‹ Histoire grecque (volume 2)Chapitre 18 sur 47 · IM'LUENC.K DU PAYS SUR LA RAGE · texte numérisé non relu

IM'LUENC.K DU PAYS SUR LA RAGE

II ne faut point considérer Thistoirc d'un peuple comme la résultante fatale des conditions physiques dans lesquelles ce peuple se trouve placé. Cependant, il est facile de reconnaître que des formes aussi accentuées que celles qui caractérisent les contours du bassin de l'Archipel peuvent imprimer à la vie historique d'un peuple une direction particulière.

En Asie, de vastes régions ont une histoire commune. Un peuple s'élève sur les débris d'une foule d'autres, et on ne parle que de vicissitudes qui atteignent du même coup des contrées immenses et des millions d'hommes. En Grèce, chaque pouce de terre se refuse à une pareille histoire. Ici, les ramifications des chaînes de montagnes ont formé une série de cantons dont chacun a été appelé par la nature à vivre de sa vie particulière. Dans les grandes plaines, les habitants des communes ne songent point à défendre isolément leurs droits et leurs biens contre des forces supérieures ; ils se soumettent à la volonté du ciel, et celui qui survit à la catastrophe se bâtit, sans murmurer, une nouvelle cabane à côté des ruines de l'ancienne. Mais là où les champs, ces champs arrosés de tant de sueurs, sont entourés d'une ceinture de montagnes avec de hautes cimes et d'étroits défilés qu'un petit nombre de défenseurs peut fermer à un grand nombre d'assaillants, là, ces armes défensives donnent le courage de la résistance. Sans le défilé des Thermopyles, il n'y aurait point d'histoire grecque. En Grèce, chaque district se sent une communauté naturelle et indissoluble; les hameaux d'une vallée se rapprochent pour ainsi dire d'eux-mêmes pour former un État commun, et au sein de l'État s'implante la conscience d'une indépendance invoquée devant Dieu et devant les hommes comme un droit. Qui veut soumettre un semblable pays doit l'attaquer et le vaincre à nouveau dans chacune de

ses vallées. La résistance est-elle impossible ? les hautes cimes et les cavernes inaccessibles sont là pour sauver les débris de la population indépendante, jusqu'à ce que le danger soit passé ou que l'ennemi se lasse de la lutte.

Mais ce n'est pas seulement son indépendance politique que la Grèce doit à la structure morcelée de son sol; elle lui doit encore la variété de son esprit, de ses mœurs et de sa langue; car, sans les barrières opposées par les montagnes, les diverses parties de la population auraient perdu de bonne heure, dans une assimilation mutuelle, leur génie particulier.

Cependant, en restant un pays isolé et ceint de remparts naturels, FHellade offre en même temps aux relations commerciales un plus libre accès que n'importe quelle contrée de l'ancien monde. Elle s'ouvre de trois côtés différents à la mer qui pénètre dans toutes ses parties, exerçant Tœil de l'Hellène, éveillant son courage, excitant sans relâche son imagination infatigable; à la mer qui, dans ces latitudes où elle est navigable toute l'année, rapproche bienplus étroitement ses rivages que les mers inhospitalières du nord. Facile à irriter, elle s'apaise aussi facilement; les dangers qu'elle offre sont diminués par le nombre des mouillages abrités que le nautonier peut atteindre aussitôt que la tempête s'annonce, et par la limpidité de l'atmosphère qui, pendant le jour, lui permet de distinguer à vingt milles le but de sa course et, la nuit, lui laisse voir, dans un ciel sans nuages, les étoiles dont le lever et le coucher règlent paisiblement les travaux du laboureur et du marin.

Les vents qui gouvernent l'atmosphère ont aussi dans ces parages un mouvement réglé et se transforment rarement en ouragans dévastateurs. Ce n'est guère que pendant la courte apparition de l'hiver que le temps subit des variations irrégulières ; avec la belle saison (les « mois sûrs » comme l'appelaient les anciens) le courant atmosphérique prend dans tout l'Archipel une direction fixe : chaque matin, le vent du nord s'élève des côtes de Thrace et balaie, en descendant, toute la longueur de la mer Egée; de sorte qu'on désignait les pays situés au-dessus de ces côtes comme situés « au delà du vent du nord. » C'est le même vent qui, un jour, conduisit

INFLUENCE DU PAYS SUR LA RACE iB

Miltiade à Lemnos *, et qui, en tout temps , assura de si grands avantages aux possesseurs du rivage septentrional. Il arrive fréquemment que ces vents étésiejis ^ ont, durant des semaines entières, le caractère d'une tempête; par un ciel pur, on voit écumer les vagues à perte de vue ; mais la régularité de leur souffle les rend inoffensifs, et ils tombent aussitôt que le soleil baisse : alors la mer devient un miroir, l'air et Tonde se taisent, jusqu'à ce que s'élève une brise presque insensible qui souffle du sud. C'est le moment où le marin détache sa barque à Egine et atteint en quelques heures le Pirée. C'est là la brise de mer si vantée par les poètes d'Athènes, celle qui s'appelle aujourd'hui Embates^ toujours tempérée, douce et bienfaisante. Les courants qui longent les côtes facilitent l'accès des golfes et des détroits ; le vol des oiseaux de passage, les migrations des thons, qui se renouvellent à époque fixe, fournissent au marin des indications précieuses. La régularité qui préside à toutes les fonctions vitales de la nature, au mouvement de l'air et des eaux, le caractère doux et bienveillant de la mer Egée est, au fond, la raison pour laquelle ses habitants se sont entièrement confiés à elle, ont vécu sur elle et avec elle. La mer était leur grand chemin, comme l'indique le nom de Po7itos. Ce sont les « sentiers humides » d'Homère, qui unissent les hommes entre eux ^, et quiconque habite loin de la côte se trouve privé par là même de l'agrément d'un commerce facile avec ses semblables et tenu en dehors du progrès de la civilisation.

La navigation d'eau douce s'apprend bien vite à fond; la navigation maritime, jamais. Sur les rives des fleuves, la différence des mœurs s'efface ; la mer, au contraire, met

*) Vento Borea domo profectus (Corn. Nepos, Miltiades, 2).

2) 'E-cYiatai avspioi, vents périodiques soufflant du Nord. — 'Exrjffi'at ßopsat (AmsTOT. Problem., 28, 2). — Aquilones etesise (Plin., II, 47). C'est la Tramonlana.

3) nôvTo; équivaut à route (irdcTOî, pons) , G. Curtius, Grundzüge der griechischen Etymologie, p. 234. Max Mueller, Essays, II, p. 41. Po7itos, avec ses ûypà xéXeuQa, a le sens de uopo?; de là l'expression

de ihucydlde : o\ xr,v [xsiroYatav aâXXov xat u.r\ èv Ttôpw xaTwxru.£vot (Thuc,

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brusquement en contact les éléments les plus divers; il arrive des étrangers qui vivent sous un autre ciel et sous d'autres lois; il en résulte des comparaisons instructives, un échange incessant de connaissances, et plus le tralicdcs divers produits est avantageux, plus l'esprit humain redouble d'activité pour triompher, à force d'inventions, des périls de la mer.

L'Euphrate et le Nil offrent tous les ans à leurs riverains le même pro lit et leur imposent les mêmes occupations. Cette éternelle monotonie fait que les siècles passent sur ces contrées sans apporter aucun changement notable aux habitudes traditionnelles-; il y survient des révolutions, mais on n'y voit point de progrès continu. La civilisation des Egj^tiens est immobilisée dans la vallée du Nil, comme les momies dans leurs sépulcres; ils comptent les coups de balancier qui mesurent la marche uniforme du temps, mais le temps pour eux est vide; ils ont une chronologie, mais point d'histoire, dans le sens vrai du mot. Cet état d'immobilité est impossible sur les bords de la mer Egée : là, aussitôt que le goût du commerce et des choses de l'esprit s'éveille, le Ilot l'emporte elle répand au loin.

Enlin, pour ce qui regarde la qualité du sol, il y avait sous ce rapport une grande différence entre les deux moitiés de la patrie hellénique. Les Athéniens n'avaient qu'à remonter pendant quelques heures U\ cours des fleuves de l'Asie-Mineure pour se convaincre que ce sol payait bien plus largement le travail de l'homme, et pour contempler d'un œil d'envie les couches profondes de terre végétale qui couvrent FEolidc et l'Ionie. Plantes et animaux y étaient de plus grande taille; de vastes plaines rendaient les communications incomparablement plus faciles. En effet, dans la Grèce européenne, les plaines ne sont guère que des ravins, d'étroits bassins creusés entre les montagnes ou déposés par les eaux sur leur contour extérieur; pour passer d'une vallée à l'autre, il faut franchir de hautes crêtes qui ne furent dabord accessibles qu'aux piétons, et où l'on ne panint qu'à force de peine à frayer un chemin aux bêtes de somme et aux voitures. Les cours d'eau qui arrosent ces plaines refusaient le plus souvent les bienfaits qu'on eût pu attendre d'eux. La plupart tarissaient en été;

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