes marins.

Nous appellerons surtout l'attention du lecteur, sur l'allure spéciale des organismes, dans leurs relations avec les composés silicifères, les matières calcaires (carboLates et phosphates), les composés azotés, à propos desquels quelques considérations sont utiles relativement à la destruction des matières organiques.

Outre que la silice intervient comme élément constitutr dans tous les organismes, il y a lieu de men'ionmr comme particulièrement riches de cette sul Lance trois catégories d'êtres marins où elle est prépondérante. Ce sont, parmi les végétaux, les diatomées, et parmi les animaux, les radiolaires et les silico-spon;iaires.

Les diaUmées ont été analysées, et, par exemple, par M. Àndtrson *, qui a trouvé :

Silice iisoluble dans les acides. . . 76 » Silice sduble dans les acides ... 1 »

Alumine i 38

Matière irganique 16 75

Eau . . 4 87

Il est utile de répéter que cette silice n'est nulle 'part à l'état <e liberté et que les frustules qui provoquent à si boi droit l'admiration des observateurs au L Expéditioniu Challenger (deap seas), p. 281.

microscope, supposent la destruction de tous les cléments, combinés d'une manière inconnue à la silice, et que l'on a fait disparaître, soit en faisant bouillir les algues dans l'acide azotique concentré, soit en les chauffant, au rouge blanc, dans un creuset de piétine. Notons que cette composition est très analogue à celle de beaucoup de plantes terrestres. La palle de froment contient 71,5 p. 100 de silice et notre fougère commune (fougère mâle) 73 p. 100.

Sans qu'on soit Centré dans le détail des opérations qui permettent de concevoir comment les datomées s'alimentent de silice et à quelles source? elles la prennent, on peut ajouter que, d'après MX. Murray et Irving, les diatomées paraissent s'attaquer, pour la décomposer, à la matière argileuse tenie en suspension dans l'eau de la mer. Ces naturalistes ont assisté à la pullulation de certaines forrres placées dans une eau où ils avaient mis en suspeision de la poussière très fine, non seulement de matièe argileuse, mais même de la poussière feldspathique II est vrai que ces deux cas n'en font peut-être qu'un le feldspath porphorysé pouvant, au contact de l*eau, ^hydrater en perdant son alcali, et par conséquent se transformer en argile.

Ce résultat chimique signale tout spicialement le contraste, de rencontres si fréquentes, eitre les réactions provoquées par les organismes et ;elles que les savants ont réalisées dans nos laboraoires. La décomposition du felspath est irréalisable pour nous, à moins de l'intervention de réactifs d>nt le simple contact serait incompatible avec la pesistance de la yie. Notre manière ordinaire est de méànger la subs-

tance silicatée avec des carbonates alcalins, c'est-àdire à base de potasse ou de soude, et de chauffer le tout au rouge pendant un temps suffisant. Il n'y a pas à insister sur la distance qui nous sépare du modus faciendi de la diatomée.

Quant à elle, c'est son procédé ordinaire, non seulement dans la mer, mais sur la terre ferme des régions tropicales, où elle paraît avoir accumulé, en même temps qu'elle s'assimilait la silice, des masses d'alumine libre, à l'état de bauxite. Et, ce faisant, elle se distingue autant de la chimie minérale naturelle qu'elle le faisait tout à l'heure de la chimie de laboratoire. En effet, le feldspath a à compter, pour notre bénéfice direct, avec les entreprises de l'atmosphère humide chargée de gaz carbonique. Il y a longtemps qu'Ebelmen a dévoilé les circonstances dont s'entoure l'origine des argiles, comme résidus de l'altération des feldspaths, auxquels l'acide carbonique a arraché leur alcali. Il est inévitable que la décomposition marine des silicates mette en liberté de l'alumine, qu'on a sans doute eu tort de négliger dans les analyses.

Ce que nous venons de dire des diatomées s'applique aux radiolaires qui entrent, comme on le sait, pour une si grande part dans la composition des boues siliceuses, auxquelles contribuent de leur côté les débris de silico-spongia, telles que Hyalomena, trouvés au Portugal et au Japon à 1.250 mètres de fond, Euplectella qui ressemble à un fin tricot (2.200 mètres), Pheronema, qui a l'air d'un nid d'oi^seau (1.200 mètres), et cela sous deux formes de résidus, les spicules et les filaments.

Nous avons vu que les mers anciennes ont nourri des diatomées, des radiolaires et des éponges siliceuses, et que par conséquent des quantités de silice libre se sont accumulées sur leur fond. Nous savons dès maintenant que cette silice incorporée dans les assises successives de la terre, a subvenu aux travaux réalisés par les eaux de circulation profonde et alimente ia concrétion de nodules de silex, la pétrification de troncs d'arbres, de coquilles et d'ossements, parfois devenus, comme ceux du Diplodocus, de véritables écrins d'améthyste. Et nous pouvons prophétiser à la silice que séparent aujourd'hui les diatomées, les radiolaires, les éponges de nos mers, un avenir tout semblable.

En résumé, la silice parcourt un cycle de transformations, c'est-à-dire d'associations diverses, que nous pouvons diviser en quatre temps : 1° Dans les roches profondes, feldspathiques, la silice est incorporée sous la forme de silicate double; 2° Sous les influences superficielles, les feldspaths sont décomposés : si elles sont purement inorganiques, la silice passe à l'état d'argile ; si elles sont biologiques, la silice entre dans la composition de tissus vivants et contribue à la charpente des diatomées, des radiolaires et des éponges; 3° Le sédiment auquel ont pris part les débris de ces êtres étant recouvert de dépôts plus récents, l'eau de mer et ses habitants sont progressivement remplacés par l'eau minéralisée de circulation profonde et de température élevée, et la silice est entraînée à l'état de dissolution dans les pores des roches. Elle y circule jusqu'à la rencontre de localités d'où émane

une mystérieuse action attractive et dans lesquelles elle abandonne son dissolvant pour se concrétionner et même cristalliser en quartz ; 4° Dans les localités où les recouvrements corticaux développent l'activité métamorphique et volcanique, la mobilité conférée aux éléments minéraux par l'action de l'eau surchauffée reconstitue les feldspaths et tous les silicates dits primitifs. Le cycle est fermé.

Il n'y a pas très longtemps que les savants regardaient toutes les roches calcaires comme étant d'origine biologique. Cette opinion, suscitée par la présence de fossiles dans ces roches, parut être définitivement confirmée par l'examen microscopique qui montra, jusque dans l'intimité de la substance, l'estampille de la vie sous la forme de tests de foraminifères et d'êtres analogues. Mais si ce point de vue doit être abandonné, il faut reconnaître pourtant que les êtres vivants ont remanié le calcaire sur une échelle gigantesque.

Il n'y a pas à douter que la chaux ne provienne originairement de composés minéraux. Plusieurs feldspaths essentiels des roches considérées comme fondamentales sont à base de chaux : l'oligoclase renferme de 5 à 8 p. 100 de chaux; le labrador 11 p. 100, l'anorthite 20 p. 100. La kaolinisation a pour effet la production, aux dépens de ces composés, de carbonates, et en particulier de carbonate de chaux. Telle est la première origine du calcaire : sa solubilité dans l'eau chargée d'acide carbonique le transporte dans les bassins aqueux comme dans les vides des roches, et c'est là que les êtres vivants s'en

emparent, ou plutôt s'emparent des produits de sa dissociation.

Une fois acquise par les règnes organiques, la chaux est transportée sans relâche d'une combinaison à une autre, rentrant par moments dans le règne minéral, devenant le ciment des roches, cristallisant en stalactites, en veines dans les marbres, mais retournant au monde organisé en toute occasion.

L'assimilation de la chaux par les organismes est moins active dans les eaux profondes des grandes mers, comme dans les régions polaires. La température paraît donc influer sur elle. Comparées aux produits des régions thalassiques, les coquilles et les squelettes des abîmes dénoncent un déficit de chaux, comme il arrive aussi aux êtres des régions froides. Pouchet et Chabry1 ont publié des études sur la production de larves monstrueuses d'oursins (Pluteus), par privation de chaux.

Les composés calciques qui résultent de la rencontre, au sein des tissus, des corps albuminoïdes avec des sels de chaux sont bien loin d'être définis pour le moment. On est frappé de l'abondance des matières madrèporiques dans les mers chaudes, et qui pourrait être liée au moindre volume du plancton plus rapidement décomposé dans les mers froides. Cette exubérance des organismes sécréteurs de produits calcaires, concerne non seulement les constructions madrèporiques, mais aussi la prodigieuse abondance d'algues incrustantes, de foraminifères et de mollusques dont les produits accumulés sur le fond

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