‹ Histoire géologique de la merChapitre 52 sur 58 · Comptes rendus de l'Académie des Sciences, CVIII · texte numérisé non relu

Comptes rendus de l'Académie des Sciences, CVIII

dépassent de beaucoup en volume celui des récifs proprement dits.

John Murray estime1 qu'un volume d'eau océanique, d'un kilomètre carré de base et de cent brasses de profondeur, tient en suspension 16 tonnes anglaises de carbonate de chaux sous les formes de coccosphères, rhabdosphères, foraminifères, ptéropodes, etc.

Une conséquence importante de l'influence de la température, c'est que la chimie de la chaux restant la même depuis le début des périodes sédimentaires, la localisation de son énergie maximum subit un déplacement continu. Au fur et à mesure du refroidissement du globe et de l'accentuation des climats, c'est dans une zone de moins en moins large, au nord et au sud de l'équateur, que le phénomène madréporique se concentre.

Comme appendice aux faits qui précèdent, il faut mentionner les réactions donnant naissance à ces associations du phosphore avec la matière calcaire qui ont leur maximum dans la substance des os, mais qu'on retrouve dans tant de produits organiques. Ici encore, il est manifeste que l'introduction du phosphore dans l'organisme suppose l'absorption par voie osmotique de combinaisons qui le renferment, à la suite d'opérations plus ou moins comparables à la digestion. Dès qu'on analyse les cendres des plantes marines ou des coquilles, on y trouve de l'acide phosphorique et de la chaux, et nous savons déjà que

1. Report on deep sea deposits based on the spécimens coltected during the voyage of H. M. S. Challenger in the years 4872 to 4876. Londres, 1891.

d'innombrables gisements phosphatés sont des produits de fossilisation.

L'histoire chimique de l'azote, dans ses rapports avec les êtres vivants de la mer, est encore bien incertaine dans beaucoup de ses parties. Quoique plus difficile, à cause de la nature de l'ambiance, elle peut trouver quelque base dans l'étude biologique de l'azote atmosphérique. Remarquons d'ailleurs que l'atmosphère est représentée dans le milieu marin, par la dissolution quoiqu'en proportion différente de ses gaz constituants.

Déjà, en 1845, Aimé eut l'idée ingénieuse d'étudier les gaz dégagés par les plantes marines.. Il reconnut qu'ils se composent d'un mélange où figurent l'oxygène et l'azote en proportions variables, « selon l'heure, l'état du ciel, la saison, et probablement aussi la latitude »*. Depuis lors, ces expériences ont été reprises plusieurs fois, et en 1897 M. Knudsen a constaté directement la ressemblance des excrétions gazeuses, produites par les plantes marines, avec les produits élaborés par les plantes terrestres. En particulier, le plancton végétal s'est signalé par l'énergie du phénomène chlorophyllien dont il est le siège.

Ceci posé, nous ne pouvons pas douter un seul instant que toute la physiologie végétale s'exerce dans la

ore marine comme sur le sol exondé. La découverte de l'assimilation de l'azote, due à Georges Ville, dont on a reconnu le point de départ chez des protoorganismes en symbiose avec les végétaux supé-

1. Recherches de physique sur la Méditerranée. 1 vol. in-4°. Paris, 1845.

rieurs auxquels ils profitent, ne peut manquer de se continuer au sein de la population cryptogamique qui habite la mer et d'y atteindre, à cause de la densité de celle-ci, une importance maîtresse. On ne peut toucher ce sujet sans souligner l'organisation générale des choses que le progrès de nos études nous fait reconnaître chaque jour comme plus intimement liées au fonctionnement du mécanisme général, par l'entrée en jeu de toutes ses parties, sans qu'il y ait nulle part de portions inutilisées. On sait avec quelles précautions oratoires notre grand Lavoisier a risqué le nom d'azote, dont s'étaient tant servi les alchimistes, pour l'imposer à une substance destinée au rôle passif d'atténuer la trop grande énergie comburante de l'oxygène. En réalité, l'azote constitue dans la masse atmosphérique une portion directement affectée à la nutrition végétale, pendant que l'oxygène est destiné à la respiration des deux règnes, dont les membres sont construits avec la plus grande précision, en vue d'habiter un milieu où le gaz respiratoire est à l'état de dilution que l'on connaît. Ce fait, si incontestable, quand il s'agit de l'atmosphère, s'étend nécessairement au monde sous-marin, et nous pourrions répéter, quant aux desLinées de l'azote absorbé par la végétation océanique, ce qui concerne la botanique ordinaire.

Ce qu'on sait bien, c'est que, par le fait seul de l'existence de la vie et de ses conséquences quant à l'azote, la mer a acquis, par l'apparition du premier biocosme, des caractères sans précédents.

On peut dire en effet, d'une façon schématique, qu'elle est, avant tout, une dissolution d'albumine dont

on a pensé à faire des applications médicales et qui, entre autres propriétés, manifeste cette viscosité qui est la cause de l'écume. Sans l'écume, la vie ne saurait être le milieu si intensément peuplé que nous connaissons. La petite vésicule de mousse constitue comme un véritable laboratoire, où l'air est contraint de séjourner au contact de l'eau, sous une pression qui n'est pas négligeable et qui détermine la dissolution des gaz nécessaires à la respiration et à la nutrition des organismes marins.

L'albumine dont il s'agit est l'un des termes de la longue série de composés azotés, qui entrent dans la composition des tissus animaux et végétaux et qui présentent un intérêt géologique si direct quand ils sont amenés par leur enfouissement à prendre part aux réactions souterraines. Ces composés sont d'ailleurs associés d'habitude à des éléments vulgairement qualifiés de minéraux et il en résulte, par exemple, que des tests de coquilles, dont l'assimilation avec des objets calcaires doit encore une fois provoquer nos protestations, se comportent parfois dans le sol sédimentaire de façon à tromper des géologues, à la vérité peu réfléchis.

On rencontre, en effet, dans un grand nombre de gisements géologiques, des roches riches en documents paléontologiques et qui cependant ne conser vent des fossiles qu'elles ont renfermés que desimpies traces, sans aucun vestige matériel de la substance organisée.

Ainsi il existe aux environs de Paris, et sous Paris même, un énorme niveau calcaire connu sous le nom de « cosaque », et qui est littéralement pétri de mou-

lages de gros mollusques, les uns extérieurs, c'està-dire limitant un vide d'où il semble que les coquillages aient été extraits; les autres internes, c'està-dire pareils au noyau que l'on obtiendrait si l'on coulait du plâtre entre les deux battants d'une coquille bivalve ou dans le tube contourné d'une coquille turriculée, avec la précaution ultérieure de se débarrasser des tests. Les chimistes ont voulu naturellement expliquer cette circonstance inopinée, car la roche, étant calcaire, comme nous venons de le dire, et la coquille également calcaire, du moins selon leur appréciation, dont nous avons déjà signalé l'inexactitude, il semble que tous les réactifs capables de dissoudre la coquille devaient être excellemment disposés à dissoudre la gangue en même temps. Mais il s'est trouvé que peu après l'époque de l'enfouissement dans la vase sous-marine, celle-ci était habitée par des êtres bien petits, quelquefois même tout à fait microscopiques, mais qui, au point de vue chimique, étaient évidemment beaucoup plus experts que les hommes de laboratoire, et, dans leur langue, qualifiaient la gangue de calcaire et la coquille de substance comestible*. Aussi ces microbes se sont-ils attachés à faire disparaître toutes les particules où la conchyoïine leur offrait un aliment.

Rien de plus facile que de voir ce travail en cours. On procède à chaque instant dans nos ports à des travaux de curage, et il arrive que des mottes de vas mal odorantes, noires, renferment des tests de co-

1. Stanislas Meunier : Sur un détail méconnu de la fossilisation des débris organiques. Comptes rendus de l'Académie des sciences, t. CLVII, pp. 408-409 (1913).

quilles véritablement pourris et fréquemment d'un blanc de neige. Au moindre contact ils se pulvérisent et le résidu plus ou moins minéral qu'ils représentent est évidemment dans la meilleure condition pour céder à l'influence dissolvante des liquides de circulation. Il faut d'ailleurs rappeler que, si les travaux de nettoyage n'avaient pas eu lieu, la masse de marne aurait, dans bien des cas, subi un durcissement pro gressif qui aurait assuré sa transformation avec l'allure que nous présente aujourd'hui le cosaque. Il y reste encore des points où les moulages en creux, comme les noyaux eux-mêmes, sont enduits d'une poussière blanche, vestige de la matière pulvérulente abandonnée par le microbe.

Nous signalerons, comme nous ayant fourni des faits particulièrement nets, le Tréport et les environs de Boulogne. En lames minces, au microscope, la matière blanche montre souvent des petites granulations qui mériteraient une étude analogue à celle de Bernard Renault sur la corrosion microbienne de la houille et des autres combustibles minéraux1. Ajoutons d'ailleurs que les coupes minces, taillées dans des coquilles vivantes, telles que les huîtres, montrent très souvent des régions où le test est traversé par des excavations, dans lesquelles se rencontrent aussi des granules microboïdes.

Parmi les exemples les plus instructifs que nous ayons jusqu'ici rencontrés de ces phénomènes, citons celui que procure la craie sénonienne de Margny, près Compiègne. On y trouve des cavités de forme arron-

1. Sur quelques microorganismes des combustibles fossiles, 1 vol. in-4° avec un atlas in-folio. Saint-Étienne, 1900.

die et compliquée, complètement closes et dans lesquelles se sont produits de6 « choux-fleurs » de quartz cristallisé de l'effet le plus agréable. L'étude de ces cavités conduit à y reconnaître l'empreinte de spongiaires (Halliroïtes Isariee) qui ont fait partie du benthon enfoui de la mer crétacée, comme nos euplectelles font partie du benthon enfoui actuel. Une fois l'éponge morte, les microbes nécrophages se sont livrés à leurs appétits au sein de la matière organique et ilséi'ont laissé que des éléments minéraux avec lesquels plus tard se sont constituées les cristallisations à apparence de confiserie. La dissection microbienne a été si parfaite que le moulage des cavités permet de retrouver, jusque dans ses détails les plus intimes, les formes des spongiaires et les petits oscules qui en permettront certainement une étude intéressante.

On peut être assuré que ce genre d'opérations s'est reproduit d'une façon plus ou moins complète dans la majorité des cas de fossilisation de coquilles et, à cet égard, les bélemnites méritent une mention. Rien de la substance qui les constitue, et qui est de la calcite admirablement cristallisée, n'a appartenu à l'organisme du mollusque : c'est un produit du remplissage du vide laissé par la consommation microbienne du tissu protoplasmique avec conservation plus ou moins importante des parois des cellules fort analogues comme on sait à celles qui constituent l'os de seiche de l'époque actuelle. Aussi peut-on s'étonner de l'opinion de Jamin1 sur le tissu cristallin de la

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