‹ Histoire grecque (volume 2)Chapitre 19 sur 47 · INFLUENCE DU PAYS SUR LA RACE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DU PAYS SUR LA RACE

c'étaient, comme le disait la légende, des fils des Néréides ra\ds par une mort prématurée ou des amants des nymphes marines qui voient tout à coup se rompre le lien de leurs amours; et, quoique la sécheresse du pays soit aujourd'hui incomparablement plus grande que dans l'antiquité ', il y avait des générations que le filet d'eau de l'Ilissos et de l'Inachos avait disparu sous un lit de cailloux resté à sec. Par contre, à côté d'un pays brûlé, on trouvait un excès d'eaux stagnantes enfermées, ici dans le fond d'une vallée, là entre les montagnes et la mer, qui empestaient l'air et rendaient toute culture impossible. Partout, le travail et la lutte.

Et cependant. . . que l'histoire grecque eût abrégé ses annales , si elle se fût déroulée uniquement sous le ciel de l'Ionie! C'est pourtant dans la Grèce d'Europe, sur ce sol si pauvre, que le peuple hellénique a déployé toute l'énergie dont il était capable. Là le corps s'est fait plus robuste, l'esprit plus libre; la terre, péniblement disputée aux éléments, à force de dessèchements, de digues, de travaux d'irrigation et de voirie, est devenue plus réellement une patrie pour l'homme qui l'habite que le rivage d'outre-mer, où il n'y avait qu'à recueillir sans fatigue les dons de la Providence.

Ainsi donc, le privilège spécial de la Grèce consiste dans la juste mesure de ses avantages naturels. Le Grec jouit pleinement de toutes les faveurs du midi ; il a, pour le réjouir et le ranimer, l'éclat d'un ciel méridional, des jours sereins, des nuits tièdes qui délassent et reposent. Il obtient facilement de son sol ou de la mer ce qui est nécessaire à sa subsistance ; la nature et le climat le forment à la tempérance. Il habite un

1) C'est dans la légende de Sélemnos (Paus., VII, 23, 1) qu'apparaît le plus clairement le sens allégorique des mythes qui personnifient, sous la forme de jeunes gens prématurément enlevés par la mort, les sources qui s'épuisent (Cf. E. Curtius, Pelopomxesos , 1,405, 446). Une légende analogue est celle des Nymphes qui prennent soin d'Aristseos et qui sont chassées de Céos par un lion (L. Preller, Griechische Mythologie, I, p. 358). Fraas {Klima und Pf,anzenxcelt, 1847) croit le sol de la Grèce actuelle infiniment plus sec qu'autrefois et le climat modifié en conséquence. Son opinion est combattue par Hehn [Kulturpflanzen und Hausthiere, 1870, p. 3 sqq.). Cf. Unger (Wissenschaftliche Ergebnisse einer Reise in Griechenland, 1862), qui est d'accord, sur les points essentiels, avec l'opinion que j'ai exprimée dans mon livre sur le Péloponnèse.

18 Li: i'Avs 1:1 si:ï* haimiams

pays lie montagnes, mais ces montagnes ne sont point des rochers dénudés ; couvertes de terres labourables et de pâturages, elles ne font qu'assurer sa liberté ; il habite une ile dotée de tous les privilèges des rivages méridionaux, et cette île a en même temps 1" avantage de former un vaste ensemble de surfaces continues. Matière ici figée, là fluide. montagnes et basfonds, sécheresse et humidité, tourmentes de neige en Thrace. ailleurs soleil des tropiques, tous les contrastes, toutes les formes que peut revêtir la vie de la nature se réunissent pour éveiller et aiguillonner de mille manières l'esprit de Thomme.

Mais, de même que ces contrastes disparaissent dans une harmonie supérieure qui embrasse les côtes et les groupes d'Iles de l'Archipel, de même Ihomme s'est senti porté, par l'instinct de l'harmonie, à observer une mesure entre les contrastes qui sont les moteurs de la vie consciente, entre la jouissance et le travail, entre les plaisirs des sens et les joies de Tesprit, entre la pensée et le sentiment.

On ne connaît ce qu'un champ peut produire que quand les plantes qui lui conviennenty enfoncent leurs racines, et là, sur un terrain et dans une exposition favorable, choyées par l'air et la lumière, déploient toute la plénitude de leurs forces vitales. Le naturaliste qui étudie la vie des plantes peut montrer comment les diverses substances contenues dans le sol profitent à un organisme végétal d'espèce déterminée: mais, quand il s'agit de la vie des peuples, un mystère profond nous cache l'intime relation qui existe entre un pays et son histoire.

ij III

L'histoire ne connaît les origines d'aucun peuple. Les nations de la terre n'arrivent à la portée de son regard que lorsqu'elles ont déjà pris leur pli, qu'elles ont leur civilisation à elles et se sentent distinctes des nations voisines. Mais, pour en arriver là, il a fallu des siècles dont personne ne peut éva-

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luer le nombre. La philologie elle-même ne le peut pas davantage, mais elle nous ouvre une source d'informations qui Temonte au delà du berceau de l'histoire. Lorsque commence l'histoire d'un peuple, les formes de sa langue sont déjà complètement arrêtées ; cette langue est la première empreinte de son caractère, le premier monument de son génie propre, son plus antique document et le seul qui parle de sa vie antéhistorique.

Mais la philologie ne se borne pas à constater l'existence d'un peuple pris isolément ; elle nous montre entre diverses langues une parenté si étroite, que nous pouvons conclure de là à la parenté des peuples qui parlaient ces langues. Ainsi, la science du langage peut restituer les premières pages de l'histoire et établir la filiation des races, sur laquelle toute autre tradition reste muette.

C'est par cette méthode que la langue grecque a été rattachée à la famille des langues indo-européennes ou aryennes, et le peuple greb reconnu pour un rameau détaché de ce peuple aryen primitif qui, à l'origine, établi sur les plateaux de la Haute-Asie, renfermait dans son sein les ancêtres des Hindous, des Perses, des Celtes, des Grecs, des Italiotes, des Germains, des Lettons et des Slaves *.

Le peuple aryen se dispersa ; ses dialectes devinrent des langues distinctes ; ses tribus devinrent des peuples. Quelquesuns de ces peuples sont restés plus longtemps en communauté ;

') Dans cet exposé sommaire des affinités philologiques et dans l'appréciation que je vais faire de la langue grecque, je me range généralement aux idées que Georges Curtius a consignées dans ses écrits ou dont il m'a fait part dans le commerce de l'intimité fraternelle. L'hypothèse d'un groupe de langues asiatiques et d'un groupe européen, ce dernier se subdivisant à son tour en deux rameaux qui occupent, l'un le nord, Tautre le sud de l'Europe, s'accorde avec le système de Schleicher [Compendium der vergleichenden Gramraatik, ^ . 6). Sur l'altération et la division de Va considérée comme un caractère commun au groupe européen (G. Curtius, ap. Berichte der Sächsischen Gesellschaft der Wissenschaften : Philol.-Histor. Classe, 1864, p. 9 sqq. Zur Chronologie der indogerman. Sprachforschung, 1867, p. 196). En ce qui concerne les ramifications du groupe de l'Europe méridionale, Schleicher admet une branche gréco-italico-celtique « d'où le « grec se sépara d'abord, laissant derrière lui un fonds qu'une division ulté- « riuure transforma en italique et en celtique » [Rhein. Museum, W\, 3i2).

aussi distingue-t-on des groupes de peuples avec subdivisions, rangés d'après la similitude des altérations subies par la langue mère. C'est ainsi que nous distinguons d'abord un groupe qui est resté en Asie et qui, à tout prendre, a le mieux conservé la langue originale (c'est la nation hindoue et iranienne, avec laquelle les Scythes du Pont sont restés en communion), et un second groupe, qui, en s'étendant vers l'ouest, est devenu la souche commune des races européennes. Ce groupe se partage à son tour en deux autres : l'un occupa le nord de l'Europe (Slavo-Germains); l'autre, celui du sud, composé des Celtes, des Grecs et des Italiotes, peupla les rivages de la Méditerranée. Le degré de parenté de ces races n'est point encore établi avec certitude ; cependant, il est probable que les Celtes se sont les premiers détachés du groupe, et que, après leur départ, les Grecs et les Italiotes ont continué à former un seul et même peuple.

Il y a, en effet, un fonds primitif qui est commun à toutes les langues aryennes et qui permet de constater le degré de culture auquel était parvenue la race indo-européenne avant sa séparation. On trouve partout les mêmes expressions pour désigner, non-seulement les animaux domestiques, mais encore les travaux de l'agriculture, l'acte de moudre, de tisser, de forger, etc. A ce vocabulaire restreint, les Gréco-Italiotes ont ajouté une nouvelle provision de mots et d'idées amassée en commun, comme le prouvent les dénominations communes appliquées aux instruments d'agriculture, au vin, à l'huile, le même nom donné de part et d'autre à la déesse du foyer, etc.

Une preuve plus forte encore, c'est la concordance des lois phonétiques dans les deux langues. La distinction des voyelles, qui gagne en netteté dans toute la famille européenne, a été particuHèrement perfectionnée par les Gréco-Italiotes. Va primitif s'est ou conservé sans altération ou changé en sons plus ténus et plus sourds. Ainsi s'est formée une série bien plus variée de voyelles, a, e, (i), o, (ii), et cette multiplication analytique des sons a eu pour but, non seulement de donner plus de grâce à la prononciation, mais encore de rendre plus délicat le mécanisme de la syntaxe. C'est sur elle, en effet, qu'est fondé le système de la décHnaison ; c'est elle qui, en

permettant de distinguer plus clairement les trois genres, d'un côjé, le masculin et le féminin, le neutre, d'autre part, a doté les deux langues d'un avantage que les autres leur envient. Enfin, la loi de l'accentuation est la même chez les Grecs et les Italiotes. Car, bien que dans l'idiome de l'antique Italie on trouve encore des indices d'une méthode d'accentuation plus ancienne, il n'en est pas moins certain que la règle en vertu de laquelle l'accent principal ne peut reculer au delà de l'antépénultième a été établie par les Grecs et les Italiotes à l'époque où ils ne formaient encore qu'un seul peuple ^ Cette règle a sauvegardé l'unité des mots ; elle a protégé les syllabes finales qui se suppriment facilement lorsque l'accent recule plus loin ; enfin, toute sévère qu'elle est, elle a laissé assez de liberté pour permettre de distinguer, par de légères modifications de l'accent, les genres et les cas dans les noms, les temps et les modes dans les verbes.

Ces caractères communs aux deux langues sont les plus anciens documents de l'histoire gréco-italique, des documents qui remontent à une époque où, sur le chemin suivi par les peuples d'Asie en marche vers l'Occident, les deux peuples vivaient confondus en un seul qu'on pourrait appeler le peuple des Gréco-Italiotes. Si l'on essaye de juger le caractère de ce peuple d'après l'élaboration que ses deux rameaux ont fait subir en commun à leur idiome, on constatera chez lui une aversion prononcée pour tout ce qui est arbitraire et confus ; un sens droit, ami de la règle et de l'ordre, qui a soumis à une loi invariable ce qu'il y a de plus instable dans une langue, l'accent des mots ; une tendance à revêtir la pensée de formes claires et régulières.

Ces points, d'une importance capitale, par où les deux langues se rapprochent, n'empêchent pas qu'il n'y ait entre elles une grande différence. Et d'abord, dans les sons. La langue grecque est riche en consonnes ; elle possède notamment la série complète des consonnes muettes, tandis que les aspirées

') Sur la loi de l'accent, cf. Corssen (Kritische Beitrœge zur lateinischen Foi^menlehre , 1863, p. 568), lequel accorde cependant à G. Curtius {Ibid., p. 585) que la règle défendant de reculer l'accent au-delà de la troisième syllabe remonte à la période gréco-ilalique.

ont totalement disparu de Talpliabet italiote. En revanche, elle perdit de bonne heure deux sons aspirés, le y, et le v des Latins ou dif/ammn, qui, conservé dans les dialectes, disparut généralement, tantôt par suppression pure et simple, tantôt par transformation en esprit rude ou en diphthongue, La sifflante elle-même n'a pas conservé chez les Grecs le son aigu qu'elle a dans les langues de Tlnde et de Fltalic (cf. sanici^ simul^ =;a:u).

Cette disparition et cet afïaiblissement de lettres importantes est sensible en grec. Les radicaux ont souvent perdu leur caractéristique, et les racines se sont confondues au point de devenir méconnaissables, à cause de la suppression de leur voyelle initiale. Malgré ces inconvénients, le mécanisme solide de la langue, sa logique et sa régularité, la fixité de Torthographe, attestent chez les Hellènes une extrême délicatesse des organes, par laquelle ils se distinguaient des Barbares, et une netteté de prononciation à laquelle les races italiques no paraissent avoir jamais atteint.

En grec, la terminaison des mots est également soumise à une règle invariable. Tandis qu'en sanscrit le son final de tous les mots s'harmonise complètement avec le son initial du mot suivant, et qu'en latin, au contraire, tous les mots sans exception se juxtaposent sans réagir les uns sur les autres, les Grecs ont imaginé une règle ingénieuse : c'est de ne tolérer à la fin des mots que des voyelles ou des consonnes qui ne puissent produire un choc désagréable, telles que ». i\ s. Ce procédé a donné aux mots plus d'indépendance qu'en sanscrit ; au discours, plus d'unité et de tluidité qu'eu latin. Les syllabes finales sont également garanties contre des variations perpétuelles et contre le risque d'être émoussées et mutilées.

Pour ce qui est de la richesse des formes, la langue grecque ne soutient pas la comparaison avec celle de l'Inde, pas plus que la végétation de l'Eurotas avec les bords luxuriants du Gange, Dans la déclinaison, sur huit cas les Grecs en ont perdu trois, et, pour combler cette lacune, il a fallu surcharger les cinq autres de significations multiples ; c'est un défaut auquel la langue n'a pu remédier qu'en perfectionnant le système des prépositions. Les Italiotes, amis de la netteté et de la brièveté

onißiNES Dr PÉUPLK (iREr. 23

dans Texprossion, ont conson'é l'ablatif, ot m«^me, en partie d« moins, le locatif; en revanche, leur sens pratique leur a fait abandonner le duel, auquel les Grecs n'ont pas voulu renoncer. Cependant, même dans la déclinaison, les Grecs utilisent habilement la variété do leurs diphthongues. Si voisines que soient les formes employées, ils indiquent facilement et clairement la différence des genres ; et mémo dans les cas (comme on peut s'en convaincre en comparant ^502^ et viix: h ppdes)^ les Grecs ont encore, malgré leui'-indigence, l'avantage d'établir des distinctions plus nettes.

Mais c'est dans leverbe qu'ils triomphent. Toute la puissance de conservation de la langue grecque s'est reportée sur les formes verbales ; sur ce terrain, elle est de tout point supérieure h la langue de l'Italie. Elle a conservé doux séries parallèles de formes personnelles qui partagent les temps d'une manière aussi simple qu'élégante, en temps principaux et temps seco)i(Iairps{Kiyt^n:~ï\^yo')): l'augment et le redoublement ont été également conservés et soudés avec une adresse merveilleuse aux syllabes initiales les plus variées. Au moyen des diverses formes verbales, du radical et des formes du présent convenablement allongées, le grec parN'ient à exprimer avec la plus grande facilité les idées multiples contenues dans l'idée de temps — le moment de l'action, sa durée, son entier achèvement. Rappelons-nous comment, dans lAtrcv etè'Xî'.zov,on obtient, par un simple allongement de la voyelle, deux sens si nettement différenciés ; c'est une mobilité à laquelle le latin, avec son linqi(ebcim et liqni^ ne peut opposer que dos tournures aussi lourdes qu'insuffisantes.

Grâce à la double forme de l'aoriste, cette distinction est possible avec tous les radicaux de verbes, et se réalise à l'actif, au moyen et au passif de chacun d'eux, par les procédés phonétiques les plus simples. Viennent ensuite les formes des modes, au moyen desquelles le verbe suit la pensée humaine au milieu des distinctions les plus subtiles entre le conditionnel et l'inconditionnel, le possible et le réel. Los matériaux de ces créations existaient déjà à une époque bien antérieure dans lo fonds commun des langues indo-européennes, mais les peuples d'alors n'avaient pas su utiliser ces matériaux. L'allongement

de la voyelle de liaison, jointe aux flexions des temps principaux, suffit aux Grecs pour créer le type du subjonctif exprimant l'affirmation conditionnelle ; l'intercalation d'uni joint aux flexions des temps secondaires donna Toptatif, qui, en raison de la facilité aveclaquelle il se forme, put, comme le subjonctif, être appliqué à tous les temps. Et cependant, ces procédés phonétiques si simples ne sont point des modifications purement arbitraires. L'allongement de la voyelle qui rattache le radical à la terminaison représente naturellement, et pour ainsi dire matériellement, le contraste entre l'affirmation absolue et l'affirmation hésitante, conditionnelle ; d'un autre côté, cette voyelle qui caractérise l'optatif ayant, comme racine, la signification d'aile/^ indique le mouvement de l'âme que son désir emporte au delà des limites du présent. Le désir est l'opposé du préspnt, le possible l'opposé du réel ; c'est pourquoi l'optatif prend les flexions des temps secondaires qui désignent ce qui n'est pas actuel, tandis que le mode conditionnel, exprimant l'actuel par rapport à celui qui parle, prend les flexions des temps principaux.

Enfin, dans la formation des mots, la langue grecque fait preuve d'une grande mobilité. Elle fait sortir des racines simples une riche moisson de dérivés ; de légers suffixes, adroitement placés, lui permettent de caractériser nettement, d'après leurs sens différents, les dérivés tirés du substantif et de l'adjectif (7:pa;'.;-^päY;j,a). Elle forme des mots composés avec une facilité dont le latin est complètement dépourvu ; mais elle n'abuse pas de cette facilité, comme l'a fait le sanscrit de la dernière époque, pour faire des agglomérations de mots composées d'éléments disparates qui ne peuvent se résoudre en une image ou une idée d'ensemble, et n'offrent qu'un amas confus de radicaux enchevêtrés. Ici encore, le trait caractéristique du grec est la mesure et la clarté.

Le peuple qui a su élaborer, d'une manière si originale, le fonds commun des langues indo-européennes, se donnait à lui-même, depuis qu'il avait conscience de son unité, le nom d'Hellènes. Sou premier acte historique est la création de sa langue, et ce premier acte est un travail artistique. En effet, comparée à toutes ses sœurs, la langue grecque mérite parti-

culièrement le nom d'œiivre d'art, car il s'y révèle un sens exquis de l'harmonie et de la perfection dans les sons, de la clarté dans la forme, de la précision dans l'expression de la pensée. Quand nous ne posséderions des Hellènes que la grammaire de leur langue, ce serait là un irrécusable témoignage des facultés extraordinaires de ce peuple qui a pétri d'une main créatrice la matière première du langage et l'a imprégnée d'esprit ; d'un peuple qui, répudiant résolument toute circonlocution et toute obscurité, a su tirer un immense parti des moyens les plus simples. Toute la langue ressemble au corps d'un athlète formé selon les règles de l'art, dont chaque muscle est exercé à rendre tout son effet utile : point de bouffissure ni de surcharge ; tout est force et vie.

Les Hellènes doivent avoir reçu les éléments de leur idiome avant que cette matière ne se fût figée en une masse rebelle ; car, autrement, il leur eût été impossible de la mouler comme l'argile la plus ductile pour exprimer si nettement toute la diversité de leurs facultés intellectuelles, d'un côté, leur goût artistique, le sens de la forme, et, en même temps, cette puissance d'abstraction qu'ils ont montrée, bien avant les ouvrages de leurs philosophes, dans la grammaire de leur langue, particulièrement dans la composition des formes verbales. Leur conjugaison est un modèle définitif de logique appliquée , dont l'intelligence réclame aujourd'hui encore toute la pénétration d'un esprit exercé.

De même que les hautes facultés du peuple hellénique se sont manifestées dans l'épanouissement inconscient d'où est sortie la langue, de même la langue, une fois formée, a exercé sur le peuple en général et sur chacun de ses membres l'influence la plus puissante ; car, plus l'organisme d'une langue est parfait, plus celui qui s'en sert est porté et en quelque sorte obligé à régler logiquement le cours de ses pensées et à préciser ses idées. A mesure qu'il s'approprie ce riche trésor de mots, le cercle dans lequel se meut son imagination et son intelligence s'agrandit ; la langue, à mesure qu'il l'apprend, le conduit par degrés dans des sphères intellectuelles de plus en plus élevées ; le désir de la maîtriser de plus en plus complètement est un aiguillon qui ne s'émousse jamais ; et, en

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iTK^mo temps, tandis qu'elle éveille et développe en lui la vie spirituelle, elle maintient entre lui et la nation cette cohérence, cette solidarité dont rexprossion est la langue elle-même. Tout ce qui ébranle cette solidarité, tout ce qui relâche ces liens se trahit tout d'ahord dans la langue.

Aussi la langue fut-ello, dès l'origine, le signe de ralliement des Ilollènes. C'est leur langue qui éveilla en eux l'esprit de corps et iit d'eux un peuplt*. ; c'est elle qui, de tout temps, maintint en communion leurs tribus éparses. Parce que tous les dialectes ne font qu'une seule et même langue, le peuple hellène aussi est un et homogène. Là où cette langue était parlée, que ce hit en Asie, en Europe ou en Afrique, là était l'Hellade ; il y avait là une civilisation grecque et une histoire grecque. Arrivée à un complet développement longtemps avant l'aube de l'histoire, elle a survécu à la courte période occupée par l'histoire classique, et elle vit encore aujourd'hui dans la bouche d'un peuple qui atteste par sa langue sa fdiation hellénique. C'est donc elle qui, à travers le temps et l'espace, réunit et rapproche tout ce qui appartient à l'histoire du peuple hellénique, entendue dans son sens le plus large.

Cependant, dès l'origine même, cette langue des Hellènes ne nous apparaît point comme une unité compacte ; nous la voyons scindée en dialectes différents dont chacun avait un droit égal à êtroTidiome hellénique. Ladistinction des langues a eu pour raison déterminante la séparation matérielle, le triage topographique d(^s peuples ; celle des dialectes est due aux mômes causes. Fixées diins des lieux séparés, les tribus d'un même peuple s'isolent les unes des autres ; elles contractent çà et là des habitudes de langage, dos préférences pour certains sons et certaines alliances de sons. Les mots restent bien les mêmes et conservent leurs significations; mais ils prennent une intonation, une articulation différentes. Le sol, le climat, intluent à leur tour sur la langue. Il y a des sons qui prédominent dans les montagnes, d'autres dans les pays plats; et ces influences locales doivent naturellement se faire sentir avec plus d'énergie dans un pays divisé en parties bien tranchées. C'est en effet dans les vallées, dans les presqu'îles et dans les îles, que se produisent et se conservent le mieux ces

ORTGÎXKS Dr PETTLE (1REC, 27

paiiiciilarités grammaticales qui s'usent par le frottement et s'elïa(^ent dans les grandes plaines. D'un autre côté, pour se former et se fixer sans se morceler à Tinfini, les dialectes ont besoin de s'étendre sur des espaces continus d'une certaine dimension.

La Grèce remplit ces deux conditions. Toutes les formes de langage qui y prirent naissance se ramènent, en définitive, à deux dialectes principaux, à la fois assez semblables pour ne pas briser l'unité de la langue, comme il arriva ailleurs, par exemple en Italie, et assez dilférentsl'un de l'autre pour no pas se confondre, mais pour réagir l'un sur l'autre.

Le dialecte dorien se fait remarquer par la ténacité avec laquell«^ il a conservéles voyelles primordiales, et en particulier Va ; c'est le plus rude des deux, et tous ses caractères indiquent qu'il a dû être le dialecte des montagnards, qui ont Thabitude d'apporter dans toutes leurs actions un certain déploiement d'énergie. On sent, dans ses sons larges et pleins, le jeu de poumons robustes, habitués à Taîr pur des montagnes ; la brièveté de forme et d'expression qu'il affecte convient à une l'ace qui, au milieu des labeurs d'une vie besoigneuse, n'a guère envie de forger des mots et s'en tient obstinément à l'usage traditionnel.

Le caractère du dorien s'accuse plus nettement encore parle contraste, si on le compare à l'ionien qui s'est acclimaté spécialement sur les bords de la mer.

Lcà, la vie était plus confortable, plus facile à gagner et plus ouverte aux distractions du dehors. L influence d'une nature plus bénigne se révèle par la diminution du nombre des aspirées dont on évite surtout la rencontre ; le t s'atténue et devient s ; les sons se forment moins avant dans le fond de la bouche et dans la gorge. La prononciation est plus facile et plus harmonieuse, le langage plus coulant, dilaté qu'il est par l'abondance des voyelles qui résonnent les unes à la suite des autres ou se combinent en diphthongues. Les voyeHes sont plus molles, mais aussi plus ténues ; il y a plus d'^ et à'u que d'« et d'o. Les formes du dialecte et de ses expressions ont une certaine ampleur, pleine de laisser-aller. En face du dorien, maigre (H nerveux, l'ionien étale une

opulence, une floraison luxuriante de voyelles, une surabondance de formes dans laquelle il se complaît. Il laisse sur tous les points une plus grande latitude ; les sons ont moins do fixité et se diversifient davantage.

L'ionien et le dorien sont les deux formes principales de la langue grecque et les extrêmes opposés qu'elle a atteints dans son développement dialectal; mais ces deux créations n'épuisent pas sa fécondité. Il y avait aussi des Grecs qui ne parlaient ni le dorien ni l'ionien ; on disait d'eux qu'ils parlaient éolien.

L'éolien n'est pas un dialecte, comme le dorien et l'ionien ; il n'a point un domaine aussi bien défini et un caractère aussi accusé. Nous trouvons l'éolien parlé en Thessalie et enBéotie, en Arcadie et en Elide, à Lesbos et sur le littoral voisin aussi bien qu'à Cypre. Or, dans ces diverses localités, suivant que l'influence ionienne ou dorienne s'y faisait sentir, ce dialecte a pris des nuances si diverses qu'il paraît impossible de les ramener à un type général et que, à part une certaine prédilection pour les sons sourds, on signalerait difficilement dans l'éolien une seule particularité caractéristique. C'est pour cela aussi qu'il est impossible de décider de façon absolue en faveur de l'un des dialectes grecs la question d'antériorité, car il y a peu de particularit-és qui se rencontrent exclusivement dans un seul dialecte, et, du reste, ces dialectes, nous les connaissons très inégalement. Les monuments de l'ionien remontent bien plus haut que ceux des deux autres idiomes : aussi lui trouvons-nous, sous plus d'un rapport, un caractère particulièrement archaïque, quoique, d'ailleurs, la race ionienne n'ait pas été la mieux placée pour conserver fidèlement les sons et les formes antiques.

Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que l'éolien et le dorien ont entre eux une affinité plus étroite qu'avec l'ionien ; c'est que l'éolien a fait pour les formes grammaticales ce que le dorien a fait pour les sons : il a conservé fort souvent ce que la philologie comparée nous désigne comme le fonds primitif. Ajoutons à cela que l'éolien offre, particulièrement dans ses voyelles, une ressemblance frappante avec les langues italiques. Cette particularité a fait considérer les dialectes éoliens comme des débris de la langue grecque primitive, qui tenait

encore de fort près à ridiome gréco-italique. Aussi les anciens eux-mêmes ne considéraient pas Téolien comme un dialecte à part, ayant son génie propre, mais plutôt comme le fonds commun de tous les dialectes, lorsqu'ils disaient que tout ce qui n'était ni dorien ni ionien appartenait, en dépit de toutes les'disparates, à l'éolien K

Ces faits, constatés par la philologie, forment la base de toute histoire grecque.

Telle a été la langue des Hellènes, une au dedans et circonscrite au dehors^ telle a été leur nationalité. En les dotant des mêmes qualités de l'esprit et du corps, la nature les avait évidemment destinés à rester unis. Ces dons innés de l'intelligence, dont ils ont donné, dès le début, des preuves si manifestes, en créant leur langue, ils les ont déployés ensuite dans toute leur civilisation, sur une étendue et avec un éclat dont aucun autre peuple n'a approché. Car, ce qu^ils ont produit en fait de religion et de culte, de politique, d'art et de science, leur appartient en propre : ce qu'ils ont pu emprunter au dehors a été si bien transformé et régénéré par eux qu'ils en ont fait leur propriété et l'ont marqué au sceau de leur génie : variété inépuisable, unité parfaite.

Leur complexion physique se montre dans les arts plastiques qui, sortis des entrailles du peuple, ne pouvaient trouver qu'en lui le type imposé par eux à la forme humaine. Apollon et Hermès, Achille et Thésée, que ce soit la pierre, le bronze ou le dessin qui retrace à nos yeux leur image, ne sont, en définitive, que des Grecs idéalisés, et la noble harmonie de leurs proportions, les lignes gracieuses et simples du visage, l'œil

') Strabon (VIII, I, 2) donne au nom d'Éoliens une grande extension :

TtâvTs; o'i èxTOç laÔjAoO ■7ï)vYiv 'AO-i^vaîwv xot MjyapÉwv v.m twv Ttep'i tôv Ilapvaaabv AupiÉMV xoi vOv exi AloXtï:; xaXoOvxai. — xai oi èvToç AcoXeÎç Ttpoxspov rjo-av eix' z^!,yß-f](sav, 'Iwvwv |jt,£V ex xr^z 'Attixti; tov Alyta).c)v xaxaaxôvTwv, twv oè 'HpaxXeiôwv TO-jç AwpiÉa; xaxayayovTwv. O't pièv oOv "Iwvs; lizTzidov uâXtv ûtto 'A^atwv, Alo)>ixoO e'Ôvo'j;, sAst^Or] oï Èv xîj IIsXoTrovvriaw xà 5'jo k'Ôvr), xô x? AloXtxôv xai xb Awpixôv. "Ocroi [xev oiv ridaov xoîç AwpteOaiv è7t£Ti)>éxovxo , xaOtxTrsp ffuveß-i^ xoîç 'Apxâffi xa\ xoîç 'H)v£i'oi; — oCixoi aîoXtax't ôi£)i-/0y)(7av, ol 2'a)Aot (Atxx^,xivt v/prr (Tavxo £? àjAçoîv, o\ (A£v |xà>Aov, ol û£ r|craov a'co>>ti;ovxîç. Sur les rapports des dialectes entre eux, au point de vue historique, voy. L. Uirzel, Zur Beurtheilung des ssolischen Dialekts, 1862. G. Curtius, Zur griechischen Dialektologie dans les Gœttitig. Nachr. 1862, 483.

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largement fendu, le front bas, le nez droit, la bouche fine, appartenaient à la race et constituaient ses attributs naturels. Les crânes trouvés dans des tombeaux helléniques se distinguent également par la finesse et la régularité de leur conformation *.

La mesure est le trait caractéristique des Grecs, même dans leur constitution physique. Leur taille dépassait rarement la moyenne : rarement aussi l'on rencontrait chez eux des corps chargés d'embonpoint. Ils étaient affranchis, plus que toute autre race humaine, de tout ce qui appesantit l'intelligence. Ils partageaient avec les régions fortunées du Midi, et sans être exposés aux mêmes périls, les faveurs d'un climat qui hâtait et facilitait le développement du corps et le faisait passer sans secousse de l'enfance à la virilité. Le contact de la nature, à laquelle ils pouvaient se confier avec plus d'abandon que les enfants du Nord, la vie libre au grand air et au soleil, rendait leurs poumons plus sains et plus forts, leurs membres plus élastiques, leur vue plus perçante ; l'organisme tout entier s'épanouissait et s'achevait dans une poussée plus libre.

Respirant de tous côtés l'air rafraîchi de la mer, les Grecs avaient, sur tous les peuples qui ont vécu souslaméme latitude, l'avantage de la santé physique et de la beauté. Chez eux, celui qui naissait inlirme ou contrefait semblait condamné par la nature à un état d'infériorité. Il était moins respecté et on eût dit qu'il avait moins le droit de l'être. Les nobles proportions du corps passaient pour être l'expression naturelle d'un esprit sain et bien doué, et ce qui étonna le plus les Grecs, ce fut de trouver dans un crâne aussivulgaire que celui de Socrate d'aussi sublimes aspirations. La laideur était chez eux une anomalie, une exception, comme chez les autres peuples la beauté. Aussi jamaispcuplede la terre ne s'estaussi complètement et systématiquement séparé des autres et ne les a regardés avec un pareil dédain.

Le corps était pour eux l'expression de Tâme. L'amour inné de la liberté et de l'indépendance, le sentiment vivant de

1) Voy. sur le crâne ùe Glycera, Virchow dans les £cr;'c/ii'c der Berliner Ges. fyy Anthropologie. 1872, p. 18.

ORIGINKS Di; l'EUPLl'; (lUKC 31

la dignité humaine, so rcllétait dans raltitudc fièrement redressée qui distinguait F Hellène du Barbare et semblait marquer le premier pour la domination, l'autre pour l'obéissance. « Jamais je ne vis tète d'esclave naturellement relevée, » est-il dit dans les sentences de ïhéognis *. Aristote pense encore que les peuples étrangers ont en général des instincts naturels plus serviles que les Hellènes, et que, parmi les Barbares, ceux d'Asie sont, à ce point do vue, au-dessous de ceux du continent européen. C'est à l'amour de la liberté que tient cette tendance idéaliste dont est pénétrée la nature de l'Hellèno et qui se manifeste dans son amour pour l'art, cet insatiable désir de connaître, ce goût do l'action énergique où se développent, on s'oxerçant, toutes les forces spirituelles et corporelles, cette activité, ce mouvement g;énéral qui surprenait déjà, chez les peuples iixés dans le nord de la Grèce, lo touriste arrivant do l'Asie.

C'est grâce à cette conscience de leur supériorité corporelle et intellectuelle que les Hellènes restèrent unis, de longs siècles encore, après le départ des Italiotes. Mais cette période d'existence indivise est en dehors do l'horizon historique. Lo peuple hellénique, comme sa langue, n'apparait à nos regards que déjà fractionné; nous ne connaissons point d'Hellènes, à proprement parler, mais seulement de's Ioniens, des Dorions, des Eoliens. C'est dans les tribus que s'est réfugiée toute l'énergie de la race, c'est d'elles que partent toutes les grandes impulsions; aussi distingue-t-on un art dorien et un art ionien, un esprit dorien et un esprit ionien dans les mœurs, les constitutions politiques et la philosophie. On retrouve bien dans toutes ces choses, à côté de ce qui fait leur physionomie particulière, l'empreinte commune du génie hellénique, mais cependant elles n'entrent que graduellement dans le domaine commun; la vitalité propre de chaque tribu devait s'épuiser, avant qu'un type général, le type hellénique, put prévaloir dans la langue, la littérature et l'art.

L'existence de ces différences profondes au sein du peuple

'J Ou 7tOT£ Û0U),£1-/) ''xîçstVo iQtïoL ulç'jxsv (TheoGNIS, o35) ' — ta opOà 7pr|<7l[xa Ttpoç -TïoXiTjy.ôv ß{ov (Akistot. PoUt . . VII, 29).

grec suppose bien des révolutions, des migrations et des pérégrinations. Les Hellènes doivent s'être fixés dans des localités bien diverses dans lesquelles les uns sont devenus Doriens, les autres, Ioniens. Jusqu'à quel point pourrons-nous nous faire une idée de ces obscures vicissitudes qui forment le point de départ de l'histoire grecque ?

§ IV

Aucune tradition ne rappelait aux Hellènes qu'ils fussent jamais entrés dans leur pays comme les Aryens parlant le sanscrit avaient pénétré dans un pays peuplé de Touraniens, où les différences de mœurs, de stature et de langue subsistèrent en tout temps. Dans les légendes des Hellènes, on ne rencontre aucune allusion à une patrie lointaine qui aurait été le berceau de leur race ; ils n'avaient non plus aucune souvenance d'un peuple étranger qu'ils auraient trouvé installé dans leur pays et qu'ils auraient expulsé ou subjugué. Môme les plus nomades de leurs tribus ne pouvaient se figurer qu'elles eussent jamais vécu en dehors de THellade ; il leur semblait qu'ils faisaient corps avec leur sol, qu'il en avait été ainsi de tout temps, et l'idée de Vautochthoiiie se reproduit sous toutes les formes dans leurs traditions.

Cependant, les Hellènes ne se considéraient pas comme les premiers habitants du pays ; partout ils savaient que d'autres les avaient devancés et avaient éclairci pour eux les forêts, desséché les marais, aplani les rochers. Entre eux et ces devanciers inconnus, ils sentaient à la fois un lien, constitué par une tradition ininterrompue de croyances et de coutumes, et en même temps une séparation si profonde que, loin de les comprendre dans la race hellénique proprement dite, ils les désignaient par des noms de peuples étrangers, alors disparus, en particulier par le nom de Pélasges.

Ce que les Hellènes racontaient des pré-Hellènes ou Pélasges

était, en somme, bien insuffisant et bien contradictoire. On les présente tantôt comme la souche première de toute la population, tantôt comme des colons nomades. Ce n'était point un peuple fabuleux, une race de géants monstrueux, tels que, par exemple, ces colosses hauts comme des peupliers qui, si l'on en croit les contes populaires des Grecs modernes, ont précédé dans le pays la race actuelle. Il n'y a pas non plus d'abîme qui sépare les anciens habitants de leurs successeurs de manière à en faire deux peuples hétérogènes. En effet, on ne trouve pas de légendes pélasgiques, de dieux pélasgiques que l'on puisse opposer aux légendes et aux dieux des Hellènes ; car enfin, le premier Hellène pur sang que nous connaissions, l'Achille d'Homère, adresse sa prière au « Zeus pélasgique,"» etDodone, considérée de tout temps comme la première colonie des Pélasges, était en même temps le point où s'attacha pour la première fois en Europe le nom dllellade \ Ce sont les Pélasges qui, comme peuple agricole et sédentaire ^, ont donné au pays sa première consécration et marqué d'un caractère religieux les hauts lieux sur lesquels le Dieu du ciel fut de tout temps invoqué sans nom et sans image.

Thucydide lui-même, qui reflète le plus nettement les idées historiques des Hellènes, considère évidemment les peuples qui ont occupé l'Hellade depuis les temps les plus reculés, Pélasges et Hellènes, comme une seule et même nation; c'est même pour cela qu'il trouve remarquable qu'il ait fallu tant de temps pour éveiller le sentiment national et l'exprimer par une dénomination commune. En effet, qu'y aurait-il là d'étonnant, si l'Hellade eût été successivement peuplée par des races différentes? Dans ce cas, l'historien aurait tout au moins allé-

') ZsO ava Aw3wvaî£, Utla'7yiv.i [Iliad. XVI, 223) r- ÇYiyrjv iz, neXaiTycov êôpavov (Hesiod. ap. Strabôn., VII. 7, 10).

^) Strabon et Hérodote (VIII, 44) considèrent les Pélasges coname la souche primitive de toute la race hellénique, comme un peuple imm.obile et sans histoire (Herod., I, 56), tandis que d'autres en font la tribu la plus agitée et la plus instable du peuple grec (Dion. Hal., I, 17). Il n'y a qu'un moyen d'expliquer cette contradiction , c'est de voir dans les Pélasges errants ceux qui avaient été expulsés de leurs foyers par les branches cadettes de la famille. Sur l'unité nationale des Hellènes et Pélasges, d'après les idées des historiens anciens, consultez Deimling, Leleger, p. 108.

34 Lli PAYS ET SES HABITANTS

gué cette diversité d'origine pour expliquer l'uniticalion tardive du peuple hellénique, tandis que la seule raison qu'il en donne, c'est la lenteur que mirent des peuplades dispersées à s'entendre pour unir leurs efforts dans des entreprises communes.

Du reste, d'après une opinion que Thucydide partage, diverses contrées de la Grèce, et en particulier TAttique, n'avaient pas cessé d'être habitées par des descendants de ces vieux Pélasges ; et cependant, de l'aveu de tous, les Athéniens étaient les égaux et môme les modèles des autres Hellènes. Le concevrait-on, si c'eût été une nationalité toute nouvelle, distincte des tribus helléniques, qui se fût emparée de l'hégémonie de la Grèce? Enfin, Hérodote considère également la race hellénique comme un rameau qui s'est graduellement détaché du tronc pélasgique *.

Mais tout cela ne fait pas que Pélasges et Hellènes soient une seule et même chose : ce ne sont pas simplement des noms différents appliquésà un mêmeobjet. Celaestimpossible, car on voit bien que les Hellènes apportent avec eux une vitalité toute nouvelle. L'époque pélasgique s'étend à l'arrière-plan comme une vaste et monotone solitude : « Hellen et ses iils » donnent l'impulsion et le mouvement; à leur arrivée commence Thistoire. Il faut donc voir sous ces noms des tribus qui, douées d'aptitudes différentes, animées d'un génie différent, s'élèvent du sein d'un grand peuple et s^ font, par la force des armes, une plus large place. Les unes grandissent, les autres disparaissent, et c'est ainsi que le nom nouveau d'Hellènes finit par l'emporter. Avant de chercher à éclaircir ce fait capital, il faut d'abord voir si nous pourrons nous faire une idée nette du point de départ et du mode de diffusion de ces tribus helléniques.

Pour les Doriens, on savait d'où ils venaient. Ils sont descendus des montagnes de la Thessalie et ont continué leurmarche vers le midi, étape par étape, en se frayant un passage de vive force.

*) Le passage le plus alTirmatif est celui-ci : tô 'EÀVr,vixbv àTro^xtaOèv à-ah Tciö rieXaarytxoü (Herold., I, 58). — Cf. I, 60: àitexpiO/j èx naV.atxlpau xoû ßapoiçtO'J ëOvôo; xh 'E),),r,vixov èov xat Sî^iwtcpov... elc

ÈLÉ3IExM'S CONSTITITIFS DE LA HACE GKEC.OUE 35

La tradition restait muette sur les faits et gestes des Ioniens. Leurs conquêtes et leurs colonies appartiennentpar conséquent à une époque antérieure. Les localités dans lesquelles on les rencontre pour la première fois sont des îles ou des côtes ; leurs pérégrinations, autant que nous les connaissons, ont pris la voie de mer ; leur vie est celle d'un peuple de marins familiarisés avec la mer ; c'est la mer enfin, et la mer seule, qui sert de lieu entre leurs colonies éparses au loin. Mais, avant d'être arrivés à cette ditfusion sporadique, ils ont dû cependant vivre ensemble dans une patrie commune, où ils se sont fait une langue et des mœurs à eux et ont préparé les moyens qui ont rendu possible une si grande expansion. Or, c'est seulement en Asie-Mineure qu'on trouve une terre ionienne de quelque étendue.

IL est vrai que la tradition vulgaire considère cette lonic d'Asie comme une colonie attique, comme un domaine progressivement envahi par la civilisation ionienne, à dater d'une époque postérieure à la guerre de Troie. Mais déjà, avant Homère, comme il est facile de le démontrer, il y avait, dans les îles éparses entre l'Asie et l'Europe, des cultes ioniens et des populations de mœurs parfaitement ioniennes ; tandis que F Attique elle-même, d'où l'on fait partir le courant qui auraitionisé l'Asie-Mineure, n'est devenue ionienne qu'à la suite d'invasions venues de l'Orient et en commençant par sa côte orientale.

L'histoire de la civilisation grecque reste absolument incompréhensible si l'on veut limiter la diffusion des tribus helléniques à la Grèce d'Europe, si l'on veut nier que lesrela* tiens réciproques entre les deux rivages ne constituent la matière principale de l'histoire primitive, si l'on ne voit pas que ces relations n'étaient point un commerce entre Hellènes et Barbares, mais que, de temps immémorial, l'un et l'autre littoral ont été occupés par des peuples de même race. Si loin qu'on remonte, on trouve la civilisation ionienne acclimatée en Orient ; les Ioniens sont, de ce côté, l'avant-garde des Hellènes; on les voit, dès l'origine, tandis que les Doriens vivent dans un isolement farouche, servir d'intermédiaires entre l'IIellade et l'Asie. Ces faits nous autorisent à émettre, dès à présent, une opinion que des considérations très diverses

viendront confirmer dans la suite de cette histoire, à savoir, que la côte occidentale de l'Asie-Mineure et les îles adjacentes ont été la première patrie de ces tribus auxquelles appartenaient les Ioniens *.

') J'ai développé dans un ouvrage spécial (Die lonier vor der ionischen Wanderung , 1855) mes idées sur la patrie originelle de la famille ionienne. J'ai cherché depuis à les défendre contre diverses attaques (dans les Gœi^în^r. Gelehrte Anzeige, i^^) et les ai confirmées, par diverses applications à des cas particuliers, dans les Jahrbb. für classische Philologie, 1861, p. 449 sqq., à l'occasion d'un article sur le livre de Dondorff [lonier auf Euboia). Ces idées ne sont pas nouvelles, car, comme je l'ai constaté avec stupéfactionapi'ès mon ami Jacob Bernays qui m'avait indiqué le passage, Isaac Casaubon, dans sa Diatribe in Dionetn Chrysostomum (éd. Reiske, II, p. 465), a déjà dit la même chose en termes clairs et précis : « Ex his discimus, etiani ante illos lonum, ^Eolorum et Darum colonias, quse celebrantur ab historicis, consedisse Grxcos in Asia et quidem jam inde a Troicis temporibus. Nos vcro alibi dcmonstrabimus ignaros suse originis Grxcos fuisse, cum lones asiaticos ex Europœis scripserunt esse pro'pagatos : nain contra Grsecorum omnium antiquissimi fuerunt asiatici lones, quippe soboles Javanis. » Casaubon n'a jamais, que je sache, donné la démonstration qu'il annonce ; mais, deux siècles plus tard, Niebuhr, et après lui Butlmann, sont arrivés à la même conclusion. Depuis que je l'ai adoptée à mon tour, nombre de savants s'y sont ralliés, comme à un point de départ solide pour l'ethnographie grecque, tout en faisant subir au système, — ce à quoi il faut s'attendre en ces sortes de problèmes, — diverses modifications de détail , dont nous aurons l'occasion de discuter quelques-unes. La présence d'Ioniens en Asie-Mineure avant la colonisation est admise par Welcker, Griech. Gœtter lehre, 1,2,2. Jansen. Bedingtheit der Yerkehrs {yjxQÏQY Gymn. prog., 1861); L. \)iKP¥Ey.ükC}i, Origines Europex, p. 78; Löbell, Weltgesch. in Umrissen,!, 517; Ewald, ap. G'ötting. Nachrichten, 1857, p. 160; Chwolson, Ueberr. der altbabijl. Litter., 1859', p. 85; M. von Niebuhr, Assur und Babel, p. 435; Bunsen, Lepsius. Schümann [Griech. Alterth, I, 11, 580), est d'accord avec moi sur les points essentiels, car il fait habiter les Ioniens en Asie-Mineure de temps immémorial, en tous cas, longtemps avant Nélée et Androclos. J'en dirai autant de Vischer [Erinnerungen aus Griechenland, p. 301), de Stark [Mythol. Parallelen ap. Berichte der Sœchs. Ges. der Wiss. 1856, p. 67, 118), de Classen, de Buhsian. Les objections de Deimling, qui partage mon idée fondamentale concernant les origines des Grecs, portent sur diverses particularités encore inexpliquées, mais elles ne .sauraient ni ébranler les bases de mon système ni expliquer d'une façon plus satisfaisante les faits invoqués. Il est impossible, en effet, de considérer les Ioniens comme des tribus du continent « acculées à la mer ». Comment, dans cette hypothèse, l'/a* aurait-elle formé le dialecte commun des Grecs établis sur les côtes, et comment les Ioniens pourraient-ils apparaître, sur lacôte orientale de l'Attique, avec le caractère si marqué de colons immigrants? Il fautbien chercher à la race ionienne une patrie originelle. On ne peut pas la placer à l'intérieur du continent, et pourtant elle doit se trouverdu coté de l'Orient. Cela suffit pour déterminer approximativement la région quia dû être Tlonie primitive.

Il suffît ici de justifier cette opinion du reproche d'être contraire à la tradition. L'objection n'est pas fondée, parce' qu'il n'y a absolument aucune tradition contradictoire, parce qu'en général les anciens ne nous apprennent rien sur les premiers mouvements des Ioniens. Ce silence s'explique d'ailleurs par la façon dont les peuples navigateurs se déplacent. Ils abordent quelque part par petits groupes, se glissent peu à peu parmi les indigènes, s'allient avec eux et finissent par s'absorber dans le peuple qui les a accueillis. Il en résulte des combinaisons des plus fécondes, que l'on peut suivre pas à pas dans chaque contrée en particulier, mais point de révolutions soudaines comme celles que provoquent les invasions continentales ; c'est pourquoi le souvenir de semblables migrations a pu s'effacer de la mémoire des hommes. Comme la tradition parlait de pérégrinations de Doriens et qu'elle avait oublié celles des Ioniens, ceux-ci passèrent, même sur les côtes européennes, pour un peuple autochthone et sédentaire de tout temps, par opposition avec le caractère nomade des tribus doriennes ; comme les Ioniens s'étaient graduellement fusionnés avec les Pélasges, on put voir en eux des Pélasges et dans les Doriens les vrais Hellènes; tandis que, pourtant, la race ionienne a été, dans le développement du génie hellénique, le facteur essentiel.

En second lieu, les Grecs étaient un peuple si fier qu'ils considéraient leur pays comme le centre de la terre, comme le point de départ des principales associations ethnologiques. Or, depuis que les Barbares s'étaient avancés jusqu'au bord de l'Archipel, on s'habituait, l'influence d'Athènes aidant, à regarder la partie encore indépendante de la Grèce comme la véritable patrie des Hellènes. Athènes devenait la métropole de tous les Ioniens. Sous cette influence, les traditions contradictoires perdirent chaque jour de leur crédit et furent résolument écartées. On en vint à soutenir que les Cariens eux-mêmes avaient été poussés d'Europe en Asie *, tandis

*) Herod., I, 171. HoECK, Kreta. II, 290. Les Pélasges allant du Péloponnèse ùLesbos (Hesiod., fr. 136. Gœttling). C'est ainsi qu'Apollon passait pour être allé d'Abdère à Téos (K. F. Hermann, Ges. Abh., p. 98). D'autres exemples dans O.Abel, Makedonien, p. 42.

qu'ils avaient de bonnes raisons pour se croire chez eux en Asie. D'après le même système, les Lyciens avaient émigré de l'Attique. De cette façon, tous les rapports qui rattachaient les Grecs aux peuples de l'Asie-Mineure furent renversés; on expliqua la parenté originelle des Hellènes avec les Phiygiens et les Arméniens, parenté dont on avait encore conscience, en admettant que les Phrygiens avaient passé d'Europe en Asie \ et que les Arméniens, à leur tour, descendaient des Phrygiens ^. Cependant , même à travers ces généalogies fabriquées par la vanité intéressée des Hellènes, la vérité se fait jour, et les Phrygiens sont considérés comme le plus grand et le plus ancien de tous les peuples connus en Occident ^, comme un peuple rivé de temps immémorial au sol asiatique.

Si nous cherchons à dégager de ces allégations contradictoires ce qu'elles contiennent de vérité, voici comment nous pouvons rattacher le peuple hellénique à la grande famille aryenne, et comprendre ses premières migrations.

Les traditions antiques et la critique moderne s'accordent à désigner les Phrygiens comme le principal trait d'union entre les Hellènes et les Aryens. Les Phrygiens sont, en quelque sorte, le chaînon par lequel les Aryens d'Occident se relient aux races asiatiques proprement dites. Du côté de l'Asie, ils sont apparentés aux Arméniens '* dont le pays, soulevé à une grande altitude, s'abaisse du côté du Pont-Euxin et de l'Halys; de l'autre côté, ils forment comme la première assise d'un, monde nouveau et passent pour les aînés de tous les peuples qui ont pris leur course vers l'Occident. La langue phrygienne se rapproche beaucoup de la langue hellénique, plus peutêtre que le gothique du moyen haut-allemand. Des cultes phrygiens, des arts phiygiens se sont acclimatés jadis dans l'Hellade avec une facilité qui suppose l'affinité des races.

1) Strab., p. 680. Deimlixc, Leleger, p. 76, sqq. Cf. E. Curtius, lonier, p. 52, not. 55.

-) Stepii. Byz., s.v. 'Ap(A£vîa.

■') Herod., II, 2.

'') D'après Ewald {Gœtting. gelehrte Anz . , 1868. p. 18), l'arménien tient le milieu entre le persan et le grec.

Ainsi ce vaste plateau, arrosé au nord par le Sangarios, au sud par le Méandre, renommé dans toute l'antiquité pour la fertilité de ses champs et la richesse de ses pâturages, assez chaud pour la culture de la vigne, salubre d'ailleurs et fait pour produire des races énergiques, peut être considéré comme le berceau du grand peupleîphrygio-hellénique. C'est dans ces régions que doivent avoir eu lieu les principales scissions ethnologiques : c'est là que probablement, après le départ des Italiotes, les Grecs sont restés, formant d'abord une branche de la nation phrygienne et, plus tard, un peuple indépendant.

La population en excès finit par déborder; le flot, partagé en plusieurs courants, s'avança vers l'ouest jusqu'à la mer et la franchit.

Nous pouvons reconnaître, par la langue, que, de tous les peuples de la famille aryenne, le peuple grec est le premier qui se soit familiarisé avec la mer. La première fois que, dans son mouvement d'expansion, il atteignit le sol européen, il y pénétra sans doute du côté où la nature a rendu le plus facile le passage d'un continejit à l'autre , c'est-à-dire , par les rivages si peu disjoints de l'Hellespont et de la Proponlide '. Là, des peuples entiers, même sans expérience de la navigation, pouvaient faire la traversée et les émigrants ne changeaient ni de latitude ni de climat. Là, depuis les temps les plus reculés, nous trouvons, sur les deux rivages, des pays et des peuples de même nom, si bien qu'il est impossible de tracer avec quelque exactitude des lignes de démarcation ethnographiques et géographiques entre les Thraces, Bithyniens, Mysiens et Phrygiens répandus en deçà et au delà du détroit. Ajoutons que des souvenirs précis, faisant allusion h des migrations semblables du côté de l'Hellespont, se sont conservés dans la mémoire des Grecs ^

Ce mouvement qui entraîna les peuples d'Asie en Europe se partage pour nous en deux périodes. Un premier courant

') L'Hellespont considéré comme un pont entre les peuples : u'j'ao; ï/zi

'.â6î(7iv 3tà Tr|V nj/fjç à7,),r,).o'j(; £Tti[J.t|iav (PoLYB., XVI, 29).

-) Expédition des Phrygiens en Europe au tempsde Midas (Athen, , p. 683) ,

amena les précurseurs des Hellènes ou Pélasges, population qui couvrit, sans offrir de variétés ou de groupements appréciables, le littoral de l' Asie-Mineure, les côtes delaPropontide et, sur l'autre bord, tout lepays, depuis la ïhrace jusqu'au cap Ténare. C'était là la plus ancienne race d'autochthones connue des anciens, la souche première du peuple grec. Ce sont les (( fils de la terre noire, » comme les poètes appelaient le premier roi d'Arcadie et sa descendance *, qui, au milieu de toutes les révolutions politiques, continuèrent à mener obscurément, sans rien changer à leurs habitudes, leur vie de pâtres et de laboureurs,

A la suite de cette première invasion arrivèrent une à une des peuplades qui avaient abandonné plus tardivement la patrie commune de la nation grecque. Leur rôle consista à éveiller la vie historique au sein de la population qui leur avait frayé la voie. Inférieures en nombre, mais douées de facultés supérieures, elles étaient faites pour dominer les masses et fonder des États.

Ces nouveaux venus prirent des routes diverses. Les uns, suivant le grand chemin des peuples, pénétrèrent par l'Helles^ pont dans les montagnes de la Grèce septentrionale et là, vivant des produits de leurs champs, de leur chasse et de leurs troupeaux, inaugurèrent le système de vie en commun qui leur est propre : parmi eux se trouvaient les ancêtres de cette tribu qui, plus tard, sous le nom de Doriens, devait échanger cette vie obscure contre de plus brillantes destinées. Les autres, en quittant les plateaux de la Phrygie, descendirent les vallées jusqu'à la côte de l'Asie-Mineure et de là se répandirent dans l'Archipel. Ceux-là furent les ancêtres de ces familles helléniques auxquelles appartenait la tribu des Ioniens.

Ainsi donc, les Hellènes s'étaient fixés au milieu de populations pélasgiques, en deçà et au-delà de la mer, et le dualisme qui domine d'un bout à l'autre Ihistoire de la Grèce et de sa langue était définitivement inauguré. La Grèce n'aurait

*) avTt'Ôeov 5È Il£).a'7yàv sv v'j/iy.ôij.otatv 'j[jZ(tgi yaîa [j.é)-atv' àv£ôa)/ev, "va Ovr^xwv yévoîstV, (Asios cité par Pausanias, VIII, 1, 4.)

même jamais eu d'histoire nationale si, malgré la distance qui les séparait, les tribus établies sur l'un et sur l'autre continent n'avaient été attirées l'une vers l'autre par le sentiment toujours vivace de leur solidarité et par la conscience instinctive de leur parenté mutuelle. C'est au moment oii les Grecs d'Asie et les Grecs d'Europe se cherchent et se rencontrent que commence l'histoire grecque.

Mais, pour cela, il fallait que la mer cessât d'être un élément de séparation. Or, le développement de la navigation dans la mer Egée n'est pas dû à l'initiative des Grecs ; c'est à d'autres peuples qu'il faut recourir, et, en ce sens, le commencement de l'histoire grecque est rattaché, d'une manière inséparable, à l'histoire de l'Orient.

§ I. — Les Phéniciens dans l'Hellade. — Les Phéniciens à Cypre, à Rhodes, dans l'Archipel. — Pêcheries de pourpre sur les côtes du Péloponnèse : métallurgie et trafic.

§ IL — Lnfluence desPhéxiciens si'RLEsHELLh:NE3. — Phéniciens et Grecs. — Les Grecs d'Orient et la mer. — Les Grecs en Egypte, vers 1500 av. J.-C. — Noms donnés aux Grecs en Orient. — Rapprochement des Grecs d'Asie et des Grecs d'Europe. — Sens des légendes divines et héroïques. — Grecs travestis en Phéniciens et en Égyptiens. — Cariens et Lélèges. — Transformations du culte. — Baal-Salam: Aphrodite: Herakles. — Cultes phéniciens. — Cultes nationaux des Grecs asiatiques. — Cultes importés d'Asie-Mineure. — Avènement d'Apollon.

§ IIL — Période d'élaboration : âge héroïque, — Dieux el héros. — Héros des divers cycles. — Sens et fonds historique des légendes héroïques de la Grèce. — Revue rétrospective des progrès accomphs pendant la période préhistorique.

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