XII PRÉFACE DU TRADUCTEUR
on court le risque de se tromper dans cette reconstruction tardive, pour laquelle on ne dispose souvent que de matériaux insuffisants, mais c'est un devoir de l'entreprendre.
M. E. Curtius y a réussi mieux que personne. Il a mis en relief le trait de caractère qui explique toute l'histoire grecque. On ne pouvait tirer plus heureusement parti des aptitudes variées des Ioniens, de leur infatigable activité de trafiquants et de chercheurs, pour rattacher l'histoire de la Grèce à celle de l'Orient, pour rendre raison de cette colonisation démesurément étendue qui jette ses avantpostes partout où il y a quelque veine lucrative à exploiter, enfin, pour apprécier le rôle exceptionnel d'Athènes.
L'attention toute spéciale que M. Curtius accorde aux Ioniens ne va pas sans sympathie, et cette sympathie n'est qu'une des formes de l'esprit hbéral qui court d'un bout à l'autre de l'ouvrage. L'auteur ne porte point, comme Mitford et Grote, les préoccupations du temps présent dans l'iiistoire du passé. Une fait point intervenir, sous prétexte de comparaisons instructives, les sauvages, les Hindous, le parlementarisme, les whigs elles tories, ou la Révolution française ; il n'ira point étudier dans la Suisse divisée par le Sonderhund les causes qui amènent la dislocation des amphictyonies, et il ne croit pas nécessaire, pour faire connaître les Pythagoriciens, delesrapprocher des Jésuites.
Pour comprendre les hommes et les institutions, il les replace dans le milieu qui les a produits et il les juge avec les idées antiques. Les peuples modernes ont grandi sous une discipline austère qui tient en suspicion la nature humaine et ne lui alloue qu'une initiative restreinte en échange d'une responsabilité pour ainsi dire illimitée. Les anciens Hellènes étaient, au contraire, tentés d'exagérer le mérite des belles actions et d'atténuer les responsabilités fâcheuses. Ils vantaient sans fin le courage, la vertu, le talent, la force, la beauté, et ils avaient vite fait de rejeter sur un aveuglement fatal, causé par le caprice d'un dieu ou