‹ Histoire grecque (volume 2)Chapitre 20 sur 47 · LES PHEXICIEXS DANS L HELLADE · texte numérisé non relu

LES PHEXICIEXS DANS L HELLADE

L'histoire grecque est une des plus modernes de l'antiquité et, si complet que soit le contraste entre les Hellènes et les autres peuples, quelque soin qu'aient mis les Hellènes euxmêmes, fiers de leur supériorité, à affirmer ce contraste, il n'en est pas moins vrai qu'ils n'ont rien créé de toutes pièces, mais qu'ils ont largement profité des éléments de civilisation légués par des races antérieures.

Sans doute, les foyers de ces vieilles civilisations, l'Inde, la Bactriane, l'Egypte, les vallées d'Assur et de Babel qui déversent leurs eaux dans d'autres mers, étaient éloignés et

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inaccessibles. Mais, de bonne heure, des tribus de Sémites, quittant la Mésopotamie surchargée de population, s'étaient mises en marche vers l'occident et avaient atteint les côtes de la Méditerranée : parmi elles se trouvait le peuple de la révélation.

Lorsque ce peuple arriva près de la mer d'Occident, il trouva le sol déjà occupé par d'autres peuples qui appartenaient également à la race de Sem et qui, d'après leurs légendes, sortaient également de la vallée de l'Euphrate. C'étaient les Cananéens, ainsi nommés du pays de Canaan *, ou, comme nous les appelons encore aujourd'hui d'après les Grecs, les P/iémcie7is ^.

Refoulés par la pression des peuples qui les suivaient, les Phéniciens bâtirent leurs villes, Byblos, Sidon, Tyr, sur une étroite bande de terre resserrée entre le Liban et la mer, de sorte que la population croissante ne trouvait à s'étendre que du côté de la mer. Au nord, ils avaient la Syrie et la Cilicie, pays fertiles et plus abordables par mer que par terre ; à l'ouest, les montagnes de Gypre, qui sont visibles du Liban; dans la bonne saison, un simple canot, porté par le courant, peut y conduire sans péril.

Gypre fut la première étape des Phéniciens sur la mer qui s'étendait devant eux, cette grande mer qu'aucun navire n'avait encore traversée et dont les côtes inconnues se dérobaient à l'horizon. C}^re fut pour eux le seuil de l'Occident, le point d'où ils s'élancèrent cà la découverte d'un nouveau continent. Pour cela, ils n'eurent pas besoin d'un Colomb, car de station en station la route était tracée d'avance : de Cypre, en longeant la côte, on arrive à Rhodes, la porte de l'Archipel ; de Rhodes, on peut atteindre, d'un côté, la Crète, de l'autre, en passant à travers les îles, les saillies péninsulaires de l'Hellade.

*) Canaan, proprement Kenaan, signifie Basse-Terre, le « creux » de la Syrie (cf. v.oCK■r^ Sypia).

2) Le Phénicien Agénor, fils de Xvà;. Voy. Bekker, Anecdota grxca, p. 1181, Les Phéniciens originaires de l'ÈpyOpà OâXao-o-a (au S. de l'Asie) : £VT£ü9ev ÛTTspjïâvTaî, tîjç Supi'ï); o'txÉoudt Ta Tcapà ÔâXaTvav (Herod. , Vil, 89). Cette même tradition se retrouve chez Strabox (I, 2. 35) , mais plus précise, le golfe Persique étant substitué à la dénomination plus générale de Mer Erythrée. Cf. Justin., XVIII. 3.

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Les Phéniciens rencontrèrent alors des pays plus complètement entourés par la mer et pénétrés par la mer que tous ceux qu'ils connaissaient : c'est pourquoi ils leur donnèrent le nom de « terre marine » (Elishà'). Ils y trouvèrent une race d'hommes avec laquelle ils entamèrent sans difficulté les relations les plus diverses. Dès lors, la voie est ouverte au commerce. Les nouveaux venus, à la fois matelots et négociants, ont rempli leur vaisseau de marchandises variées. Les marchandises sont apportées sur la grève, exposées sous des tentes, entourées et contemplées avec admiration par les indigènes, qui donnent volontiers ce qu'ils ont pour posséder ces objets de leur convoitise.

Il y avait, le long de la mer, certains endroits où de vieilles traditionsparlaientencore de ce commerce ; que dis-je ! Hérodote ouvre son histoire par une description animée de la vieille Argos, où des matelots étrangers ont étalé un bazar desproduits de l'industrie phénicienne, assyrienne, égyptienne, qui fait accourir la population du littoral. Les marchandises, dit Hérodote, restèrent exposées cinq à six jours; c'était un marché hebdomadaire qui se fermait le sixième jour, selon la coutume des peuples sémitiques. Les trafiquants reportaient à bord ce qu'ils n'avaient pas vendu ; mais leurs plus gros bénéfices, c'était quand ils réussissaient à attirer sur le pont, par l'appât de la curiosité, les filles du pays, comme il arriva, dit-on, à lo. Alors ils faisaient en secret leurs préparatifs de départ, pour les enlever et les vendre au loin sur les marchés d'esclaves -.

Les matelots phéniciens voyageaient pour réaliser des béné-

») Elishà (Ge.nes., X, 4; Ezechiel, XXVII, 7; I Chron., I, 7) signifie Hellade dans la traduction syrienne et chaldéenne. Josephe traduit par Eolie. Depuis Bochart, on songeait à l'Élide, roais, dansées derniers temps, KtiOB^L [Vœlkei'tafel , 1850) a soutenu de nouveau l'opinion de Josephe, qui ne repose, en définitive, que sur une mauvaise étymologie. Ce qui est certain, c'est que ce nom désigne une île ou un rivage. de l'Archipel. On ne saurait décider si Elishà est une corruption d'un nom grec, et quel serait ce nom. La liste la plus complète des colonies phéniciennes dans la mer Egée est actuellement celle donnée par Fr. Lexormant [Les premières Civilisatioyis, tom. II, p. 338-397).

-) Herod. I, 1. Cf. E. CuRTius, Die Phœnisier m Argos ap. Rhein. Mus. 1850, p. 455 sqq.

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fices de toute espèce, surtout pour fournir des matières premières à l'industrie de leurs grandes villes. Leurs principales manufactures étaient des fabriques d'étoffes et des teintureries. Dans tout l'Orient, les grands de la terre s'habillaient de pourpre ; la matière colorante était fournie par un coquillage qui ne se rencontre que dans certains parages de la Méditerranée et jamais en grande quantité. Cette branche lucrative de l'industrie phénicienne exigeait un approvisionnement considérable ; les mers voisines n'y suffisaient pas. On sonda avec un zèle infatigable toutes les côtes de l'Archipel, et rien, dans l'antiquité, n'a aussi puissamment contribué à mettre en contact l'ancien et le nouveau monde que cet humble coquillage auquel personne ne fait plus attention aujourd'hui ; car il se trouva qu'après la mer de Tyr il n'y avait pas de plage plus riche en pourpre que les côtes de la Morée, les profondes baies de la Laconie et de l'Argolide et, plus loin, les côtes de la Béotie avec le canal d'Eubée.

Les vaisseaux étaient de petite dimension et, comme chaque animal ne fournit qu'une gouttelette de suc, il était impossible de transporter les coquillages eux-mêmes aux ateliers de fabrication. On organisa donc la pêche de manière à pouvoir se procurer immédiatement sur les lieux la précieuse liqueur. On lit de plus longues absences : les vaisseaux se relayèrent. Au lieu de débarquer tantôt d'un côté tantôt d'un autre et d'installer çà et là des marchés volants, on eut des stations hxes, et on choisit à cet effet des îles à proximité des côtes, qui laissaient entre elles et le rivage adjacent un ancrage commode, comme Ténédos en face de Troie, Cranœ dans le golfe de Gytheion,Cythère, ou encore des presqu'îles saillantes, telles que Nauplion dans l'Argolide et Magnésie en Théssalie *.

*) Coquillages à pourpre près de Gylheion (Paus. III, 21, 6) xô/Xo-jç I; ßayf|V Ttopç'jpa; uapé-/£Tat Ta ÈTïiOa/.âTcrta xr,; Aaxojvtxr,; iTriT/jOîtOTâxa; p.îtâ Y^ TV <I>oivîy.(ov Oi>-a(7(7av. Autres stations ; ù Cythère TropyjpôîT'j-a (où, d'après de Saulcy, se rencontrent en masse les coquilles du mureoö brandaris^ tandis que près de Tyr on ne trouverait que le murex trunculus . Voy. Rex>uc archéologique, N. S. IX, 216), Hermione (E. Curtius, Peloponncsos, II, 570). Nisyros, Cos, Gyaros. DemêmeMelibœa en Magnésie (Lucu., II, 500. ScHOL. Veron., jEneid> V, 251). Le chien d'Héraclès l'aide à découvrir la pourpre (Poll., I, -45),

46 Li;S HELLÈNES A l'ÉPOOI E P1\ÉIIIST01U0LE

Les Phéniciens connaissaient la puissance de Tassociation commerciale. Ce que d'heureux aventuriers avaient découvert était exploité par des sociétés de négociants qui avaient des ressources suffisantes pour fonder des établissements et assurer à l'entreprise un succès durable. Tandis que, dans les pays civilisés, le droit d'installation s'achetait cher et était soumis à des conditions vexatoires, les récifs des côtes de la Grèce, jusque-là hantés seulement par les bandes de cailles, ne coûtaient que la peine de les prendre, et à leur possession étaient attachés bien des avantages.

En elfet, un peuple avisé comme les Phéniciens ne manqua pas de cultiver à la fois plusieurs branches d'industrie et d'utiliser un établissement à plusieurs fins. Lorsque le versant maritime du Liban et du Taurus fut épuisé, on trouva les montagnes de FHellade encore intactes, ces montagnes dont le feuillage ondoyant murmure danslesépithèteshomériques*. et, avec leurs chênes, leurs châtaigniers, leurs hêtres et leurs sapins, elles fournirent aux constructions navales des matériaux bien plus variés que les montagnes de la Syrie et des environs qui, en outre, étaient plus éloignées de la côte.

Les chênes, dont il y a tant d'espèces - dans FHellade, étaient utilisés de mille manières, surtout le chêne-kenriès ; l'écorce de ses racines fournissait le meilleur tan, et dans ses excroissances on découvrit une matière colorante rouge sombre dont l'industrie s'empara avec empressement.

Une fois la forêt éclaircic, on alla plus avant. On creusa le sol et on trouva, dans les îles et les promontoires, des filons

') Le Pélion, le Nériton qualifiés de opr, sîvocri'çuUa par Flomère. "loat -/(ofyfa ooLuia. (Paus., X, 12, 7). Pindare vante Opous comme Aoy.pwv [Aatlp' àyXaôSsvôp&v [Otijmp . IX, 20), tandis que, par contre, les promontoires, déboisés plus tôt que les montagnes, s'appellent 'î»a),ây.pta, ô'p-/) £'|/i),w[i.éva (Cf. Gœttiny. Nachricht. 1861, p. 157).

-} Espèces de chênes; Paus., VlII, 12, 1. FiWks, Synopsis plant . floras class., p. 248. Quercus coccifera, p. 251. Grisebach (Réc. de Hehx, CuUiirpfianzen, dans les Gœtt. gelehrt. Anz. 1872, p. 1771) regarde le Aïo; ßa/.avo; comme étant la châtaigne, pour laquelle le grec n'a pas de nom spécial; le fait est que la quercus castaneifolia se distingue à peine du châtaignier par le feuillage. Le châtaignier fait partie de la flore du midi de l'Europe.

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mélalliques, des mines de cuivre, auxquelles les navigateurs attachaient une si grande importance, des minerais d'argent et de fer. L'exploitation de ces trésors exigeait une installation à demeure dans le pays, l'établissement de factoreries aux emplacements favorables, l'organisation de moyens de transport, la construction de voies carrossables qui permissent de voiturer le bois et le métal aux lieux d'embarquement. On fit rouler dans la mer les premiers blocs de rocher, pour former des digues contre les flots, tandis que des signaux et des feux traçaient aux navires les routes qui conduisaient de Tyr et de Sidon aux rivages de la Grèce.

La mer et le littoral étaient aux mains des étrangers qui, d'un côté, intimidaient les indigènes par la ruse et par la force, et de l'autre, renouaient perpétuellement avec eux des relations intéressées. La légende d'Hélène rappelle le souvenir d'un temps où l'île deCrana?, avec son temple d'Aphrodite, était là, à deux pas de la côte de Laconie, comme un territoire étranger, un entrepôt où les Phéniciens cachaient les femmes enlevées, avec les autres produits de leur trafic et de leurs rapines '.

Un contact aussi immédiat et de jour en jour plus étendu avec les marchands étrangers ne pouvait manquer d'exercer sur les indigènes une grande influence. Dans les marchés, il fallait bien s'entendre sur les objets des transactions, sur le nombre, sur les mesures, sur les poids; et, comme les étrangers étaient passés maîtres dans tout ce qui regarde le commerce, les indigènes, qui étaient dans une ignorance complète de toutes ces choses, se formèrent à l'école de leurs hôtes. Ils se mirent ainsi au courant d'une foule d'inventions qui leur arrivaient d'Orient, perfectionnées par le génie pratique des Phéniciens; ils observèrent, ils apprirent; leur intelligence sortit de son sommeil, et rompit le charme qui les avait retenus jusque là au sein d'une monotone immobilité. Le pays lui-même prit un nouvel aspect, non-seulement à cause des routes qu'on y avait tracées et des ports qu'on y avait

•) Sur Cranee, considérée comme escale des Tyriens, voy, E. Curtius, Pcloponnesos, II, 269.

aménagés, mais encore grâce à l'exploitation de nouvelles cultures importées de l'Orient, du cyprès, du dattier, du figuier, de l'olivier et de la vigne qui, transportée de la Crète vers le nord, alla s'implanter àNaxos et à Chios, et de là se répandit sur les côtes avoisinantes ' .

L'influence des Phéniciens ne s'exerça pas au même moment et do la même manière sur les deux côtés de la mer Egée. Naturellement, elle se fit sentir d'aljord du côté de l'Orient. C/cst en Asie-Mineure qu'a commencé le contact fécond entre les peuples sémitiques et les Aryens-Pélasges. Delà Syrie, les Sémites envahirent la péninsule sur plusieurs points, les Lydiens par la vallée de FHermos, les Phéniciens par la- côte méridionale. Le premier banc d'émigrants phéniciens s'achemina vers le littoral de la mer de Cypre, au pied du versant méridional du Taurus. Ils y pénétrèrent par terre et par mer ; le pays le plus rapproché du leur, la Cilicie, fut incoiporé à la Phénicie, et un peuple de la même famille, les Solymes, se fixa dans les montagnes de la Lycie -.

L'expansion ultérieure des Sémites dépendit de l'attitude que prirent vis-à-vis des émigrants les peuplades non-sémitiques.

En général, les tribus apparentées de près ou de loin avec les Grecs sentaient jtrès-vivement la diversité de race et montraient une antipathie profonde pour les Phéniciens qui

*) Hehn, Cultiiriiflanzen., etc., étudie la, culture du cyprès (p. 192), à\i figuier (p. 41), du dattier, inconnu à l'auteur de riliade(p. 182), delà vigne (p. 24). Les conditions dans lesquelles se développe la culture de l'olivier font voir qu'elle est originaire de la Syrie et de la côte méridionale de l'Asie- Mineure (p. 4i). Grisebach, au contraire, regarde l'olivier comme un arbrs indigène en Grèce.

2) Herod.,1, 173.

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étaient signalés dans tout l'Archipel comme des artisans de violences et de mensonges \ Etre parent avec eux était regardé comme une tache, et Ton reprocha amèrement à Hérodote d'avoir osé donner à des familles grecques des ancêtres phéniciens *. Nous voyons les Lyciens en lutte perpétuelle contre les envahisseurs sémitiques. D'autres peuplades furent loin d'opposer une résistance aussi énergique; il se forma même, dans les pays où les Phéniciens étaient le plus en force, des mélanges tels qu'il était difficile d'en distinguer la nationalité véritable. Les anciens eux-mêmes connaissaient de ces peuples bâtards en Asie-Mineure, entre autres, les Cariens. Astvra, bâtie sur la côte de Carie, en face de Rhodes, était une ville phénicienne. Phéniciens et Cariens apparaissent toujours étroitement alliés les uns aux autres dans les plus anciennes traditions des peuples derArchipel.

Les peuplades qui s'échelonnaient sur les côtes, en remontant vers le nord, conservèrent mieux leur nationalité : parmi eux, l'histoire cite les Pélasges, les Tyrrhènes, les Thraces, les Dardaniens. Nous pouvons comprendre tous ces peuples établis sur les côtes de T Asie-Mineure, ceux du moins qui appartiennent à la race phrygio-pélasgique, sous la dénomination générale de Grecs d'Orient. Si différente qu'ait été leur attitude vis-à-vis des Phéniciens, ils ont eu au moins cela de commun qu'ils se sont approprié la civilisation d'un peuple plus avancé qu'eux et ont dû, à force d'intelligence, lui dérober le secret de sa supériorité.

Habitués de longue date à la pèche, ils commencèrent alors à munir leurs canots d'une quille qui leur permit de risquer des traversées plus hardies ; ils copièrent les vaisseaux marchands, arrondis et bombés, les u coursiers marins ^, » comme ils les appelaient ; ils apprirent à combiner la voile avec la rame et à gouverner, le regard fixé, non plus sur les objets

1) lioii.,Odyss., XIV, 288.

-) Plutarch.. De malign. HerocL, p. 830, f. Cf. B.ehr ad Ilerod. V, 57. La descendance phénicienne considérée comme une tache (Anthol. Palat., VII, 117. Cf. MovERS, Phojnizier, III, 115, et ma récension des lonierde Dondorff dans les Jahrhb. de Fleckeisen, 1861, p. 450).

3) Les « coursiers » tyriens (Movers, Phœnizicr, III, 167). Les petits YaO).oi appelés tuTcot (Strab., p. 99).

oO Li;S HELLÉMOS A LÉPUOLE PRÉIIISTOlUOl E

chaiigcaiils du rivage, mais sur les étoiles. Ce sont les Phéniciens qui ont découvert au pôle riiumble étoile dans laquelle ils voyaient le guide le plus sur de leurs voyages nocturnes, tandis que les Grecs choisirent pourpoint de repère la constellation plus brillante de la Grande-Ourse ' ; mais si, par là, ces derniers se montraient inférieurs à leurs maîtres en fait de précision astronomique, ils furent, pour tout le reste, leurs rivaux et leurs rivaux heureux. Aussi ont-ils peu à peu évincé les Phéniciens de leurs parages ; et c'est ce qui explique pourquoi, précisément sur les côtes dlonie, la domination maritime des Phéniciens a laissé si peu de souvenirs '.

La transformation des Grecs d'Asie en un peuple de marins échappe complètement à l'histoire ; nous ne savons absolument rien de ce qu'ils ont fait chez eux; ils n'apparaissent dans l'histoire que lorsqu'ils sont déjà devenus des navigateurs entreprenants, et que, non contents de régner en maîtres sur leurs eaux, ils ont, sur les traces des Phéniciens, pénétré à leur tour chez d'autres peuples. C'est de cette époque que datent les premières traditions historiques concernant le peuple grec en général.

Les rapports des marins grecs avec les autres peuples étaient de deux sortes : ce fut ou bien avec les antiques Etats de l'Orient qu'ils entrèrent en relation, ou bien avec leurs frères d'Europe, auxquels ils allèrent tendre la main par delà la mer Egée. Les rapports du premier genre ont aussi laissé des traces ; les plus visibles se retrouvent dans les annales de l'Egypte.

Les Phéniciens étaient installés de temps immémorial dans la Basse-Egypte, où ils possédaient desjcomptoirs d'un revenu très considérable. Les marins grecs les y suivirent. Les vents qui dominent dans l'Archipel les poussaient vers le sud ; ils s'établirent de préférence aux embouchures des cours d'eau, là où ils pouvaient entrer facilement et même remonter à quelque

*) L'étoile polaire désignée par le nom der, «l'oivâr, ('Arat., Phœnom. 36. MovERS, op. cit. III, 186.)

-) Le rapprochement de Byblos et de Milet dans Etienne de Byzance iStepii. Byz. s. V. Bvê/.o,') indique d'anciennes relations entre ces deux cités.

l.XFLUEXC.H DES PlIÉNTCIKiNS SUP. LES HELLÈNES ol

distance dans Tintérieur du pays. Sous ce rapport, il n'y avait pas de fleuve plus commode que le Nil avec ses sept bouches. Ils y liront des descentes de jour plus fréquentes, mieux appuyées et plus hardies.

Déjà, dans les documents de TAncien-Empire, apparaît un groupe de peuples dont il faut chercher la patrie dans hi mer Egée, et dont le nom a servi plus tard à désigner le peuphî grec. Cependant, nous ne trouvons d'indices certains qu'à l'époque du Nouvel-Empire qui, à l'apogée de son éclat, sous le règne de Ramsès I" et de ses successeurs *, fut inquiété par des bandes de pirates étrangers.

Ces aventuriers ne forment plus une masse confuse, mais chaque peuplade est désignée nominativement, et une partie de ces noms correspondent évidemment à ceux que nous a transmis la tradition grecque. Nous trouvons cités par leurs noms les Dardaniens, les Leka ou Lyciens", les Toursha ou Tyrrhènes, les Achéens. Ces peuplades d'outre-mer s'allient avec des peuples du continent, les Syriens et surtout les Libyens, pour combattre les Égyptiens. Ce n'est point qu'ils poursuivent un plan de conquête ; ils cherchent seulement à s'étabHr sur certains points de la côte, ou même ils font ii l'occasion le métier de mercenaires et se mettent, tantôt ici, tantôt là, au service de l'étranger. C'est ainsi que déjà, sous Ramsès II, nous voyons une portion soumise de ces peuplades servir de garde royale. Sous son successeur Menephtah , les annales de l'empire mentionnent de nouveaux troubles dans l'intérieur du pays. Les temples de Memphis eux-mêmes ne sont protégés qu'à grand peine contre l'insolence des envahisseurs qui s'établissent dans le payset alarment l'empire en s'alliant avec les Libyens. Sous Ramsès III, nouvelles invasions.

De ces renseignements, qui vont gagner en étendue et eu clarté à mesure que se complétera la publication des documents du Nouvel-Empire, il résulte que, au xv® siècle avant J.-C, des

') A partir de li-'i3 av. J.-C.

-) D'après Brugsch {Geschichte .Egi/pt., p. 491) les Leka sont les AtyjSî d'Hérodote (VII, 72) et les Dardaniens ceux du même auteur (I, 189). Il laut dire que, dans ce dernier passage d'Hérodote, la leçon est fort douteuse.

■i) Vers 1332 av. J.-C,

52 LES HELLÈNES A l'ÉPOQUE PRÉHISTORIQUE

peuples appartenant aux côtes et aux îles de TAiTliipel faisaient des descentes dans le Delta. Il faut donc placer la date de leurs débuts dans l'art de la navigation au moins un siècle plus haut ; c'est là, jusqu'à présent, la première base des calculs chronologiques tendant à fixer les débuts do l'histoire grecque. Les documents égyptiens ne donnent point de nom collectif aux étrangers venus par mer ; mais les noms de peuplades trouvés jusqu'ici concordent parfaitement avec la tradition grecque. La civilisation précoce des Lyciens, qui ont été, en bien des choses, les précurseurs des Grecs et ont exercé sur eux la plus grande influence, est un des faits les mieux constatés, et les autres tribus, encore plus étroitement apparentées à la nation grecque, sont, à n'en pas douter, celles qui ont les premières appris des Phéniciens l'art de la navigation. Les Dardaniens de THellespont ont été amenés là par des vaisseaux phéniciens et employés par les Phéniciens à peupler leurs colonies du dehors ; les nombreux mouillages qui portent le nom d'Ilion ou de Troie attestent la diffusion, soit volontaire soit forcée, de cette race. Dans les Tyrrhènes nous reconnaissons la population pélasgique fixée dans le bassin du Caystros. transformée par une immigration (ionienne) plus récente en un peuple de marins '.

') Depuis que, dans mon livre sur les Ioniens, j'ai cherché à rattacher l'histoire grecque aux documents égyptiens par des rapprochements féconds, les inscriptions histoi'iques publiées par Diimichen ont mis au jour des matériaux nouveauxqui donnent déjà des solutions importantes et en promettent d'autres. Continuant les recherches de Brugsch sur la géographie et l'ethnologie de l'Egypte, le vicomte de Rouge a rais en œuvre les matériaux nouvellement conquis. (deRougé, Les attaq^ues dirigées contre l'Egypte par les pcujiles de la iféditerranée. Revue arche'ol., i867j. La même question a été abordée après lui par Lalth {^Eggptische Texte aus der Zeit des Pharao Menophtha, dans laZeitsch. derD. 2J.org. Gesell. 1867, p .652) . Dernièrement, tout ce qui a trait aux relations des Égyptiens avec les peuples de la Méditerranée a été rassemblé et discuté tout au long par F. Chabas [Études sur l'antiquité historique d'ap)'és les sources égyptiennes. Paris, 1873). Le nom générique employé pour désigner les « Barbares du Nord », Hanebou, servit plus tard à désigner aussi, dans le système phonétique, le nom des laones. M. Chabas rencontre, parmi les peuples étrangers qui se soulevèrent contre Ramsès II, les Dardaniens, les Lyciens, les Mysiens et les Mœoniens; sous Ramsès III, les Pélasta (qui sont à ses yeux les Pélasges) et les Teucriens. H. Gelzeh [Jahresb.f. yriech. Gesch. 1873, p. Ü92) met en doute l'identité des Leka et des Lvciens.

INFLUENCE DES PHÉNICIENS SI'R LES HELLÈNES o3

La nation grecque, depuis que quelques-uns de ses rameaux déployaient une si grande activité commerciale et belliqueuse, ne pouvait rester inconnue des autres nations de l'Orient. Aussi la trouvons-nous mentionnée dans le dénombrement de la Genèse, au plus tard au xi« siècle avant J.-C, comme une race nombreuse, divisée en plusieurs tribus et plusieurs langues, et répandue sur les côtes de T Archipel, sous le nom de « fils de Javan » . Les Hébreux voyaient en eux les associés des Phéniciens ; c'est pour cela que le prophète Joël lance la malédiction sur les villes de Tyr et de Sidon, parce qu'elles traînaient au loin dans le pays des infidèles les captifs Israélites et les vendaient aux Javanim *. L'origine de ce nom est encore obscure, il estM-ai; mais, selon toute probabilité, c'est celui que se donnait à elle-même celle des tribus maritimes de la Grèce qui devait plus tard briller au premier rang. C'est le nom des laoïies ou Ioniens, nom qui, passant par la bouche des Phéniciens et plus ou moins défiguré par les différents peuples, est devenu Javan chez les Hébreux, louna ou laoïtna chez les Perses, Ouinin chez les Egyptiens, nom collectif qui comprenait toutes les populations de marins répandues sur le littoral occidental de l'Asie-Mineure comme sur les îles adjacentes, et qui s'étendit de jour en jour vers l'ouest, à mesure que l'on connut davantage la Grèce et les peuples qui l'habitaient '.

Voilà tout ce que l'on sait jusqu'à présent sur les premiers rapports des Grecs d'Asie avec l'Egypte et l'Orient, ainsi que sur leur première apparition dans les traditions orientales. Mais c'est vers l'Occident que s'est principalement tournée leur force d'expansion, et là, elle a produit des résultats plus considérables.

Sur ce terrain, les Phéniciens ne purent opposer nulle part de résistance sérieuse, du moins dans le bassin de la mer Egée où ils s'étaient établis quelque temps, séparant, en dépit de la

1) Joël, IX, 11. Vers 870 av. J.-C.

-) Sur la diffusion du nom de Javan, \oy .xüqs loyxier cor der ionischen Wandenoiff, p. 6. D'après AI. Oppert, Yai<na takabara signifie « ceux qui portent des tresses » [Zeitschrift dur D. Morg. Gesell. 1869, p. 217).

öi. LES ni:LLK .HS a l'époque préhistorique

iiuturo, les deux moitiés de la nation grecque et de son domaine, lilcurfallul, petit à petit, céder la place. Les routes de TArchipel une fois libres, les Grecs d'Asie arrivèrent par groupes de plus en plus nombreux, chez leurs frères d'Occident ; attirés par la voix du sang, ils affluèrent de toutes parts, de leur patrie et de tous les endroits où ils s'étaient établis, dans l'Hellade d'Europe. Là sans doute le sol et le climat leur convenaient à merveille ; ils y introduisirent tous les arts et toutes les inventions qu'ils devaient à un frottement prolongé avec les autres ])Ouples, et éveillèrent chez les indigènes le goût d'une vie moins bornée.

Cette affluence des x4.siatiques marque l'époque la plus importante de l'enfance du peuple grec ; et cette fois, plus heureux qu'en Asie, où les origines de l'histoire grecque n'ont été recueillies par aucune tradition locale, nous trouvons chez les tribus d'Europe une tradition qu'il est impossible de méconnaître. Une riche moisson de souvenirs revit dans la légende. Au fond, la légende n'est autre chose que la forme sous laquelle le peuple exprime l'idée qu'il se fait de son passé. Le Grec, lui, n'aime pas les contours vagues ; il lui faut des ligures vivantes ; il se complaît dans les aventures des dieux et des béros, qui forment le prologue de l'histoire des hommes. Le sol sur lequel sont nées ces lég:endes est la Grèce d'Europe, aux points où le peuple a senti le stimulant extérieur, c'est-àdire le long des côtes, surtout de la cote orientale, à Argos, aux bords du golfe Saronique et de la mer d'Eubée, sur le littoral de la Thessalie. L'idée générale qui se reproduit à travers toutes ces légendes, c'est que la Grèce a reçu du dehors, par la mer, les éléments essentiels de ce qui constitue la civilisation d'un peuple.

Un peuple a-t-il quelque chose qui lui appartienne plus en propre que ses dieux ? Ceci est vrai surtout des peuples de l'antiquité, qui personnifiaient dansleurs dieuxleur nationalilé. Ils se recommandaient à ces dieux non pas simplement comme hommes, mais comme Perses, comme Grecs, comme Romains. Et cependant, à l'exception de Zeus, habitant de l'éther, il n'est guère de divinité grecque qui n'ait été regardée comme étant d'oris'ine étranffère et dont b* culte ne se rattache à des

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légendes et à des coutumes d'outre-mer. C'est sur le bord do 1.1 mer, où ils étaient d'abord apparus comme des dieux inconnus, que se dressaient leurs plus anciens autels.

Du reste, si jaloux que fussent les Grecs de leur autoch- Ihonie, partout cependant on les voit rattacher la fondation de leurs villes à Tarrivée d'étrangers qui, doués d'une force et d'une sagesse surnaturelles, auraient plié à des usages nouveaux les habitudes des populations. Bref, toutes les légendes dépassent les bornes étroites de la péninsule européenne; elles convergent toutes vers l'autre rivage, d'oii seraient venus dieux et héros.

Jusque-là, le sens des légendes est parfaitement clair : c'est le souvenir d'une civilisation importée de l'Orient par voie de colonisation. Mais, si l'on demande quels étaient ces colons, on se trouve en face d'idées bien moins précises ; et cela se comprend, car, lorsque ces légendes prirent leur forme, les étrangers étaient depuis longtemps déjà acclimatés dans le pays et leur origine était oubliée. D'ailleurs, la légende n'aime pas, comme la critique, à remonter au fond des choses; elle aime, au contraire, l'extraordinaire, l'imprévu, le merveilleux. Aphrodite sort tout à coup de l'écume de la mer, et Pélops aborde au rivage hellénique traîné sur les eaux par les coursiers merveilleux de Poseidon.

Cependant, de toutes ces légendes se dégagent, pour un œil exercé, deux idées principales. D'abord, la notion d'un monde du dehors, notion qui se formule quelquefois avec plus de précision dans des noms de lieux, comme la Crète, la Lycie, la Phrygie, la Lydie, la ïroade, la Phénicie, Cypre, l'Egypte, la Libye; d'autre part, la notion de la parenté qui rattache rilellade à ce monde extérieur. En effet, bien qu'Aphrodite vienne de Syrie, elle ne se présente pas sous la forme de Mylitta ou d'Astarté, mais bien comme une déesse grecque : au moment où elle sort de la mer, elle est Aphrodite, Et les héros comme Cadmos et Pélops ont-ils, dans les idées des Hellènes, un caractère exotique et barbare? Ne sont-ils pas les fondateurs de tout ce qu'il y a de vraiment grec, les ancêtres de dynasties puissantes et tutélaircs dont la muse nationale ne se lassait point de célébrer la renommée et les exploits?

§6 LES HELLÈNES A l'ÉPOQUE PRÉHISTORIQUE

Comment donc réunir et expliquer ces deux idées, si ce n'est en admettant que ces colons étaient, eux aussi, des Grecs; qu'ils venaient de l'Orient, mais d'un Orient grec où, avec cette facilité d'esprit qui caractérise la race ionienne, ils s'étaient imbus de la civilisation orientale et l'avaient marquée au sceau du génie hellénique avant de la transmettre à leurs frères d'Europe? D'un autre côté, comme ces Grecs d'outre-mer s'étaient aussi établis au milieu de Phéniciens, dans des colonies phéniciennes, dans la Lycie, la Carie, le Delta du Nil, on put appliquer aux colons venus de rivages lointains, à ces héros fondateurs de villes, le nom de Phéniciens et d'Egyptiens ' .

Ce n'est pas qu'il faille nier pour cela que de vrais Cananéens soient jamais venus coloniser l'Hellade ; nous avons déjà parlé plus haut de leurs stations, et l'étude des diverses localités nous fournira l'occasion d'en signaler davantage. Toutefois, vu l'antipathie nationale des Grecs pour les Sémites ^^ il n'est pas probable que des maisons princières, qui ont subsisté longtemps et avec gloire au milieu du peuple hellénique, aient été fondées par de véritables Phéniciens. Veut-on la preuve que les Egyptiens venus à Argos n'étaient pas de vrais Egyptiens, une race totalement différente de mœurs et d'idiome? La légende, en son naïf langage, répond assez clairement à la question, lorsqu'elle appelle ces étrangers des cousins de Danaos, des membres de la famille argienne, qui, transplantés en Libye par le rapt d'Io, revenaient des bords du Nil rejoindre leurs frères dans la plaine de l'Inachos.

Mais les Grecs d'outre-mer, à côté des noms particuliers empruntés aux pays d'où ils étaient sortis, portaient encore certains noms génériques, analogues à celui de Javan, qu'on leur donnait en Orient, et, comme ce dernier, d'une extension aussi large que mal définie.

Parmi ces noms, le plus répandu était celui de Lélèges, qui

1) Cariens et Ioniens pris pour des Phéniciens (E. Curtiiis, lonio^ p. 15. 49). E. Renan, Histoire generale des langKcs sémitiques,! , 44, est aussi d'avis que « le nom des Phéniciens couvrit, en réalité, des migrations de peuplades ioniennes vers l'occident. »

-) Voyez ci-dessus, p. ■40.

désignait, d'après les anciens, un peuple de sang mêlé K II y avait des Lélèges en Lycie, à Milet, aussi bien que dans la Troade. Priam va chercher une femme lélège dans les montagnes do rida, et, en Carie, on montrait de vieilles forteresses et d'antiques tombeaux qui s'appelaient Le/e^z«. Dans l'Hellade européenne, on trouve des vestiges de ce nom partout où les Grecs d'Asie ont été accueillis et ont propagé la civilisation, sur les côtes de Messénie, delà Laconie et de l'Elide, aussi bien qu'à Mégare où le héros qui ouvrait l'histoire locale était un Lélex venu d'Egypte. Les Epéens, les Locriens, les Etoliens, les Caucones, les Curetés, qui habitaient la côte occidentale de l'Hellade et qui se répandirent, sous le nom de ïaphiens, dans les îles adjacentes, sont considérés comme étant de même race que les Lélèges -.

Les Cariens' forment le'pendant des Lélèges et leur ressemblent à s'y méprendre. On les désigne comme des gens «parlant un jargon* », et cependant il est dit qu'Apollon s'exprima un jour en langue carienne ^. Des familles illustres de la Grèce prétendaient descendre d'ancêtres cariens^, et l'on ne saurait prouver que ce peuple était bien de race cananéenne ^ Ils appartiennent plutôt à ces peuples hybrides dont nons avons

^) Suidas attribue au nom des Lélèges le sens de <7'j(jl[jhxtoi. Sur les peuples de sang mêlé («r-jy/yiiç IOvôjv, (xîyaoô;) qui apparaissent aux origines de l'histoire grecque. Cf. Strab.,p. 678. Deimling, Leleger, p. 99. L'ouvrage de Deimling est aujourd'hui le plus utile à consulter sur les Lélèges.

-) D'après Kiepert {Monatsbor. der Kgl. Acad. d. Wiss., 1861, p. 1-44) les Lélèges, distincts des Pélasges sémitiques, sont le même peuple que les lUyriens, dont les descendants se retrouventaujourd'huidans les Chkipétares ou Albanais.

^) Voyez ci-dessuSj p. 37.

4) Kàpe? ßapgapöcpwvoi = àypiôçwvot (HoM., Iliad., Il, 867). On donnait aussi cette qualification aux Eléens et aux Erétriens (Deimling, p. 22).

5)Herod., VIII, 135.

") Sang carien dans les familles athénicnnes(HEROD., V, 66). Thémistocle donné comme d'origine carienne par Phanias (ap. Plutarch. , Themist. , 1). De Carie sont venus irXsîo-xa IXV^vtxà c>vô[xaxa, d'après Philippe de Suangela, cité par Strab., p. 662,

') Sur l'origine des Cariens, voy. Schoemann, Griech. Alterth., P, 2. 89. E. Renan, Hist. gén. des langues sémit., I, 49, dit : « La plupart des ar- « guraents apportés en faveur de l'origine sémitique des Cariens sont sans « valeur. » Cf. N. Jahrbb. für PhiloL, 1861, p. 444. Wachsmuth {Stadt Athen, p. 446) reprend la thèse de l'origine sémitique des Cariens.

S8 Li:S HELLÈNES A l'ÉPOQIE PRÉHISTORIQUE

parlé plus haut; issus d'un mélange de races, ils étaient destinés à jouer le rôle d'interprètes et d'intermédiaires entre les différents peuples. Ils exercèrent ainsi, pendant un certain temps, une immense influence sur les progrès de la civilisation autour de la Méditerranée; mais, comme il arrive généralement à ces peuples bâtards, ils ont peu à peu disparu sans avoir eu d'histoire de quelque durée. Leur langue était formée d'éléments divers, et leur Jîays, à cause de la forte proportion d'émigrants sémitiques qu'il contenait, s'appelait précisément Phœnike ; il n'est donc pas étonnant que les Grecs d'Europe leur aient trouvé une physionomie particulièrement exotique. Ils se signalèrent comme pirates; bardés d'airain, ces Normands de l'antiquité vivaient sur l'Ai'chipel et portaient le ravage le long des côtes. (Cependant leur repaire était en Asie- Mineure : ils avaient élu leur domicile entre les Phrygiens et lesPisidiens, après avoir soumis une partie des Lélèges *. Ils étaient, dit-on, rattachés par la communauté du culte aux Lydiens et aux Mysiens. Ce que leur empruntèrent les Européens consiste principalement en attirail de guerre, comme la poignée du bouclier, les écussons, le casque d'airain avec un panache ondoyant. La tradition n'attribue point aux Cariens une influence aussi étendue et aussi durable qu'aux Lélèges. Ils sont plus vagabonds et disparaissent plus tôt. Dans diverses localités, notamment à Mégare, le pays aurait été envahi d'abord par des Cariens, puis, bien des générations après, par des Lélèges-. Cette tradition montre que l'on entendait par Cariens un peuple plus ancien, de caractère exotique, et que l'on regardait les Lélèges comme une race moins hétérogène et plus civilisée.

Aussi bien , les Grecs d'Orient n'étaient pas une masse uniforme , et ils ne restèrent pas non plus toujours les mêmes. Au contraire , pendant les siècles durant lesquels ils occupèrent le littoral du continent européen, ils étaient

') Les Lélèges incorporés, par la force des armes, au peuple carien (toO

KapixoO (loipa, ä[xa xoîç Kapert (TTpXTc-jojxîvo'.. Strab., p. 611).

-) Kar et Lélex à Mégare (Paisan., I, 39, 6). C'est à Mégare qu'on distingue le mieux les trois groupes principaux formés par les peuplades grecques lies eûtes. Cf. Gideon Vogt, I)e relus Mcgarensium. 1851, p. 5, sqq.

eux-mêmes dans la phase la plus active de leur développement. Ils éliminaient peu à peu de leur sein les éléments étrangers ; leur physionomie propre s'accentuait, et nous pourrons retrouver les diverses phases de ce développement dans leur influence sur les habitants de l'Hellade, particulièrement dans l'histoire de la religion.

Les Pélasges, comme les autres branches de la famille aryenne, les Hindous, les Perses et les Germains, adoraient \o, dieu suprême sans image matérielle et sans temple. Pour eux les hautes cimes étaient des autels élevés par la nature ; là, il semblait que Fàme comme le corps fût plus près du ciel. Ils invoquaient ce ïrès-IIaut sans lui donner de nom personnel \ car Zeus [Dens] désigne simplement le ciel, Téther, la demeure lumineuse de Tlnvisible ; lorsqu'ils voulaient indiquer un rapport plus immédiat entre lui et les hommes, ils l'appelaient, comme auteur de tout ce qui vit, « Zeus-le- Père », Bipatyros -.

Cette pure et chaste religion des <.<■ divins » Pélasges laissa aux générations suivantes autre chose que de pieux souvenirs; au milieu de la Grèce peuplée de statues et couverte de temples, on voyait fumer, comme par le passé, les hauts lieux consacrés à Celui qui n'habite point dans des demeures faites de main d'homme. En eilet, dans les anciennes religions, c'est toujours le fonds primitif, l'élément le plus simple qui s'est le plus longtemps et le plus fidèlement conservé. C'est ainsi qu'à travers les siècles remplis par l'histoire grecque, le Zens arcadien, incorporel, inaccessible, continua à rayonner d'un éclat divin sur le sommet boisé du Lycée ' ; on reconnaissait qu'on avait mis le pied sur son domaine, lorsque l'on voyait toute ombre s'elfacer. Le peuple même conserva longtemps une pieuse horreur pour les noms et les signes qui tendaient à matérialiser Têtre divin. En etiet, outre l'autel de « l'Inconnu, » on rencontrait çà et là dans les villes des autels élevés aux dieux <( purs, » aux « grands, » aux « miséricor-

1) {lltl'xayoX Oîoîac £7rîv-/ôjA3voi) ÈTiiDVjjj.îriV oOo' civo|/.a eTrotsOvro oOos'A auTwv (Herod., II, 52).

2) AiuctTupo; (Jupiter). Cf. G. Curtius, Griech. Etymol., p. 563. ') Zeus A-j-/.aîo: (E. Ci-RTiiis, Peloponncsos, I, 302^.

dieux, » et la grande majorité des noms de dieux en Grèce n'étaient à l'origine que des qualifications de la divinité, inconnue dans son essence '.

Il était impossible que ce culte pélasgique se conservât dans toute sa pureté. Dabord, on ne saurait nier qu'il n'y eût chez les Grecs, comme chez les autres peuples aryens, certains germes d'idées polythéistiques, et qu'ils ne les aient apportés avec eux de la mère-patrie. Une religion fondée sur l'adoration de la Nature ne pouvait s'en tenir à l'idée pure et simple d'une force première faisant circuler la vie dans les entrailles de la Nature. A côté de ce grand ressort, il y avait des forces de détail qui obtinrent chacune leur part de vénération : ainsi, le culte des Nymphes, notamment, a pris place, dès la plus haute antiquité, dans la religion populaire.

Une autre modification plus sensible de l'idée religieuse tient à la division du peuple en tribus et en districts séparés. En s'installant dans un pays, les émigrants voulaient y trouver des signes et des gages visibles de la faveur divine ; dans les différents districts, on envisageait la divinité sous différents côtés. L'idée de Dieu s'émietta, pour ainsi dire, comme la nationalité. Le culte devint de jour en jour plus varié, plus étroitement lié à des objets visibles, tels que sources, torrents, grottes, arbres, pierres; la religion se trouva ainsi amenée à identifier progressivement ses idées avec les symboles matériels 2.

Enfin, à ces influences s'ajouta celle des peuples étrangers. A ce moment commence une transformation religieuse dont les principaux effets n'échappent pas complètement à l'histoire ; c'est la période de transition entre l'âge anté-hellénique ou pélasgique et l'âge hellénique ; c'est l'époque où l'imagination grecque enfante, par une série de créations successives, le monde de ses dieux. En effet, lorsque les tribus pélasgi-

1) Sur la tendance relativement monothéiste de l'âge pélasgique , cf. B. Stark, Die Epochen der griechischen Religionsgcschichte àosiS les Yerhandl. d. XX Philologenversnmmhmg (1861), p. 59. Une opinion différente est soutenue par Ovehbeck, Zeusrcligion dans les Abhandl. d, K. ^œchs. Ges. d. Wiss. Phil.-Hist. Classe, IV.

-) Zeus àcûlé du cultç desNymphes et des fleuves. Voy. Stark, Niobc. p. 412.

ques furent entraînées clans le mouvement international et que le cercle de leurs relations s'élargit, elles crurent avoir aussi besoin de dieux nouveaux, car elles doutaient que la protection des leurs s'étendît au delà de l'étroit horizon dans lequel elles s'étaient enfermées jusque-là.

Sous ce rapport, rien ne fut plus fécond que le contact de ces peuplades naïves avec les Sémites. Précisément à cause de l'opposition naturelle qui existe entre les tempéraments des deux races, Aryens et Sémites ont exercé les uns sur les autres une influence considérable, dont les Sémites ont pris l'initiative parce qu'ils étaient les plus civilisés, parce que, vis-à-vis des Aryens plus sédentaires, plus stables, plus pesants, ils étaient les plus alertes, les plus éveillés et les plus inventifs.

- Les Phéniciens utilisèrent le culte pour nouer des relations amicales avec les peuplades pélasgiques établies sur les côtes. Ils prirent pour trait d'union les idées religieuses des Pélasges, en particulier le Zeus pélasgique, qu'ils assimilèrent à leur Baal \ C'est sous sa protection qu'ils mirent leurs marchés; aussi reçut-il le nom de Zeus Epikoinios, c'est-àdire adoré en commun ^.

Il correspondait ainsi à Baal-Salam, le« dieu de la paix, » à qui étaient consacrés, sous le nom de Salama ou Salamis^ les endroits où la paix était garantie par des traités. Les Phéniciens introduisirent aussi le culte des planètes, inventé par les Sémites de rOrient; ils apprirent aux Pélasges à voir dans les étoiles les divinités qui gouvernent le monde et à régler sur leurs mouvements leurs aff'aires publiques et privées. Enfin, ils importèrent encore de l'Orient le culte des images, dont le charme subjugua les Pélasges autochthoncs. Ceux-ci n'eurent pas la force de résister; ils adorèrent les dieux d'étrangers qui leur étaient supérieurs sous tous les rap-

') Sur le rapport qui existe entre le Baal phénicien et l'idée monothéiste représentée par le type de Zeus, voy. de VogUé (Journal asiatique, 1867, p. 135).

2) Zsùç ETîixot'vtoi; à Salamine (Hesych, s. v., èuixoi'vto;). Cf. Movehs, Colon, der Phœniziar, p. 239, et le texte afférent à mes Sieben Karten zur Topographie Athens, p. 9.

62 m;s ni;LLÉM;s a léimioii; préiiistorioli;

porls, et allribuèrent les sucrés de ces mêmes étrangers aux images qu'ils portaient partout avec eux, sur terre et sur mer. Les images de divinités [Xoana) ne sont pas un produit indigène: et. entre autres, les petites statuettes d'un pied de haut, qui étaient vénérées de temps immémorial le long des côtes, doivent être regardées comme des idoles importées par les matelots phéniciens '.

La première effigie qui s'ollVit aux yeux des Pélasges fut celle d'Astarté, dont le culte était devenu la dévotion spéciale des marchands cananéens, à tel point qu'ils ne s'embarquaient pas sans emporter avec eux son image, et que, partout où ils fondaient une factorerie, ils installaient au centre cet emblème vénéré '-. C'est ainsi qu'à Memphis, Hérodote vit le quartier des Tyriens, séparé du reste de la ville, groupé autour d'un bois et d'une chapelle consacrés à l'Aphrodite étrangère ^.

Il en était de même dans les établissements phéniciens de Cypre, de Cythère, de Cranse; avec cette différence qu'en Egypte ce culte ne subit aucune altération, tandis qu'il fut adopté et hellénisé par les Grecs. La déesse continua à représenter la force créatrice qui fait circuler la vie dans la nature ; mais, comme les Grecs avaient vu en elle la déesse des matelots, elle devint en même temps pour eux une déesse marine, protectrice des nautoniers et des ports, dont le culte se localisa d'abord dans les mouillages de la côte, et de là se répandit progressivement dans l'intérieur du pays.

Mais ce n'est seulement par mer que les cultes orientaux ont pénétré en Grèce, et Cypre n'a pas été le seul pont jeté entre les deux mondes. On retrouve aussi sur le continent asiatique les stations où s'est implanté le culte d'une divinité représentant, sous des vocables multiples, la même puissance symbolisée, l'inépuisable fécondité de la Nature, mère et nourrice de tous les êtres. C'est la Mylitta de Babylonc, l'Istar

') Statuettes de bronze >o6ta».)v oO ixîiiCovï:; des Dioscures ou Corybantcs (Pausan, III, 'Z'i, 5). Cf. E. Gerhard, Poseidon, ûhns ]es AhhmuJ I . d . Prouss . Akad., 1850, p. 19 i.

-) Aphrodite Ourania (Boei:mi, Mctrolog .L'ntcrsv.chungen, hk, de VoouÉ. Journal asintiqnc, ISO?, août).

«) Zî{vr, 'A-^poo^-r, (HekoD., II, 112;.

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