LES CADMÉENS DE THÈRES
Il ressort de toutes les traditions qu'il s'est produit dans cette contrée une immig-ration fort active, un afflux de colons venus à différentes époques et de diff"érents pays. Nous sommes en droit d'admettre un noyau primitif de Sémites purs, originaires de Sidon et de Tyr*. On reconnaît la présence de l'élément sidonien au culte do la déesse lunaire Europe -, et celle de l'élément syrien au culte d'Héraclès , que l'on adorait sous le nom de Melkar ou Makar, nom qui se retrouve dans la dénomination d' « île de Makares », par laquelle on désignait la citadelle thébaine isolée au milieu d'une ceinture de torrents ^
A la suite des Phéniciens vinrent d'autres colons partis de divers points de l'Orient grec et surtout de la Crète. C'est de là que Rhadamanthys aurait émigré en Béotie; on montrait près d'Haliarte son tombeau ombragé par les rameaux odoriférants du styrax, dont le plant provenait également de Crète*. La race des Cadméones, qui avait en son pouvoir la citadelle de la Cadmée , se vit disputer la prééminence par des races plus jeunes. Nous trouvons, à la tête d'une nouvelle dynastie, les deux frères Amphion et Zéthos, les Dioscures béotiens. Ils personnifient un nouveau progrès de la civilisation, une ère nouvelle. Ils sont parents des Pélopides et mêlés à l'histoire de Niobé. Entre les mains d'Amphion, la lyre lydienne enchante les cœurs des mortels ; le charme de ses accords remue les pierres, qui viennent se ranger en assises régulières. La civilisation qu'il représente a son berceau sur le littoral de l'Asie- Mineure '.
Amphion et Zéthos agrandissent la ville. Autour de la Cadmée se déroule une enceinte plus vaste qui protège une population laborieuse groupée au pied de la demeure seigneu-
1) Le nom de Thehc se trouve aussi, comme nom de ville, en Asie. Thèbes Hypoplakia (Hom., Iliad., VI, 397) était de fondation phénicienne.
-) Sur Europe, v. de Vogué [Jotirnal Asiatique, 1867, août, p. 149). — • Athêna Tclchinia et Athcna Lindia sont identiques à Astarté.
^) Sur la vYisoç (jiaxâpwv, v. la note 1 de la page 64.
*) Rapports de Thèbes avec la Crète (Welcker, Ueber eine kretische Colonie in Theben, 1824).
^) Amphion l'Iaside (Hom., Odyss., XI, 283) introduit l'harmonie lydiophryg'ienne (Stark, Niobe, p. 375).
riale, et sept portes livrent passage aux routes qui rayonnent du centre dans toutes les directions.
Le nombre sept est ici, comme dans les cordes de la lyre d'Amphion, un nombre sacré. Il répond aux planètes que connaissaient les Babyloniens et qu'ils vénéraient, avec le soleil et la lune, comme les puissances célestes qui président aux destinées humaines. Ce culte babylonien a été importé dans FHellade par les Phéniciens, et les traces n'en sont nulle part plus évidentes qu'à Thèbes. Mais nous y trouvons aussi la preuve que ce même culte avait été transmis également par les Phéniciens aux marins grecs; car, la ville basse qui, comme l'indiquent ses portes, était consacrée aux divinitésplanétaires*, appartient précisément, d'après les témoignages les plus formels, à une époque plus récente qui ne peut pas avoir été dominée exclusivement parle génie phénicien. Ainsi, les influences orientales ont continué à agir, depuis la fondation de la factorerie sidonienne que nous pouvons considérer comme le noyau de Thèbes, pendant tout le temps qu'a duré l'affluence des colons de la Crète et de l' Asie-Mineure.
Après la famille des jumeaux, les Cadméones remontent sur le trône ; nous arrivons au règne de Labdacos et de Laïos. Des princes criminels ruinent le pays, ce que la légende exprime par l'emblème du Sphinx, emprunté également à l'Orient. La Thèbes cadméenne sombre dans le sang et l'horreur, mais, en se dispersant, les familles thébaines, douées de qualités brillantes, vont porter jusque dans les contrées du sud, comme nous le verrons plus tard, de nouveaux ferments de civilisation.
La légende de Thèbes a résumé en traits saillants des vicissitudes historiques qui ont duré plusieurs siècles. C'est le tableau le plus instructif de la période de transition qui s'étend entre l'âge pélasgique et l'histoire grecque , l'exposé le plus clair de la colonisation phénicienne et de ses conséquences. Des époques comme celles qu'inaugure l'arrivée de Cadmos mettent iin aux loisirs innocents de la vie patriarcale : avec les
-) J. Brandis, Die Bedeutung der sieben Thore Thebens dans Y Hermes, II, 259 sqq.