‹ Histoire géologique de la pluieChapitre 52 sur 62 · VALLÉES FOSSILES · texte numérisé non relu

VALLÉES FOSSILES

D'ailleurs, Tocéan, si formidable aux courants qui se jettent dans son énorme masse, est loin d'être aussi brutalement destructeur des témoignages continentaux et fluviaires qu'on se l'imaginerait a priori. De tous côtés, le long de la côte, et jusqu'en Bretagne, il arrive de rencontrer des portions de la surface continentale qui, submergées depuis plusieurs siècles, sont maintenant toutes nettoyées, comme par un coup de plumeau, à tel point qu'à Saint-Lunaire, on peut y faire une herborisation et une récolte entomologique d'échantillons d'aujourd'hui. •

On marche sur un tapis de mousse, sur lequel sont couchés des fragments de bois et d'où émergent des souches d'arbres et d'arbustes variés, ce qui implique que certaines portions de la célèbre forôt de Scissey ont été envahies sans violence par la mer.

Il va sans dire que cette forêt submergée, continuant à s'affaisser et à se recouvrir d'un sédiment marin sans cesse épaissi, subira les effets de la fossihsation et passera à l'état de ces sols fossiles que Ton rencontre à tant de niveaux géologiques, depuis le carbonifère de la Nouvelle-Ecosse et le jurassique de l'île de Portland jusqu'au terrain quaternaire de Calais.

Cette remarque nous éclaire sur ce qui pourra arriver de Tembouchurc de la rivière, qui nous occupait tout à l'heure, où régnera, avec Tallure que nous disions, le contact mutuel de matériaux ni'ariqs avec des éléments fluviatiles.

On conçoit la persistance de certains reliefs du sol composant la vallée antique, bien plus résistants que les troncs d'arbre de la forêt de Scissey, et même des délinéaments de berges fluviaires, dans la masse desquelles le courant d'eau douce a pu encastrer des débris organiques.

Ajoutons que ces restes d'êtres vivants éclaireront les conditions géographiques du lieu à l'époque où il s'est constitué. A côté de coquilles fluviales, de poissons d'eau douce, etc., on verra des êtres amphibies tels que des batraciens, des reptiles et même des oiseaux et spécialement des échassiers.

Or, cette réunion de conditions et de vestiges a été rencontrée à diverses reprises, et parfois de manière à permettre une comparaison très précise, avec les vallées modernes, de véritables vallées fossiles.

373 LES KAUX COURANTES

Les Moulineaux. — Pour ma part, je me rappelle en avoir étudié une des plus remarquables et dont il est d'autant plus intéressant de parler, que toutes traces en ont disparu par le fait de Texploitalion industrielle du soi.

Il s'agit d*une localité incomparablement célèbre pour les géologues parisiens, mais qui, maintenant, ne peut plus guère leur procurer que des déceptions : le Bas-Meudon et spécialement les lieux dits « liCs Moulineaux » et « les Montalets ».

En iS.'iG, dans ce dernier endroit, le digne frère d'Alcided'Orbigny, savant modeste et laborieux, fit la découverte, à la basc^ du terrain dargile plastique et à la surface supérieure de la craie, d*un dépôt singulier auquel il donna le nom de conglomérai ossifere île Meudon.

(( Au-dessous d'un puissant dépôt d'argile plastique, j'ai rencontré, dit-il (*), plusieurs coucbes dont personne n'avait encore fait mention. A la base de cet ensemble sont des rognons, quelquefois plus gros (jue la Ictc», composés de calcaire pisolithique endurci... On y voit aussi quelques rognons de silex, de la craie... »

C'est le correspondant de nos galets de l'embouchure delà Scie.

<( I^a puissance et la nature de ce banc de conglomérat varient beaucoup. ...Au-dessus de ce banc se succèdent des lits plus ou moins argileux fossilifères. »

11 s'y mélangeait des co(|uilles empruntées à la ôraie, comme le fait se reproduit aujourd'hui à Pourville, relativement à des fossiles, (]ui sont exactement du mémo Hgc que ceux des Montalets et de fossiles tertiaires, qu'on ne connaissait d'ailleurs pas, lors de la découverte de d'Orbigny. Nous y signalerons spécialement des anodontes. d'espèces nouvelles, mais qui sonl toul à fait identiques pour leur manière de vivre et pour leurs traiU essentiels aux anodontes (moules d'eau douce) dont rauteurfil Anodontn (lordievi et .1. antiqua', avec eux, des cyclades, des pahidines et des planorbes, comme on en trouve dans les lignites du Soissonnais, (}ui sont exactement du même Age géologique.

(*) -V'//>^ tjêohujiqut sur Us Hnvintns de Paris, par M. Chariet d'Orbigny (Eitrmit du Ifiction/uiirt pillnresqae d'ilistoirf naturelle, hrochun' do 58 p^gMi •▼•€ une planche l'ii cuiiU-iir. I*&ri^, iil58.

VALLKKS FOSSILKS 273

Nous ferons un deuxième groupe pour des ossemenls de reptiles évideininenl (luviaires : des crocodiles, représentés par des dents et un fragment de mâchoire (Crocodilus dépressif rons) ; des tortues aquatiques, très voisines des genres actuels Trionyx et Emys ; d'un très grand animal, connu sous le nom de Mosasaurus, déjà, représenté au Muséum par un magniBque échantillon provenant de Maëstricht. Et d'Orbigny mentionne à leur suite « un coprolithe renfermant de petits fragments de poissons et appartenant probablement à Tun des reptiles cités. »

Dans cette faune, prédominent d'une manière intéressante, des mammifères appartenant aux trois groupes des pachydermes, comme V A nthracotherium, le Lophiodon; des carnassiers, comme une loutre, 'des renards, des civettes; des rongeurs, d'ailleurs mal déterminés.

Mais ce n'est pas tout et Ch. d'Orbigny n'a pas connu le plus intéressant membre de la faune des Montalets, le Gaslornis parisiensis, un oiseau à peu près aussi gros par rapport à l'autruche que l'autruche l'est par rapport a une dinde, « dont le poids, d'après Constant Prévost, approchait peut-être de celui d'un cheval, qui nageait comme un cygne et jouissait de la faculté de tester debout sur une seule patte durant son sommeil,- à la manière des échassiers('). »

Toute cette formation, d'après d'Orbigny, n'avait pas plus de huit pouces d'épaisseur et était recouverte de 60 pieds d'argile plastique qui est d'origine lacustre et de calcaire grossier qui est une formation marine.

La qualité lluviaire du dépôt qui nous occupe est d'autant plus certaine qu'elle a été contrôlée par des observations dues à Hébert, dans un. prolongement du terrain, sur le territoire de Bougival et de Port-Marly. Jp'est bien, suivant les expressions de d'Orbigny, la trace d'un cours d'eau douce, dans le lit duquel se stratifiaient .des débris arrachés aux rocs de ces berges et en particulier des fossiles marins sénoniens, comme Belemnitella mucronala. Ostrea vesicalarisy Inoceramus Cuvieri.

Cernay près Reims. — Les études faites au Bas-Meudon,

(') Comptes rendus de V Académie des Sciences, i855, t. XL, p. 083.

Stan. Meunier. — La pluie. 18

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ont clé confirmées et complétées par les dccouveries réali^m par le docteur Victor Ijcmoine, dans le terrain éocène inférieur de Cerna V, à la porte de Heims.

Il existe là aussi un conglomérat qui olTre des caractères morphologi(|ues analogues à la roche du Has-Meudon, et même oa y a signalé la manière dont il repose sur le calcaire pisolilhiqar. en le burinant avec des allures de fond de cours d'eau. C'e«l. par places, un véritable gravier avec des galets, les uns (otum dv silex et les autres de craie durcie.

On y rencontre également des coquilles marines, comme il * « trouve dans la plupart des rivières qiii les ont empruntées aui roches de leurs berges et de leur fond. Il y a eu sans doule mélange, par suite de raflaissement de la localité, avec des nutériaux provenant de niveaux dillerents.

La faune coïncide, par bien des caractères, avec celle de Meudon. Comme à Meudon, les unios, les térédines sont associés à des animaux plus élevés, iluviaires ou terrestres : descrocodiliens se répartissent entre plusieurs genres ; les tortuei. nombreuses, appartiennent aux genres Trionyx et Emys ; lei sauriens y sont variés et ont procuré le nouveau genre Simadfh saurtis. Et ici, comme à Meudon, la merveille est fournie par des oiseaux gigantesques, des échassiers, comme VEupterornis remensis et surtout comme Ctaslornis Edwardsi, congénère de G, parisivnsis des Moritalets.

Bcrnissari. — Les travaux de recherche de la houille dans II région du llainaut ont procuré, aux environs de Bemissarl. dei notions sur les relations morphologiques des roches du 8ous-«ol composé de (Tétacé inférieur, de jurassique supérieur en couches hori/ontales et, tout au fond du sondage, de terrain carbo* nitère très accidenté et très faible. C'est au voisinage de la masse des mnvts-trrvainsC) (pie Ton eut la surprise de rencontrer, dam des roches marneuses, de gros ossements dont on eut quelque peine à reconnaîtn» l'origine.

Aussi, avec un zèle dont la géologie doit être reconnaissante

\} \ Lrs imuilhurs dt'oi^'iK lit ^ou^ cr nom Ii.'> c<»uchos stériles, c'esl-4-dire ne conlrnuiit pas i)<' cuuchi'> dr houille.

VALLKES FOSSII.es 37!»

vis-à-vis des praticiens, adopta-t-on des méthodes de sondage d'une délicatesse tout à fait inusitée, pour ne pas compromettre l'intégrité de ces fossiles.

On se trouvait à un niveau remarquable par l'association d'éléments straligraphiques marins avec des dépôts d'eau douce et comme transitoires entre le sommet du jurassique marin (terrain portiandien) et la base dii crétacé également marin (ou néocomien).

Dans certains pays, et Bernissart est du nombre, la jonclion des deux niveaux, ailleurs si distincte, est réalisée, au contraire, par l'intime réunion de dépôts lacustres qui, malgré leur peu d'épaisseur, passent d'une manière insensible de l'ensemble jurassique à l'ensemble crétacé. Les coupes théoriques représentent celle coiirhrj poriinn.iii>nn«, ttifat jurtif .le disposttîon parl'intrusion d'une Jîiiur"eip«ii^ôn dA'm'^éun'"" """ lentille, jouant le rôle d'un coin, entre les deux terrains et qui ellc-nièmc est subdivisée en deux demi-lentilles, dont l'une, au niveau du jurassi(|ue constitue le purbeckien, et l'autre, au niveau du irétacé. constitue le wealdien.

On peut croire ()ue. dans les localités où elle se présente, cette condition résulte de lu situation continentale de la ré^Mon et, pour Uernissarl en pnriiculier, de ce qu'un régime tluviairc s'y était établi. Aussi nous rarnî-ne-t-elle h constater de nouveau les particularités paléontulogiques que nous ont d<'jà présentées le Bas- Meudon et Ccrtiav , près Ueims.

Les gros ossements cités tout à l'heure se sont révélés comme provenant d'un reptile de la sous-classe des Di nosau riens ('), remarquabios à la l'ois par leurs gigantesques dimensions et par

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la sînj^ularllc de leur allure, qui n'est représenlée par aucun reptile acluelleinenl vivant.

Cet animal, désigné sous le nom A' Iguanodon Bernissariensis, a. conmie lo montrent les échantillons reconstitués, la pliyMonomie générale de ces mammilÎTes monodelplies, que tout le monde connaît sous le nom de kangourous : mais il me^art (('"^So du l)Out du museau à Textrémité de la queue et debout sur ses mend)res postérieurs, comme le kangourou, il s*ëlèvea \'*\M) au-dessus du niveau du sol. La tète, relativement petilr. rappelle celle du cheval par son aspect général ; mais les tnit« les plus nomhriHix du squelette ne laissent aucun doute quant ï la (pialité de reptile.

Ij' If/uanodoii n'est d ailleurs pas h* seul reptile du gisement de Bernissarl. Avec les vingt scjueleltes qu'il a fournis, on a trouvé de petites tortues des jLrenrcs lunys et Trionyx (toujours comme \\ \Ieudon et à (leniav). Il > avait une centaine d* espèces de poissons, parmi lescjuels abondent le Lepuhtns. avec piusieun

autres genres.

En outre, le régime d eau douce est bien démontré par de nombreux vépétaux, composes de fougères, de cycadées et de conilères. f/espece dominante, d'après les déterminations de (îaslon de Saporla, est le Lonchnptrris Manlelli.

r^e gisement (le Hernissart est très remarquable dans ses relations avec l'orographie souterraine du bassin de Mous et aveclef couches «rétarées inférieures du llainaut. Les géologues Briart et (lornel ont conclu de leur examen très attentif rcxistencc d'une vallée profonde, diri^a^e de Test à I ouest, au milieu d*un terrun houiller et <laiis hupielle s'est déposé le terrain crétacé. Celle xallée se serait prolongée en France vers le Boulonnais, et plusieurs vallées latérales, d'impoitancc variable, y débouchaieul tout le long de son parcours(*).

Deltas fossiles. — (lertains fleuves, comme le Rhône, le Nil. le (iange. le Mississipi. édiflent à leur embouchure des dépôts (pià cause de la forme triangulaire de la surface qu'ils recoa» vrent les anciens avaient déjà qualiilés de deltas,

(*) lUdlet'm f\e V Ai^ndvmie raynlr ih- Hflfjifjiit'. i,S-8. 3** strie, I. XLVI, p. 387.

DELTAS FOSSILKS 277

La produclion en est déterminée par la perle de force vive, infligée à Teau courante du fleuve par la résistance de l'eau marine contre laquelle elle vient se heurter. Il en résulte que •chacune des particules charriées arrive à son tour au degré de ralentissement qui détermine sa précipitation, d'après son poids, ^on volume ou sa forme et que, par conséquent, la structure des

deltas est essentiellement réffu-

1— a— lUre.

. .>^«»><io»o> o o>o«oooo<>et > ..0.000000,0.0 Une singulière doctrine, dont

' ^^:T ~^; ! 1 r::^: ::ÎV. ^*:~-: 'es promoteurs furent Dolomieu ^^^^^^^i^^^^^^^ et Lue de beaumont, laisait de

^^^^^^^o y^^^^^^^ '^'^ actuelle iere des deltas,

^î^^^^^^^^^^^^^^^^ en même temps qu'ils y voyaient

Tère des dunes et celle des vol- ^''ueu'dit-u'îrut.'pt t:L^riZ ^a^^ ^ cratères. Ce sont aulant

Bâtie à Genève, où l'Arve se jette dans (J crrCUrS. Il Y a CU dcS dcltaS dès

le Rhône ; /w. terre végétale; II, gra- i i ,• i *^ , , i«

Tien et galel5 fluviatiles en liU plus ou IC déOUt dCS CpOqUCS SedimCU-

"bt%;:ti" «bleu"- ii'tr eier r laires, de morne qu'il y a des

au régime spécial des dcpùti» de delta!». volcaUS Ct dcS dunCS dc tOUS IcS

âges.

Et même, l'étude directe de la structure des deltas actuels étant à peu près impossible, ce sont les deltas fossiles et les deltas imités par l'expérimentation, qui ont pu ^n donner une idée.

Le plus bel exemple dé delta fossile que nous connaissions existe à Commentry. dans le département de TAlIier. Nous en avons fait, dans notre Géologie Ç) une. description qu'il n'y a -qu'à reproduire ici :

On voit sur le liane exposé au jour de la grande tranchée dite de Saint-Edmond, xdans l'exploitation de houille de Commentry, une épaisse couche de houille recouverte successivement de schistes imprégnés de matières organiques, dé grès noirs et de poudingues, ou conglomérats dc galets qui se prolongent jusqu'à la surface dii sol. A première vue, il semble qu'il y ait là, en superposition, quatre dépôts successifs. Si l'on en choisit un pour le remonter depuis la base jusqu'au sommet, au travers de toute l'épaisseur de la masse charbonneuse, on remarque qu'il

(') L"n vol. in-8 de qJ^S pa^^es, Paris, i(jo8.

^'^ LKS KAl'X COl'KANTKS

est forme d*un combustible d*autant plus pur ({u*on le recueillf plus bas ; à mesure que Ton s*élève, on le trouve de plus eo plus chargé de matériaux incombustibles et qui, aprcs la ral<v nation, ronsli tuent les cendres.

Les feuillets obliques de la houille se poursuivent au traven des schistes, où l'on voit de même une structure oblique qui se continue depuis le niveau du combustible jusqu'à celui dei^ grès. Kn suivant un des feuillets, on reconnaît que sacomposilion varie d'une manière progressive : vers le bas, on rencontre la proportion maxima de matière combustible ; et peu à pea augmente lélément sableux, de façon que c'est insensiblement qu'on arrive aux grès noirs.

Dans ceux-ci encore, la structure en feuillets obliques persifle avec évidence et le feuillet qu'on a suivi depuis la base de U houille jusqu'au haut des schistes peut ôtrc continué dans le grès. Il montrt' son grain, allant progressivement en grossissant au fur et à mesure de l'ascension, si bien qu'à la (in, les ëiéments ressemblent beaucoup aux petits cailloux de la base des poudingues.

Ceux-ci ont une structure bien plus vague que les grès soosjacents, à cause du volume de leurs éléments ; cependant on peut deviner qu'ils en sont la suite, rien qu'à cette circonstancf ({ue le Cidibre de leurs galets augmente régulièrement à mesure que l'on s'élève.

Kt la signification de cette anatomie, c'est que le quadruple ensemble constitué parla houille, le schiste, le grès el le poudingue ne consiste |)as en (|uatre couches superposées, mais en une infinité de petits lits obliques, couchés les uns à coté de» autres et dont chacun est compose de quatre segments : de houille, (le schiste, de grès et de poudingue.

Or, il <'st facile (!«' voir que telle doit être, en eflct, la conslitulion des dé|)o(s accunmiés par les fleuves dans les deltas qu'ils éiliiient : c'est ixu»i la constitution de dépots artificiels réalisés par r<*\périence.

Après avoir, à l'evemple de M. Fajol(*), considérablement

(') Ktu'lcs sur Ir terrain luinillt'r de (À^mmrntry ; livri* prcmitT ; lithologie et ttnli* ^Tn|»hie par M. Henri I*';ivi>l. iî voIuiik's iu-8 avrc atla>, Saint-Etienne, 1887.

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