‹ Histoire grecque (volume 2)Chapitre 22 sur 47 · CHAPITRE TROISIÈME LES PREMIERS ÉTATS · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME LES PREMIERS ÉTATS

.§ 1. — La Crète. — La piraterie dans l'ArcliipeL — Rôle de la Crète. -

Domination de Minos.

§ n. — La Phrygie, la Lydie et la Troade. — Le peuple des Phrygiens.

— Les Lydiens. — L'empire des Dardaniens. — Pergame et Troie. — • Le royaume de Sipylos.

§ III. — La Lycie. — Le peuple des Lyciens. — La Troade, la Lycie et la Crète. — Rôle de Délos.

§ IV. — Les Min'yexs. — La légende des Argonautes. — Histoire des Minyens d'Orchomène.

§ TV. — Les Cadméeas de Tiièbes. — Chalcis etl'Euripe. — Cadmos à Thèbes,

— Les origines de Thèbes,

§ V.— ÉoLiENS ET Achée.ns. — Les fils dVEolos. — La tribu des Achéens. — Les légendes des Achéens. — Pélopides et Achéens. — Argos avant les Pélopides. — Arrivée des Pélopides. — Domination des Atrides. — Confédération des sept villes maritimes — Les Pélopides à Argos. —Résultats historiques.

C'est sur la mer que commence l'histoire grecque ; les communications établies entre les îles et les côtes en marquent le début; mais, à ce moment, tout est désordre et anarchie. Car, les premières craintes une fois dissipées, cette même mer, dont les rivages n'avaient vu jusque-là que des pêcheurs exerçant leur paisible industrie, devint le théâtre des violences les plus barbares , qui avaient beaucoup d'attrait pour des peuples initiés de la veille à l'art de la navigation et pressés d'abuser de cette nouvelle puissance.

La tentation," il faut le dire, était ici autrement forte que sur les bords de quelque Océan inhospitalier. En effet, sur une mer où l'on peut se diriger sans le secours des étoiles, où une simple barque suffit pour mener au but, où les échancrures des falaises offrent de toutes parts des abris, des embuscades et des cachettes, où les surprises réussissent à merveille et où les pillards ramassent en quelques moments un riche butin, les peuplades du littoral s'habituèrent à regarder le métier de pirate comme leur vocation naturelle. C'était pour eux un métier aussi avouable que la chasse ou la pêche ; aussi, lorsque des inconnus débarquaient quelque part, on leur demandait naïvement, comme dans Homère, s'ils étaient des marchands ou des pirates en quête d'aventures K

Cette fois encore, les Phéniciens avaient donné l'exemple; c'est par eux que l'on savait que des jeunes garçons et des jeunes filles, enlevés dans les champs, constituaient la plus lucrative de toutes les marchandises. Ceux d'entre les habitants des côtes qui avaient l'humeur plus pacifique fuirent le voisinage de la mer; la piraterie, la traite des hommes se répandit de plus en plus sur tous les rivages ; ce fut une guerre de tous contre tous.

La vitalité naissante du peuple hellénique allait s'épuiser dans ces luttes, si, au milieu de ce chaosde passionsdéchaînées, il ne se formait des centres qui pussent devenir le point de départ d'un nouvel ordre de choses. Les Phéniciens ne pouvaient prendre le rôle de justiciers et de législateurs. Tyr et Sidon étaient trop éloignées, et, du reste, elles n'ont jamais su être pour leur domaine commercial de véritables métropoles. Il fallait un centre plus voisin du monde grec et qui on fît déjà partie : c'était précisément le cas de la Crète.

Cette lie s'étend, comme une large barre transversale, à l'entrée de l'Archipel, du côté du sud; c'est une gigantesque forteresse marine couronnée de cimes neigeuses, qui se voient jusqu'en Carie d'un côté, jusqu'au Ténare de l'autre, et dont les lignes allongées — c'est ainsi qu'elle apparaît, vue des

i)HoM., Odijss. III.73.T11UCYD.. 1,5. Aristot., Polit.. 12,2, où la vie de pirate ()>v)(TTpixbç pîoç) figure comme industrie à côté de la chasse et de l'agriculture.

Cyclades du sud — forment au tableau mouvant de cette mer semée d'îles un sévère et tranquille horizon. C'est un petit continent à part, qui se suffit à lui-même. Il a les beautés sauvages des paysages alpestres , des vallées encaissées entre des pics imposants et, en même temps, une large bordure de côtes qui regardent l'Asie , la Libye et l'Hellade. Mais c'est au nord seulement que les côtes de la Crète sont hospitalières. De ce côté, on trouve rade sur rade; c'était là le dernier refuge des vaisseaux qui , comme celui d'Ulysse , étaient surpris dans l'Archipel par les ouragans du nord, et, bien que l'île ait communiqué de bonne heure avec les pays du midi, comme, par exemple, avec les côtes de Libye par le moyen des pêcheurs de pourpre d'Itanos, cependant, par sa position et par la conformation de son littoral septentrional, la Crète faisait trop bien corps avec l'Archipel pour que son histoire ait pu prendre son cours dans une autre direction.

La population de la Crète tenait aussi par son origine à la race qui peuplait la Grèce : c'était le Zeus pélasgique qui trônait sur les montagnes de l'île. Cependant des émigrants cananéens, venus de la Syrie et de la Basse-Egypte, se sont fixés dans le pays plus tôt et en masses plus considérables que dans les autres parties du domaine pélasgique. Leurs colonies devinrent des places fortes, comme le montrent les noms phéniciens de villes importantes, telles que Itanos et Carat ou Cairatos, plus tard Cnosos. L'île toute entière rendit hommage à la déesse de Syrie; en sa qualité de reine du ciel, traînée par les taureaux du soleil, Astarté devint cette Europe qui, partie des prairies de Sidon, avait la première montré le chemin de l'île. L'idole de Moloch fut chauffée pour recevoir ses victimes dans ses bras incandescents.

Cependant, même en Crète, les Phéniciens ne parvinrent jamais à expulser ou à subjuguer l'ancienne population. Il resta dans le pays, principalement autour de l'Ida, des tribus d'indigènes qui se donnaient le nom d'Etéocrètes ou Yieux- Crétois. A ces tribus de Pélasges indigènes vint se joindre un renfort d'Hellènes de F Asie-Mineure, qui apportèrent de la Phrygie, leur patrie, un stimulant nouveau. Une foule de

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peuples et cridiomes se sont accumulés de fort bonne heure en Crète, et, grâce à une réaction réciproque, à un heureux mélange favorisé par les conditions exceptionnelles que réunissait le pays, c'est-à-dire, de Fespace, des ressources abondantes et, avec cela, un isolement bienfaisant, une telle accumulation a produit cette moisson pullulante de villes dont Toriginc se perd dans les ténèbres du passé, mais qui ont assez vécu pour léguer leur souvenir à Thistoire européenne. En cfTet, le premier renseignement que nous ayons sur la Crète nous parle de cent villes et de la capitale Cnosos , dont l'emplacement est indiqué par l'ile adjacente Dia, Cnosos, le siège du gouvernement de Minos.

Le premier empire qu'ait vu s'élever l'antiquité hellénique fut un Etat maritime; son premier roi fut un roi de mer. Les groupes de l'Archipel, que les anciens regardaient avec raison comme un vaste champ de ruines, et, pour ainsi dire, comme les piles d'un pont jeté entre l'Asie et l'Europe et détruit par les flots, sont trop disséminés pour qu'ils aient pu spontané- ' ment organiser entre eux une associationj politique. .De tout temps il a fallu dans ce petit monde remuant l'ingérence d'une puissance étrangère qui jîrotégeât les faibles, châtiât les forts et inaugurât le règne de la loi.

Cette grande œuvre, la première de l'histoire grecque, est liéeaunomdeMinos.C'estàlui que les générations postérieures ont rapporté l'honneur d'avoir le premier fondé une puissance maritime qui eût un autre but que le pillage des côtes ; c'est lui qui, faisant la loi aux Grecs asiatiques mêlés de Phéniciens, autrement dit, aux Cariens, habitués à traiter l'Archipel en pays conquis, les força à former des établissements réguliers et à vivre d'une industrie pacifique, expulsant de la mer Egée ceux qui refusaient de se soumettre. On comprend qu'on ait pu ainsi, d'un côté, représenter la domination maritime de Minos comme fondée sur l'expulsion des Cariens, de l'autre, considérer ces mêmes Cariens, en tant que ralliés au nouvel ordre de choses et corrigés de leurs habitudes, comme le peuple de Minos, comme l'équipage de ses flottes, comme les citoyens de son royaume. Nous voyons Naxos et les Cyclades étroitement unies à la Crète ; il s'y établit des postes lixcs et

des stations maritimes ; des membres de la famille royale sy installent en qualité de vice-rois et perçoivent les tributs des sujets. Les établissements de ces mêmes insulaires qui, au sud, se faisaient les portiers de l'Archipel et en défendaient l'entrée aux corsaires phéniciens, s'étendaient jusqu'à l'Hellespont, la porte septentrionale de la mer Egée. Sous la protection vigilante de son roi , le matelot crétois poursuit son chemin : franchissant le cap Malée, il trace de nouvelles routes à travers la mer moins sûre de l'ouest; il aborde à Grisa, au pied du Parnasse, miraculeusement conduit par Apollon Delphinios. Les côtes des terres occidentales sont découvertes; un petit-fils de Minos donne son nom au golfe de Tarente ; en Sicile, la ville phénicienne Makara devient une ville grecque sous le nom de Minoa. Ainsi, dès cette époque, tous les pays qui ont le climat des côtes de la Grèce et la flore grecque, et qui, par là, étaient particulièrement aptes à recevoir la civilisation grecque, nous apparaissent réunis en un tout imposant. Il est facile de reconnaître que la Grète de Minos représente une impulsion énergique imprimée à la civilisation. Tout ce qui, dans l'esprit des Grecs, se rattachait à cette mémorable époque, a été groupé par eux autour de la figure de Minos, si bien qu'il est difficile de distinguer, à travers les brouillards de la légende, les contours précis d'une personnalité historique. Gependant Minos n'est point, comme un dieu, la propriété commune de plusieurs pays et de plusieurs peuples ; ce n'est point un héros, comme Héraclès, qui ouvre, dans les régions les plus diverses, l'histoire de l'humanité; on cite sa patrie ; il représente une époque déterminée, dont les caractères forment un vaste enchaînement de fait indubitables : aussi, depuis Thucydide, sa vénérable figure a droit de rester debout sur le seuil de l'histoire grecque. Gomme tous les personnages héroïques, Minos se continue à travers des périodes différentes; en effet, bien qu'il ait les pieds sur un sol où s'enchevêtre le chaos pélasgiquc, pêle-mêle avec des institutions phéniciennes, il domine de toute sa taille cette région inférieure; car, tout ce que les Grecs attribuent à leur Minos, le fond de toutes les traditions, accepté par m\ esprit aussi judicieux que Thucydide, signifie toujours que la Grète

a porté au dehors Tordre et le respect du droit, qu'elle a fondé des États et des religions. C'est dans ses entrailles maternelles qu'agermé ce sens moral, qui distingue si nettement les Hellènes de tous les autres pueples. *

Zeus est, dès rorig^ine, le dieu de tous les pays pélasgiques; mais c'est en Crète que son culte a pris sa forme définitive, en créant les rites, les légendes, les personnag-es subalternes qu'adopta ensuite l'Hellade entière. Nous suivons la trace de Dionysos et d'Ariadne depuis Cnosos jusqu'au milieu du monde grec, en passant par Naxos ; c'est en Crète que Demeter épousa lasios dans une jachère trois fois labourée ; c'est dans les montagnes de Dicté que naquit Artemis ; à côté du tombeau de Minos, en Sicile, s'élevait un sanctuaire d'Aphrodite, et, de même que Minos fut le premier roi qui sacrifia aux Charités, c'est son fils Androgéos qui ouvre au dieu pythien une voie sacrée à travers l'Attique ; Delphes reçut son dieu des mains des Cretois, et, c'est au milieu de l'Archipel, à Délos, que fut installé le foyer sacré du culte d'Apollon, comme Naxos était le centre du culte de Dionysos, et Paros, celui du culte de Démêler.

C'est la Crète enfin qui est signalée comme le berceau des arts par la légende de Dédale, le vieux maître révéré de tous les artistes grecs, qui installa sur la place publique de Cnosos l'orchestre des danses sacrées '". Ainsi, toutes les traditions l'affirment, c'est en Crète que, pour la première fois, d'une masse d'éléments hétérogènes agglomérés et mélangés, un travail d'élimination et d'épuration a fait sortir une civilisation marquée au sceau du génie hellénique ; c'est là que l'esprit grec a montré pour la première fois qu'il était assez puissant

') Je ne puis me décider à accepter les idées de M. Max Duncker [Geschichte des Alterthurns, IIP, 73, etc.) et à considérer Minos comme une personnification de la domination phénicienne et un représentant de Baal Melkart. Encore moins, pourrais-je lui accorder que les Grecs aient « appelé Minoas tous les lieux où ils rencontraient le culte de ce dieu. » Minos est le représentant d'institutions parfaitement grecques , dont la trace persiste longtemps dans l'histoire du peuple grec, et telles qu'on ne les a jamais attribuées aux Phéniciens. Cf. Schômanx, Griech. Alterfh. P. 12. — Toutes les Minoœ sont des presqu'îles (Spratt, Crète, I, 139).

*) HoMER., Iliad. XVIll, 592.

pour s'approprier les inventions des Sémites, pour transformer à sa manière tous ces emprunts et donner enfin à la vie religieuse et politique de la nation des formes qui reproduisent fidèlement les traits de son caractère.

La mer ne fut pas la seule voie par où pénétra l'influence féconde de l'Orient. Les pays où se sont fixés les Hellènes touchent par de larges surfaces à l'Asie, et là, dans cette zone intermédiaire, le mélange des races s'opéra, non pas par une série d'immigrations isolées dont le souvenir se conserve plus facilement dans la légende, mais par la large poussée des peuples limitrophes et par la marche envahissante des empires asiatiques.

Les empires despotiques de l'Orient ont d'autant plus besoin d'agrandissements extérieurs qu'ils sont plus dépourvus de vitalité intérieure. En outre, tout empire en possession de l'Asie occidentale devait convoiter, comme le complément nécessaire de sa puissance continentale, la grande presqu'île qui pénètre dans la Méditerranée, la populeuse Asie-Mineure.

Lors donc que, au treizième siècle avant notre ère, les Assyriens, franchissant les sources de l'Euphrate, s'avancèrent dans la péninsule occidentale, ils trouvèrent sur les plateaux du centre un noyau puissant de peuplades indigènes. C'étaient la nation des Phrygiens \ Les débris de leur langue permettent de reconnaître en eux un chaînon intermédiaire entre les Grecs et les Aryens primitifs. Ils donnaient à leur Zeus le nom de Bagaios^ ou de Sabazios, d'un verbe, commun à l'hindostani

1) Sur les Phrygiens, voy. 0. Abel, art. Phryges dans la Real-Encijcl. de Pauly. V, p. .1569-1580. Mélange des Phrygiens avec des peuplades sémitiques, survenu après le temps d'Homère (Deimling, Leleger, p. 16. Stark, Gaza).

2) Bagaios ; Cf. le zend Baga et le slavon Bog signifiant Dieu : le sanscrit bhaga = bonheu7\

et au gTCC, qui signifie « vénérer i » . Ilsavaientlesmêmesvoyelles que les Grecs et des lois phonétiques correspondantes -. Il est vrai que, séparés de la mer, ils restèrent inférieurs en culture aux peuples plus jeunes du littoral, et furent regardés par ces derniers comme des hommes à l'esprit obtus et faits pour remplir dans la société humaine les rôles subalternes. Cependant ils ont eu, eux aussi, un passé de grandeur et d'indépendance, qui se reflète dans leurs légendes nationales. Ces légendes se rencontrent principalement dans le nord de la Phrygie, vers les sources du Sangarios, qui coule en décrivant de grandes sinuosités vers le Pont, où il se jette après avoir traversé la Bithynie.

Là se perpétuaient les souvenirs des anciens rois du pays, de Gordios et de Topulent fils de Gordios et de Cybèle, Midas, que Prymnesos et Miditpon vénéraient comme leur fondateur. Dans le voisinage de ces localités se trouve, perdue au milieu de vastes forêts, une gorge remplie de tombeaux et de catacombes. Au milieu de ces ruines se dresse un rocher de grès rougeâtre, haut de cent pieds, taillé en forme de monument. Sa façade, d'une surface de soixante pieds carrés, est couverte d'ornements qui se répètent comme un modèle de tapisserie, et font l'effet d'une vaste tenture : l'ensemble est couronné par une sorte de fronton le long duquel se déroulent deux lignes d'inscriptions qui portent le nom du « roi Midas ^ ». La langue et les caractères de ces inscriptions se rapprochent beaucoup du grec.

Ce sépulcre est le monument le plus important qui nous reste de la vieille dynastie phrygienne, de ces rois si connus des Grecs par leurs trésors, leurs chevaux, le fanatisme sauvage avec lequel ils adoraient la Grande-Mère, la déesse qui trône sur les montagnes, et célébraient au son des flûtes les fêtes bruyantes de Dionvsos. Le char royal de Midas resta le symbole de la domination surl'Asie-Mineure, et Alexandre ne dédaigna pas de rendre hommage à cette tradition.

. 1) Sabazios, cf. le grec TEßitv.

-) Sur la langue phrygienne , voy. Lassen , Zeitschrift der deutschmorgenl. Gesellschaft, y>., 369 sqq.

^) Leake, Asia Minor, p. 22.

A côté de ces habitants primitifs s'étaient glissés des Sémites qui, partis de l'Euphrato, s'avancèrent vers l'ouest en suivant la vallée do l'Halys, et se répandirent principalement dans le fertile bassin de THermos, où ils se mélangèrent avec des peuplades plus anciennes, d'origine pélasgique. Ainsi se forma, sur le sol occupé par une population apparentée aux Phrygiens et aux Arméniens, le peuple des Lydiens qui, même, à ce qu'il paraît, dans la tradition orientale, se rattache par son patriarche Lud à la race do Sem. Tant que la langue et l'écriture des Lydiens seront pour nous un mystère, il sera impossible d'analyser avec plus d'exactitude le mélange de races qui s'est opéré chez eux. En général, cependant, on reconnaît la double affinité ethnologique de ce peuple et, comme conséquence, le rôlo important qui lui a été dévolu au milieu des nationalités de r Asie-Mineure.

Les Lydiens ont été sur la terre ferme ce qu'étaient les Phéniciens sur mer, les intermédiaires entre l'Hellade et l'Asie occidentale. Formés de bonne heure par ce courant international, doués d'un esprit entreprenant et industrieux, ils surent exploiter d'abord les trésors de la vallée de l'Hermos : au pied du Tmolos, ils découvrirent la poudre d'or cachée dans les sables roulés par les torrents et mirent ainsi en lumière la mystérieuse puissance de l'or, qui devait peser d'un si grand poids dans les destinées des Grecs, leurs voisins. Les Lydiens sont le premier peuple d'Asie qui nous apparaisse constitué en société politique ; les époques de leur empire fournissent le premier point de repère auquel on puisse rattacher l'histoire de r Asie-Mineure. Or, les Lydiens comptaient trois époques, remplies par autant de dynasties.

La première dynastie rapportait son origine à un des satellites de la Grande-Mère, Atys, dont le culte remplissait d'un vacarme assourdissant tout le plateau de Lydie et de Phrygie. Les Lydiens donnaient pour fondateur à la seconde un Héraclès, qu'ils disaient fils de Ninos. Indépendamment de cette légende, Ctésias racontait aux Grecs que le roi Ninos avait conquis la Phrygie, la Troade et la Lydie. Platon savait aussi que, vers le temps de la guerre de Troie, les Ninivites dominaient l'Asie-Mineure ; et à mesure qu'avec les docu-

ments indigènes l'histoire de Tempire assyrien se dégage des ténèbres, on voit s'affirmer avec plus d'évidence ce fait, si important pour le progrès de la civilisation grecque, que, pendant environ cinq siècles, -r- c'est la durée qu'Hérodote assigne à la dynastie desHéraclides, — l'empire lydien est resté sous la souveraineté de Ninive.^

Les pays du littoral, si nettement séparés par la nature des contrées de l'intérieur, poursuivirent leur développement à part et eurent leur histoire particulière; cependant, ils ne purent se soustraire à l'influence étrangère qiii agissait sur eux, d'un côté, par le contact des Phrygiens, des Lydiens, des Assyriens, de l'autre, par les allées et venues des Phéniciens. C'est précisément le concours de ces deux forces impulsives qui fit naître, en Asie-Mineure, sur certains points favorablement situés, les premiers Etats maritimes dont l'histoire ait conservé le souvenir.

Or, sur toute la côte occidentale, il n'y a pas de pays mieux situé quelasaillie formée au nord, entre l'Archipel, l'Hellespont et la Propontide, parla péninsule dontla chaîne de l'Ida forme le noyau. Les sommets boisés du mont étaient le séjour favori de la Grande-Mère phrygienne; ses flancs, d'où s'échappaient de nombreuses sources, recelaient de riches filons que les génies souterrains, les Dactyles ideecns, avaient appris de Cybèle à trouver et à exploiter. Sur ce sol ferrugineux vivait un peuple robuste, partagé en plusieurs tribus, parmi lesquelles on distingue les Cébrènes, les Gergitlics, et surtout la belle race des Dardaniens dont le héros éponyme, Dardanos, avait, à les entendre, fondé la ville de Dardania sous la protection du Zeus pélasgique.

Une partie de ces Dardaniens descendit des plateaux sur le littoral qui est dépourvu de ports, mais a en face une île adjacente, nommée Ténédos. Cette île était occupée par des Phéniciens qui péchaient la pourpre dans lamer de Sigeion ; plus tard, il y vint de Crète des Hellènes, qui y introduisirent le culte d'Apollon. C'est dans le paisible chenal ouvert entre Ténédos

'j Sur les dynasties lydiennes, voy. Xiebuhr, Kleine Schriften, I, 195; Jon. BRAiNins, Herum asst/r, tempora emend. 1853. p, 3.

et le continent que se nouèrent ces relations qui ont entraîné la péninsule de Tlda dans le mouvement commercial de l'Archipel '. En face de ïénédos s'élevait Hamaxitos, ainsi nommée en souvenir de la première route carrossable qui relia le rivage à l'intérieur du pays.

Les Dardaniens prirent part à ce commerce maritime, lorsqu'ils eurent abandonné les vallées retirées du haut Scamandre et les gorges de l'Ida ; ce peuple de bergers se transforma en marins aventureux; les Dardaniens enfantèrent le s Troyens, un peuple capable de bâtir des cités, et qui se donnait Tros pour ancêtre,

La descendance de Tros se bifurque de nouveau avec les deux frères Ilos et Assaracos. Le nom de ce dernier a été retrouvé sur les monuments de Ninive 2. Le fils d' Assaracos est Gapys : c'est là un nom phrygien, aussi bien que les noms deDymas, gendre de Priam, d'Ascanios, de Casandra\.. etc. Le petit-fils d'Assaracos , Anchise, est le favori d'Aphrodite, déesse d'origine assyrienne. Les héros troyens portent deux noms, comme Alexandre etPâris, Hector etDareios; noms dont l'un trahit la présence de l'élément oriental *. Ainsi prit naissance — à mi-chemin entre deux civilisations 3, sur le sol d'une presqu'île oùle mouvementinternational qui remuait l'Asie-Mineure avait poussé et confondu des Phrygiens, desPélasges, des Phéniciens et des matelots grecs, — l'empire desDardanides, qui s'étendit probablement aune certaine époque jusqu'au Gaïcos^,

') Les plus anciennes poteries découvertes par M. Schliemann remontent aux temps primitifs où le littoral était hanté par les Phéniciens.

2) Noms assyriens à Troie (Etym. M., s. v. 'Aaa-jpia). D'après Ctésias, cité par Diodore (II, 2), le roi Ninos soumet la Phrygie, la Troade et la Lydie ; mais le récit de Ctésias est absolument erroné , d'après E. Schrader, Keilinschriften und Geschichtsforschung, p. 492. Platon a dit, à l'appui de Ctésias : oÎ7t£p\ xb"DviovotxouvTs; tÔte, Tr'.rjtE'joVTîCTY) tcôv 'Aairupîwv 5'jv(X[j.£i tv^ Ti£p\ Nîvov Y£voiJ.£VYi (Plat. Legg., p. 685. Cf. Nahum, ed Otto Strauss, p. lvu).

^) Sur les noms phrygiens, voy. Deimling, Leleger, p. 89.

*) TpcôE? 5''yXwT:-rot (Hymn. Hom. Ad Yener. 113). Sur les noms doubles voy. G. CuRTius, ap. Kuhn's Zeitschrift, I, 35.

°) D'après G. Curtius, Griech. Etijm., p. 209, Tpoia signifie littoral, peut-?tre même, terre de la traversée.

*) Extension de l'empire troyen et ses démêlés avec les TantaUdes (Wel- CKER, Der epische Cyclus, II, p. 33). Les Troyens, divisés en huit ou neuf tribus, étendent leur domination jusqu'au Caïcos (Strab., p, 582K

et dont les habitants, malgié leur sang- mêlé , sont représentés non pas comme des barbares, mais comme semblables aux Achéens et marchant de pair avec eux '. Aussi bien, leur ville, avec ses héros, est sous la protection spéciale d'Apollon. Ce dieu veille sur la cité; il est attaché par une affection particulière à certaines familles, par exemple, aux Panthoïdes ; il venge Hector sur Achille et ramasse Enée blessé sur le champ de bataille pour le porter dans son temple.

Les sources de l'Ida forment, en se réunissant, des cours d'eau dont deux se jettent dans la Propontide, et un autre, le Scamandre, dans la mer Egée. Emprisonné d'abord dans les montagnes, ce fleuve s'échappe par une gorge resserrée et débouche dans une plaine qui, bornée de trois côtés par des pentes douces, reste ouverte à l'ouest, du côté de la mer.

Cette plaine réunissait tout ce qui peut assurer la prospérité d'un pays : en effet, indépendamment des trésors de la mer et de la proximité d'une grande voie maritime, elle possédait un sol bien arrosé et de vastes prairies où Érichthonios, le génie de la fertilité, faisait paître ses trois mille cavales; les collines de ceinture produisaient de l'huile et du vin.

A l'angle intérieur de cette plaine se dresse un roc abrupt qui semble vouloir barrer le chemin au fleuve, au point où il jaillit de la gorge. Entouré à Test par un long repli du Scamandre, il s'incline à l'ouest en pente douce. De ce côté, le sol laisse échapper de nombreux filets d'eau qui donnent naissance à deux ruisseaux, remarquables parla constance de leur volume et de leur température en toute saison.

Ces deux ruisseaux sont le signe naturel et immuable auquel on reconnaît cette protubérance pour la citadelle d'Ilion-. Ce sont les mêmes auxquels les Troyennes sortant par la porte Scaia, venaient puiser de l'eau et laver des vêtements, et, aujourd'hui encore, ce sont les anciens bassins qui recueillent les eaux pour qu'on puisse en tirer plus commodément parti.

Là où jaillissent les sources, là était le siège de la dynastie.

*) Similitude des Troyens et des Achéens (Deimlixg, Leleger, p. 37). -) Sur la situation d'Ilion, voy. Welcker, Kleine Schriften, II. Hah.x, Lie Ausgrabungen auf dem homerischen Pergamos, Leipz. 1865.

LA PHRYCtIE, la LYDIE ET LA TROADE 91

Au-dessous, sur le plan incliné, s'étendait Troie*; au-dessus s'élevaient à pic les remparts de Pergame -. De ce sommet, haut de 472 pieds, le regard plonge d'un côté dans la vallée du Scamandre , où les Dardaniens avaient mené la vie de pâtres; de l'autre, il embrasse toute la plaine qui s'étend du côté de la mer, sillonnée par ses deux artères, le Scamandre et le Simoïs. A droite, on voit l'Hellespont précipiter ses vagues impétueuses dans la mer Egée que l'on suit à gauche jusqu'à Ténédos. En face, on voit se dresser, par-dessus les crêtes onduleuses de Lemnos, la fière cime de Samothrace, le poste d'observation de Poseidon, qui, « du sommet le plus élevé de la Samos de Thrace, couverte de forêts, découvrait l'Ida tout entier, et la ville de Priam et les vaisseaux des Achéens a. » Nulle souveraineté dans l'ancien monde n'eut un piédestal plus grandiose que ce fort troyen, dressé dans l'angle de la plaine, entouré de rochers à pic, blotti en quelque sorte dans une cachette sûre, et pourtant surveillant et dominant les alentours. Il avait derrière lui les pâturages de la montagne; plus bas, des pentes riches en eaux vives; à ses pieds, une plaine fertile, et, devant lui, le vaste Archipel, le grand chemin des peuples, qui enfonçait alors plus profondément qu'aujourd'hui dans la plaine ses baies et ses mouillages *.

La situation du château-fort répond à la gloire de ses princes, telle qu'elle se reflète dans les légendes d'Ilion. C'est que la famille des Dardanides jouissait d'une faveur spéciale

1) L'ancienne ville s'appelait Dardania (Hom., Iliad.XX, 216),

2) -zklm Tpota nipyajjia (SOPHOCL., Philoct. 353).

3) Hom., Iliad. XIII, 12.

*) Sur remplacement de Troie, cf. la relation de mon voyage, dans les Preuss. Jahrbücher XXIX, p. 6. H. Gelzer, Wanderimg nach Troja Basel, 1873. En ce qui concerne la topographie, je ne puis que souscrire au jugement de Vivien de Saint-Martin : « Les fouilles de M. Schliemann apportent d'abondants et précieux matériaux à l'étude archéologique ; elles ne touchent d'aucun côté à la question géographique. ->■> [Vllion d'Homère, Rev. Archéol. 1875). Cf. 0. Frick [Jahrbb. Fleckeis. 1876, p. 289), qui s'est fait sur ce point une conviction acquise par des travaux personnels et qui tient sans hésitation pour Bounarbachi. Hercher [Ueber die troische Ebene. Akad, Abhandl.) a fait une révision critique de la géographie d'Homère.

auprès des dieux. Ceux-ci enlevaient au ciel ses adolescents ou, comme Aphrodite, quittaient l'Olympe pour nouer des intrigues amoureuses avec les héros de cette race.

Mais le voisinage de la mer exerce une attraction mystérieuse. Les Dardaniens une fois descendus de leurs montagnes, le bonheur patriarcal d'une vie de paix et de bien-être, la possession de leurs riches troupeaux et l'abondance épanchée sur eux par les dieux ne leur suffirent plus. Les voilà saisis, eux aussi, de ce besoin d'action qui tourmente les populations des côtes. On traîne de l'Ida sur la grève des bois de construction; les fils des rois quittent le manoir paternel, et le courant de l'Hellespont conduit dans la mer du sud Paris et ses compagnons en quête de butin et d'aventures. Ce que la légende poétique raconte du rapt pratiqué par des princes dardaniens prend un caractère de certitude historique, si Ton songe que les documents égyptiens signalent les Dardaniens comme une des tribus helléniques qui se rendirent le plus tôt redoutables sur mer*, que les Dardaniens eurent de bonne heure des rapports avec les Phéniciens dont ils allaient peupler les colonies, et que, sur une foule de points, le long des côtes, nous retrouvons les noms dïlion et de Troie, de Simoïs et de Scamandre 2.

Au sud du royaume de Priam, la légende connaît une autre résidence princière des plus anciennes. Elle était située dans la Lydie antérieure, là où le Sipyle, pétri de minerais, s'élève entre la vallée de THermos et le golfe de Smyrne. Le sommet de la montagne était hanté par les dieux, par Jupiter et les Nymphes ainsi que par Rhéa, la mère des dieux : sur les pentes qui s'abaissent vers les alluvions fertiles de l'Hermos, près de l'endroit où fut plus tard Magnésie, s'élevait la ville de Sipylos, la plus ancienne de toutes les cités selon la légende locale, le berceau de la civilisation humaine, la résidence de Tantale, le roi ami des dieux et l'ancêtre des Niobides et des Pélopides.

Toutes les richesses de son royaume, qui s'étendait jusqu'à

*) Voy. ci-dessus, p. 51.

-) La clitTusion des noms de Troia, Ilion, Skamandros... etc., est étudiée d'une manière spéciale dans l'ouvrage de Klausen, Aeneas und die Penaten. Hamb. et Gotha, 1839.

rida, affluaient dans son trésor : il recevait les dieux ses hôtes sur la cime nuageuse du Sipyle. Comme vestiges et preuves de sa puissance, on montrait sur la montagne le tombeau de Tantale et le trône de Pélops, un de ces anciens pavillons royaux d'où le regard embrasse un vaste panorama. La magnificence de Tantale et sa chute soudaine occupèrent l'imagination des Grecs dès la plus haute antiquité, et les légendes nées dans ces lieux y ont laissé une empreinte authentique que Ton voit aujourd'hui encore, à deux heures de Magnésie ; c'est une figure enlevée en relief sur la paroi creusée du rocher et représentant une femme assise, penchée en avant dans l'attitude de la tristesse et baignée par l'eau qui distille des neiges. C'est Niobé, Toréade phrygienne, qui vit jouer autour d'elle ses enfants joyeux, les ruisseaux, jusqu'au jour où ils lui furent tous ravis par les feux du soleil, si bien que, pétrifiée dans sa douleur solitaire , elle resta condamnée à des pleurs éternels. L'histoire de la chute de Tantale et du rocher qui menace sa tète symbolise des souvenirs laissés sans doute par des fléaux volcaniques déchaînés dans la vallée de l'Hermos, par des tremblements de terre qui mettent fm en un moment à la félicité la plus opulente. La ville de Sipylos elle-même disparut dans un abîme ; un lac marécageux marque la place qu'elle avait occupée '.

La tradition relative à Tantale n'est pas plus que celle de Dardanos et de Priam une pure fiction, vide de toute réalité. Il y a eu, dans un âge préhistorique, un royaume du Sipyle, qui s'étendait du côté du golfe de Smyrne et contenait une population apparentée à la race grecque. Smyrne elle-même passait pour une fondation des Tantalides. Il y a eu là un royaume florissant, dont l'agriculture, l'industrie minière, l'élève des chevaux, la navigation, alimentaient la prospérité, et qui, attaquée par des voisins plus puissants, comme les Dardaniens, atteint dans ses ressources par des catastrophes

1) Sur les légendes concernant le Sipyle et Tantale, v. Stark, Niobe, p. 99 sqq. La ville de Sipylos et sa destruction (Strabon, p. 58, 579. Aristot. Meteor. 11, 8. Stärk, op. cit., p. 404 sqq. ei Aus dem Reiche des Tantalus und Crcesus, 1872, p. 12 sqq. G. Hu^schfeld, dans mes Beiträge sur Gesch. und Topographie Kleinasicns, 1872, p. 80).

naturelles, est tombé sans avoir été connu des Grecs autrement que par sa chute, et sans avoir exercé d'influence appréciable sur les destinées du peuple hellénique, si ce n'est par les émigrations auxquelles cette chute même a donné lieu.

§ ni

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